‹ Histoire de la langue romane (roman provençal)Chapitre 23 sur 41 · AUVERGNE · texte numérisé non relu

AUVERGNE

|)w^-îre-Ilôme. — Cantal. — ^aute-iTotre.

Il fut un temps où l'Auvergne ^ étendait sa domination jusqu'au territoire de Marseille et de Narbonne, et n'était limitée que par le Rhin, l'Océan et les Pyrénées. Depuis lors, jusqu'en 1789, cette province subit de si nombreux fractionnemens , qu'à moins de déterminer une époque précise,

1 Millot , tome II, pag.- i.

2 Idem , id, 207.

3 Idem , id. 384.

^ Idem, tome m, page 407.

5 Strabon (Ge'ographie , li\r. IV).

304 IIISTOIKE

il serait impossible de rechercher avec utilité l'histoire de tous ses idiomes et quel lien les unissait entr'eux.

On comptait en Auvergne plus de coutumes locales qu'il n'y en avait dans la Finance entière ^ Or , nous l'avons dit , la langue se forme , se modifie selon les besoins, les habitudes, les rapports de chaque localité j et, en général, on peut compter autant de dialectes que de coutumes particulières.

On divisait l'Auvergne en haute et basse, La Haute- Auvergne , qui comprend aujourd'hui le Cantal et une portion de la Haute-Loire , a conservé sa vieille langue rustique avec plus de scrupule que le reste de la province. Nous avons donné ailleurs les motifs de cette persévérance des traditions dans les pays de montagne , et il sera facile de la constater par quelques

1 Voir la Coutume d'Auvergne, par ChAbrol.

rapprochemens. — La Basse 'Auvergne a tellement francisé son langage sur presque tous ses points , qu'aujourd'hui les traces originaires s'effacent visiblement. Mais la transition qui s'opère est lente 3 pénible j de telle sorte que les idiomes populaires , en se décomposant , se dépouillent de cette sève native , de cette originalité , de cette couleur qui font leur plus grand prix.

Au reste, quoique les patois des deux pays présentent , pour ceux qui en ont fait une étude , des différences très -sensibles , ces différences portent moins sur la racine des mots que sur la prononciation. La manière d'articuler établît ài'oreille une nuance plus grande qu'elle n'existe en réalité; cependant certaines règles sont encore restées communes à toute la province ; — ainsi , Ve muet qui, en français , caractérise les terminaisons féminines , est universellement rendu en patois par un a bref et sourd. — Exemple: Fein-na, {emme , Ji-l lia , fille. Au pluriel, au contraire, la terminaison I. 20

50G UrSTOIRE

est plus accusée , surtout clans la Basse- Auvergne : las fermas , las fillias, — Pour les verbes, la règle est la même : parla , 7?zarc/za, bref à l'impératif, long à l'infînitif.

Les mots qui, en français, commencent par ch, se cliangent le plus souvent en ts, tsch. — Exemple : tsanta, cbante 5 tsalonr, chaleur ', tschi , cbienj tsascun, cbacun, etc.

Le / se prononce généralement dz, dj\ —

Exemple : Un dzou, un jour 3 di-djau, jeudi.

Maïs ce qui principalement distingue la langue d'Auvergne, c'est la manière toute

particulière dont elle mouille certaines

syllabes en i, et qui a donné lieu au vieux

dicton :

Dl, mii tif Ji, gif ni *.

Sic dicunt Arverni,

1 Dij se prononce «oinme gui dans guitare; dites-moi, fait guites-moi.

Ml , est plus difficile à exprimer. Le mi se mouille et prend presque le son de mgni.

JYi t souvent sonne comme gui dans magnifique; de telle sorte que le mot ministre fait migne-gnistre.

Ti , a souyent le son de qui. Tirer fait quirer.... etc.

Plus on s'avance dans la partie méridionale de l'Auvergne, et plus les idiomes se rapprochent par la prononciation, par la tournure et par l'arrangement des mots, des idiomes générateurs. Ainsi les augmentatifs et les diminutifs, qui donnent au langage tant de couleur, tant d'harmonie, deviennent familiers et suivent dans leur composition une forme régulière. — Exemples : — Chapeau, fsapéj grand chapeau; tsapelassj petit chapeau, tsapelou; chien, tschi , tschinass , tschinou. Homme , omë , omenass , omenou. Femme , feinna , feînass^ feinnou , feinetta , feinnouna. Tête , testa , teistass, teistou, teistouna^ teisteita. Bouche, gordza, gordzass, gordzeithou, govdzouna, etc.

Les verhes patois peuvent se ranger en trois grandes classes : lune renfermant toutes les terminaisons en a, correspondant aux françaises en er, l'autre toutes celles en i, pour les terminaisons en ir , la troisième en ê ^ pour les finales sourdes en re» — Exemples: tsanta, pati, chanter.

sovLÏÏvïr y /aej'ë , neissë , mouzëf faire, naître, moudre... etc.

Parmi les mots de la langue d'Auvergne dont la racine a peu ou point d'analogue avec le français, voici ceux qui sont le plus en usage :

jddzuda, Siider', du latin adjutum. — Sao-ma, ânessej de Fallemand saum ^ fardeau (d'où est dérivé le mot français , bête de somme). "-^3' aca-la ^ s'appaiser. Lou vein s'aca-la, le vent s'appaise; d'où dériva plus tard le mot de caler doux. — Espeita, attendre; du lixtm expecto.—Chiçada y avoine; de l'italien et de l'espagnol cwada. "-^ Potas ^ lèvres; poutoU) baiser. — Lignia, brancbe; du latin lignwn, — Loitda, boue; du latin lutum.

— Puzèt y howion y du latin pusulcu — Lugi ^ briller; du latin lucesco. — Muda ^ changer; du latin mutare. — Pians , cheveux ; du latin pilus, — BrajaSy culottes; du latin ^rac^:^^. — Fora , dehors ; du latin foras. — Medza , demie; de l'italien mezzo. — Aega, eau; du latin aqiia, — Impeita, embarrassé; du latin impedUus, — Ega, jument; du latlnegua, etc.

Serment de Robert, évêque de Clermont ,

de l'an 1198 ^

Eu Rotberz , per la gratla de Deu , evesques de Clarmont, promete a bona fe et a toîz los ornes et a totas las femnas de Clarmont a aqueîs que i ssont aoras o que i sserant, que eu non penrai ni farai penre lor cors ni lor maysos ni lor cliausas ; ni sufrirai que sia fait, se non era per homicidi, o per adulteri , o per murtre. Per que li persona de Tome et de la femna et sa cîiausa sont emma marce ; dels layronicis sera segunt las bonas costumas de Montferant. Se clams es faict d'ome o de femna, dara nos fiansa o segurtat avinent si pot, o iurara que no puscha. E sobre las cbausas que aura en la ciptat , -utgarai l'orne o la femna a bona fe.... etc.

Parabole de V Enfant prodigue.

En omèaviotdous garçous. — Lou pè dzouïne diguet

^ Notice sur la cathédrale de Clerriiont, par B, Gonod, bibUothe'caire de la yille.

à soun paire , douna mè la part de l'iéritadge que mè reveit? Lou païre lour partadzed sa fourteuna. ïfi Quasques dzours après , lou dzouïne garçou ramassé

souQ bè, é partiguét per voudiadza diens un païs éstrandgé, é dissipètati tout ço qu'aviot en dèbaoutza.

Après qu aguèt tout mandza , la famina se faguet senti per tout aquèr païs , et zer couminquet a counuesè lou bèzon.

S'enanet d'ati, se loudzet à un ritge bourdzouaîs que Tenvoudiet diens ena boria per garda lous coutzous... etc.

L'Auvergne a servi de berceau à un grand nombre de troubadours. Parmi les plus illustres se trouvent : Pierre Rogiers ^ qui vivait dans les premières années du douzième siècle. — Le Dauphin et VEvêque de Clermont ^ , célèbres tous les deux par leur génie satirique et turbulent. Quelques biographes représentent le premier comme le prince le plus courtois, le plus accompli

^ Hisf. (les Troubadours, y^ï Mlllot , tome i, pafe i8. 2 Id. . Id. 3o3.

de son temps. Ils vantent son esprit, sa magnificence et son courage j tandis que d'autres, au contraire , parlent de sa rapacité , de son avarice , dans les termes les plus amers. ^ — Pejroîs * , dont il nous reste vingt-quatre chants d'amour et quelques sirventes militaires en faveur des Croisades. Il passa sa jeunesse dans les folles intrigues; puis , comme presque tous les chevaliers de ce temps-là, épousa les querelles religieuses avec exaltation et partit pour la Terre- Sainte. — Castelloza ^ , femme du seigneur ïruanus de Mairona. C'était une noble dame célèbre par ses gracieuses poésies. — Pierre (T Auvergne ^ , celui dont nous avons déjà cité de si charmans couplets.— Le moine de Montaudon ^ , poète licencieux qui s'échappa du cloître pour

1 Hist. des Troubadours, par Mlllot , tome I, pag. 322.

2 Id. tome 11, 464«

3 Id. Id. l5.

^ Id. tome m , ,i56=

312 IIISTOIKE

courir le moride et chercher les amoureuses aventures.

Il a été écrit en langue d'Auvergne une quantité innombrable de chansons et de noëls ; il nous reste aussi quelques comédies et plusieurs contes ou nouvelles , remarquables par la candeur des pensées , par la grâce naïve des expressions. — Nous citerons plus particulièrement la Hemiade travestie-^ — le conte des deux perdrix, de Faucon j et un petit poème de M. Roy de Celles, ayant pour titre: Le Tirage"^.

il dujlSol»

i^outfs-2tlff5. — Drômt. — 2sfre. — 3ltn.

Le Dauphiné, qui comprend les BaronnieSi

^ Clermont'Ferrand (i836) , —publié par les soins de M. Gonod, bibliothécaire de la ville, sur les manuscrits de l'auteur.

le Gapençais i Y Etnhrunais , le B/'iançonnais , le Grésivaudaji , le Rojannhs, le Tricastin, îe Valentinoîs, le Dioîs et le Viennois ^ fut cédé à Philippe de Valois en i349, à la condition que le fils aîné de France porterait le titre de Dauphin et que le pays formerait une souveraineté particulière.— La langue romane , plus ou moins pure , était celle de presque toutes ces provinces i et y fut désignée sous le nom de Materna^.

11 est facile de reconnaître que la romane provençale domina long-temps dans ces contrées, soit en consultant les idiomes parlés encore aujourd'hui dans les campagnes du Grésivaudan, soit en lisant les

■• Daus un volume de recherches sur les idiomes vulgaires de la France, et en particulier sur ceux du département de l'Isère, M. J. /. Champollion-Figeac ^ cite le testament (i5 janvier 1277), d'un certain Guillaume de Beauvoir : — Testameutum fuit lectum de verbo ad verbum coram ipso domiuo de Bellcvidere , et materna lingua exposiCum,

poésies patoises du Dauphiné. — Toutefois , le français fît invasion de très-bonne heure et parut même être devenu à certaines classes plus familier que le latin et que les idiomes vulgaires. En effet : dans le xiv^ siècle, un certain frère Thomas Benoist traduisit les règles de l'ordre de St-Augustîn pour l'usage de son couvent. — S'adressant à ses frères, il leur dit:

a Or , sçai-je que plusieurs de tous n'entendent pas » bien le latin , auquel il fut chose nécessaire de la » rieule entendre. Si, ai ladite rieuîe translatée en » français au mieux que j'ai pu et sçu. o

M. Ghampollion, qui cite cet exemple dans son ouvrage, rapporte encore à l'appui de ce système plusieurs actes de 1 297 , rédigés en français et publiés dans le Dauphiné à cette époque.

Le patois des Hautes-Alpes a de grands rapports avec le Provençal et le Languedocien; et les plus grandes différences portent sur la prononciation.—- On trouve dans Y Annuaire de ce département, publié par

DE LA LANGUE ROMANE. oL5

M. Farnaud , une observation importante, qu'il est utile déconsigner ici 3 c'est que ritîîonie parlé dans les Hautes-Alpes se retrouve presque identiquement à plus de cent lieues de distance, surtout dans les pays de montagne (le Velay par exemple) j tandis qu'aune journée de Gap, dans l'Isère, le peuple des deux départemens ne s'entend plus ^

Proclamation de la Sarre-Taverne ^

Faite à Romans par le chapitre de Saint-Bernard ,

le 24 avril 1590 2.

L'EncLcia : Monseigiiou san Bernard fait a Laver, (le par la cort, à touta manera de gens de quelqua

^ Quelques militaires prisonniers en Autriche, ont trouvé dans certains cantons des étals d'Allemagne le patois des Hautes-Alpes dans toute sa pureié; ce qui peut être attribué aux émigrations successives, lors de la révocation de l'édit de Nantes.

(Annuaire du département des Hautes- Alpes, pour 1806,

par Farnaud).

2 Mémoires sur la ville de Romans , par Dochier.

condition que sia , que no sian si hardy de vendre loii vin d'al ban de l'igîesa de san Bernard, et sons la penne de cent sols apliqna à la cort , et de prendre lou vin et la bossa en que sera : del quai vin et de la bossa ly meyta sy donesa per l'amour de Deu , et ly autra meyta se apliqua san Bernard.

Par cet exemple, qui du reste vient à Tappui de notre observation à propos de la traduction du frère de Saint- Augustin, on voit combien, dès cette époque, la langue septentrionale avait fait des progrès dans les provinces au-delà de la Loire. — Cependant, il est juste de dire que les expressions que l'on trouve dans les pièces d'une certaine nature ne peuvent servir à déterminer positivement l'état du langage indigène de telle ou telle localité 3 car les sévères ordonnances qui frappaient le provençal devaient nécessairement l'exclure de tout ouvrage ayant un caractère officiel.

M.Ghampollion-Figeac cite un fragment de l'idiome de la Bresse , écrit vers le

milieu du xii^ siècle ^ , qui constaterait que plus de cent ans avant la proclamation du chapitre de St-Bernard, quelques années à peine après la conquête Albigeoise, déjà le français s'était innoculé dans le roman provençal. Il est vrai que la Bresse est au nord du Dauphiné et devait subir avant lui l'impulsion de la conquête^ mais par la comparaison, on peut facilement apprécier le véritable état de la langue de ce pays à cette époque.

* Chapitre premier.— /?ej visions de la bienheureuse Marguerite,

Oy me semble que you vos ay liuy dire que quant avez huy racontar acuna graci que nostre Sires a fayt à acuns > de sous amis , que vos valés men grant temps etperço que yo desivro voslra salvament assi como yo foy lo meis, jo vos diroy al plus briament que porroi una grant corsesi que nostrcs sires a fayt a una persona que yo coneisso non a pas moût de temps j et perçoque illi vos tort a plus grant profit. Yo vos direy la reyson proque crey que Deus las ly

a fayt

(Idiome de la Bresse, entre Bourg et Lyon) écrit vers le milieu du xiil*' siècle, par Marguerite, prieure de la Chartreuse de sainte Marie de Poleteins de Mionnay.

318 HLSïOÏIŒ

Le patois dauphinois ne manque ni de grâce, ni d'harmonie; et, comme son Vocabulaire est riche en expressions pittoresques, imitatives, ses vers rendent avec beaucoup de charme les pastorales et toutes les poésies de style naïf, — Exemple :

Picho couquia de parpayoun,

Vole 5 vole te prindraï prounl...

Et, poudre d'or sus ses alete De mille couleurs bigara, Un parpayoun sus la viooulete, Et pieï sus la margaridete, Voiîlestrejave dins un pra.

Un enfant pouli coume un ange, Gaoute rounde coume un arangé, Mita-nus, voulave après eou; Et panl... manquave , et pieï la bise Que bouffave din sa camise

Fasié veïre soun picho quieu

Picho couquin de parpayoun, etc....''

Le Dauphiné a servi de berceau à un

1 Colomb de Batines (Bibliograph. du patois du Dauphiné).

grand nombre de troubadours. — Parmi les plus connus se trouvent : Ogier, qui vivait vers la fin du xii® siècle, Folquet de Romans et Guillaume Magret, bons jongleurs du Viennois; Rajmond Jordan, vicomte de St-Antoni , duquel liiistorien provençal a laissé ce portrait flatteur : homme de belle figure, généreux, vaillant en armes? faisant bien les vers et l'amour; Albert de Sisteron (du Gapençais), fils du jongleur Nazur, plus liabile musicien que grand poète — Les compositions patoises qui méritent d'être signalées, sont: \di Pastorale et tragi-comédie de Janin , la Pastorale de la constance de Philin et Margoton, la Bourgeoise de Grenoble, comédie en cinq actes et en vers; ouvrages de J. Millet, publiés de*i633 à i635 ^ 2° Un Recueil de Poésies en langue

1 Chanson contre les femmes, par J. Millet, i665.

Le fenes de Grenoblo Sont de mau couteaîa

Faut avey bona boursa Et la fare tinta.

niSTOlîŒ

de Grenoble , par les plus beaux esprits de ce temps là, publié en 1662; 3° lo dialogo de le quatro comare; 4° Grenoblo Ma- IheroUi par Blanc , dit Lagoutte.

GUYENNE Eï GASCOGNE.

ll^rfttécs, %tx&y iTanÎTjeô, partie ttâ i5as5w-|l^rctt£ÈS^ ^t ta

C^est surtout dans ces provinces que l'histoire de la langue serait longue et difficile à suivre. Composées aujourd'hui, la

Quand lour chaiiibe sont

(lasse Lou poud lour faut gratta; Quand la son les attaqua Faut vite chuchuta.

Quand lo jour lé reveille D'œus frais lou faut porta ,

A la moda nouvella Le faut attifesta.

Per dina faut attendre Qu'elle ayont bigolta , Et qu'après lour serventa Ley ayont tempesla... etc.

(Bibî. royale, n*^ 7, 6191).

première de cinq départemens, la seconde de sept, jadis elles se divisaient bien davantage encore, puisque la Guyenne, proprement dite, comprenait le Périgord , le Q lier c y y VA génois y le Bouergue , partie du Bordelais et du Bazadais ; tandis que la Gascogne s'étendait sur les Landes , le Condomois, V Armagnac y la Chalossey le pajs des Basques y le Bigorre, le Comminges et le Couserans ^ *

CejDendant, le guide le plus sûr de toutes les recherches est suffisamment indiqué dans la direction du foyer provençal. En effet , par la comparaison des idiomes , plus on s'avance de ce côté , et plus , en général, on retrouve dans les patois

i Les Landes, la Chalosse, le Tursan , le Marsan, le Bigorre, le Comminges, l'Armagnac, le Couserans, le Gahardan, la Lomagne, TAstarac , la rive Verdun, le Nébousan , le pays d'Albert, le Condomois, partie du Bazadais et du Bordelais.

riiarmonie , la correction , la grâce de l'ancienne romane des xii^ et xm® siècles. — Toutefois, cette marche n'est pas tellement régulière que parfois elle ne se trouve interrompue par l'interposition opaque d'une langue étrangère qui , colonisée sur un point à la suite de quelque peuplade émigrée , s'y est implantée , y a vécu dans un isolement complet sans rien céder ni rien prendre aux idiomes environnans. — On voit que nous voulons parler ici de la langue basque, que les uns disent être du Gai^thoginois , d'autres, celle des anciens Cantabres....

Quoi qu'il en soit , pour que d'un coup d'œil on puisse juger de la totale différence qui existe entre le Basque et les idiomes romans qui le circonscrivent, il nous suffira de rapporter ici VOraîson dominicale telle qu'elle est écrite dans les livres de prières des liabitans du pays.

» Gure Aita , Ceruetan çarena , erabil bedi sain- » duki cure icena ; ethor bedi cure erresuma ; eguin

» bedi cure borondatea , Ccruan beçala Lurreaii » ère , iguçu egim gure eguneco oguia ;] barkha ça- » gutçu gure , çorrac , guc gureganat çordun direnei » barkatcen dioztegun beçala; eta ez gaitçatçula ulz » teiilamendutan erortcerat ; bainan beguira gaitçatçu » gaitcetic. Halabiz. b

A peine s'éîoigne-t-on de ce pays qu'on rentre bientôt clans le langage commun; cependant on retrouve encore en plusieurs finales les dures consonnes qu'on remarque très-fréquentes dans le basque.— Exemple :

Parabole de V Enfant prodigue , à Auch.

Ua home qu'aougouc dus bils. — Lou cadet qu'eou digoiic : pay ballatz me la pburtiouu qui'em rebencq s'eou ben : é lou pay eous partatgec lou ben.

Quaouques jours après , é après aoiie ramassât tout soun deque, aquet maynat que partiscouc, é s'enangouc louy-Iouy, deguens unpaïs ouu s'aougouc leou , tout couhounut en bioue dins lou dérégloment.

Quand n'aougoac pas mes arre, iio granfamino que se boutée en aquet pais , é lou maynat que coumencec à senti lou besouy etc.

324 HISTOIKE

— En remontant dans le Rouergue, la prononciation s'adoucit et passe par une foule de nuances. — Dans certains cantons , l'expression est harmonieuse et délicate , dans d'autres elle est brusque et grossière. A Rodez , en faisant une politesse on semble dire des injures ; à Yillefranclie , on adresse un mauvais compliment du ton le plus doucereux du monde.

On lit dans les Mémoires pour servir à r Histoire du Rouergue ^ , que les xi^ et XI i^ siècles furent remarquables par le changement qui s'opéra dans certains usages de la province et particulièrement dans le langage, le nom des familles et la manière de rédiger les actes publics. « La romane , » ajoute l'auteur, si l'on en excepte un petit » nombre d'expressions un peu altérées, est » la même que l'idiome vulgaire usité encore » dans nos provinces. « Dans le Rouergue ,

1 Par Bofc , tome t , page i3i.

plusieurs Tabellions publics, soit parce qu'ils n'avaient aucune connaissance du latin , soit parce que le français était encore peu répandu, employèrent le roman dans leurs actes pendant plusieurs siècles, — En voici un de l'an ii35.

» In nomine Domùiï, hreve quœ fecit facere Hugo

» cames, de plaig que fez ab Frotard de Brochîer.

» Lo vescomte Frotard li recognog lo castel d'Eysena

» qu'el tCDÎa de lui, ab mai feus qu'en deu aver ;

» et eu coms li do lo castel d'Eysena à feu, els

» altres feus qu'el vescoms d'Eysena deu aver del

» comte de Rodez ouradement. Et si Frotard le

» vescoms juret lo castel ad Hugo per aquest mots

» c'aisi audiretz ^

Patois actuel de Rodez (parabole).

Un ouome obio dous effons. — Dounl lou pus choube diguet à son pèro : moun pèro , dounarme lou bé qua iou dube obure per mo part ; é el lour fosquet lou partache de soun bé.

1 Par Boscy tome ill , page 2o3.

Qualques cbours oprès lo pus choube prenguen omb'el tout ce qu'obio , s'en onet bouyocba clins un poys elouêgnat oun dcspenset tout soun be en debaoucbos.

Oprès qu'ocbèt tout ocobat , subenquet uao grando fomino dins oquel poï se el fousquet talomen dcsperbesit de tout .etc.

■—Si nous descendons du côté de Montauban , nous nous rapprochons en même temps et d'Auch et du Languedocj aussi, allons-nous sentir la double influence des deux langages. Le premier se retrouve encore, quoique bien affaibli, dans quelques mots et certaines finales en c, le second, au contraire, fait disparaître le^s rudes consonnances et déjà prépare l'oreille aux sons harmonieux des contrées méridionales.

Patois de Montauban ( parabole).

Un orne abio dous fils. Lou pu joube d'elis digue al paire : moun païre , dounas me la pourciou de bé que me reben. Lou paire lour partagée lou bé.

Paon de jours après , lou pu joube fil , b'ajec tout ramassât se meltcc eu bouyatge per un pays plu éloignât, et aqui dissipée soun deque en biben din la debaoutcho.

Quan b'ajet tout acabat y ajec une grando famina (jin lou pays e coumancec a parti.

Anguec se louga amb'un bourges d'aquel pays que l'embouyec à sa bordo per garda lous tessous... etc.

Par ces quelques citations on peut déjà reconnaître et suivre les traces de l'ancienne langue des troubadours. On voit que plus on se rapjDroche de la patrie qui fut leur berceau, et plus leurs poésies deviennent intelligibles, encore ne pouvons-nous traduire ici l'élément le plus décisif, car si la prononciation se rendait comme la lettre , l'bistoire du langage, presque impossible, deviendrait au contraire d'une extrême simplicité .

Nulle province n'a peut-être compté plus de poètes pendant le moyen-âge que la Guyenne et la Gascogne. Le nombre de ceux que nous pourrions citer est immense j

328 HISTOIUE

nous nous bornerons à signaler ici les troubadours dont les écrits ou l'histoire offrent le plus d'intérêt, — Et d'abord, plaçons en première ligne Bertrand de Born ^ et Geoffroy Rudel ^ , dont nous avons déjà parlée — ensuite Arnaud de Marveil S que Pétrarque nomme il men famoso Arnaldo , et qui pourtant l'emporte sur son homonyme Arnaud Daniel par rélégance du style et par la grâce des pensées 5 — Bernard Arnaud de Montcuc *, dont il ne reste qu'un sirvente , où la satyre se mêle à la plus aimable courtoisie j — Guillaume et Rejmond de Durfort ^5 — Deudes de P rades ^, chanoine de Maguellone, dont les poésies galantes, souvent même licencieuses, ne peuvent guère se

"î Vicomte de Hautefort , en Pe'rigord. MiUot (Hist. des Troub.), tome i, page 210.

3 Prince de Blaie , en Bordelais, id., page 85. 2 Vivant vers ii5o, du Périgord, id. , 69.

4 Vivant vers iiio, du Quercy , id., 97.

5 Originaire du Quercy, id. , 255.

6 Du Rouergue, id. , 3i5.

DE LA LANGUE ROMAiNE. o29

concilier avec la critique de l'historien provençal qui leur reproche de n'être point encore assez inspirées par l'amour j — El j as de Bar j ois % jongleur qui sut plaire au comte de Provence Alphonse II, et dont il fut comblé de hiexis-y^-^Elyas Cairels ^ d'abord ouvrier ciseleur à Sarlat, ensuite Jongleur et troubadour. Les seize pièces qui nous restent de lui ne sont remarquables que par les difficultés vaincues, de mots, de rimes et de mesure j — Hugues Brunet^ , qui passa de la cour du roi d'Aragon à celles des comtes de Toulouse , du comte de Rodez, du dauphin d'Auvergne et de Bernard d'Anduse, où il fit admirer tourà-tour son esprit, sa grâce et son talent ^ — Giraud de Calenson ^, le j ongle nr par

1 De l'Agenois , Millot (Hist. des Troub.), t. i, p. 047.

2 Du Përigord , id. , 378.

3 Hugues Brunet , né à Rodez. Millot {Rhi. des Tioub ), tome I, page 4o4>

■* Giraud de Calenson, jongleur de Gascogne^ id. , t. Il^ page 28.

excellence ;■— Folguet de Luncl ^ , auteur de plusieurs pièces et d'un roman sur la vie mondaine, qu'il termine ainsi : « L'an 1284 » a été fait ce roman à Lunel, par moi, » Foîquet , âgé de quarante ans , et qui , » depuis quarante ans, offense Dieu; » "^Guillaume de Latour ^ , qui devint fou par amour. Epris de la femme d'un barbier de Milan, jeune et belle, il l'enleva pour l'emmener à Corne, 011 elle mourut bientôt après. Guillaume ne pouvait croire que sa maîtresse n'existât plus. Pendant dix jours il resta couclié sur son tombeau ; tous les soirs il l'ouvrait et en retirait le cadavre , l'appelait des noms les plus tendres, le regardait fixement , l'embrassait avec rage , lui parlait, le suppliait de répondre, puis se mettait à pleurer. Au bout de quelque temps le malheureux mourut de désespoir.

1 Folquet de Luncl, du Rouergue { Millot , Histoire des Troubadours), tome i, page i38.

2 Guillaume de Lntour , du Pcrigord, id. , p. i47»

Il nous reste de Giiinaiime de Lalonr quelques tensons qui n'offrent rien de bien remarquable. — Hiio^ues de St-Cjr ^ est une preuve de l'indépendance des poètes au moyen-âge. Fils d'un pauvre vavasseur du Quercy, il ne craignit pas d'attaquer le comte de Piodez lui-même et de lui dire dans une tenson : « Comte , ne vous 5) épouvantez pas. Je ne suis point venu » auprès de vous pour vous rien demander 3 » j'en ai autant qu'il m'en faut. Je vois que » l'argent vous manque et je vois qu'on ferait « une grande charité de vous en donner. » Le comte répond: — « Je vous ai vu ici nu » et misérable ; j'ai bien du regret de vous » avoir renvoyé opulent. Vous m'avez plus » coûté que deux archers et deux che- » valiers. Cependant si je vous donnais « encore un palefroi , Dieu m'en garde î M vous seriez homme à le prendre. )i —

^ Hugues"^ de St-Cyr , du Q-icrcy ( Hist. des Troub.)> tome II, page 174.

Mathieu^', — Guibert J miels "^^ dont les vers se distinguent par leur correction et la sagesse des pensées. « Je suis un trou- « badour, dit-il, non de ceux qui tran- « client du grand seigneur et cherchent à y> se faire entendre au loin. Je veux que » mon chant se borne entre moi et celle » que je veux chanter. Je ne me soucie » point de l'amour des grandes dames. Je » préfère les personnes de ma sortes je » n'ai ni la fortune ni les qualités qu'il » faut, pour aspirer à ces hautes conquêtes » qui ne me conviennent point, et que je » n'obtiendrais pas si je voulais y prétendre. » J'aime mieux un beau petit oiseau que » je tiens dans la main, que deux ou trois » grue 3 dont le vol se perd dans les cieux, etc . Aîmeri de Beauvoir ^ , — Aimeri de Sarlai ^ ,

i Mathieu, du Quercy Millot ( Hist. des Troubad. ), t. II , pag, 262.

2 Guibert Amiels , de Gascogne. Id. , t. III, p. 21.

3 Aimeri de Beauvoir ^ du Bordelais. Id. , t. II , 33l. * Aimeri de Sarlat , du Périgord, Id. , II, 4'^'/.

aussi ingénieux dans ses compositions, que galant dans ses amours. Les chansons qui nous restent de lui justifient cet éloge et prouvent qu'il avait de l'esprit et du goût. -^Arnaud Roger \ de la maison des comtes de Comminges. — Bertrand de Gordon ^ qui servait sous Simon de Montfort au siège de Toulouse, en 1217. Il ne nous reste de lui qu'une tenson très -véhémente. — Bertrand de Paris ^ — Cercamons (ainsi nommé parce qu'il errait sans cesse) ^, nous a laissé quelques pastourelles assez gracieuses. "^Pierre de Bucignac ^ a écrit plusieurs sîrventes contre les femmes. — Arnaud Daniel ^ , le troubadour le plus estimé des poètes italiens. Dante en parle plusieurs

< Arnaud Roger ^ du Comminges. Millot (Histoire des Troubadours), t. m, p. Go.

2 Bertrand de Gordon , du Quercy. Id. ,

3 Beetrand de Paris , du Rouergue. ïd. ,

4 Cercamons y jongleur de Gascogne. Id. ,

5 Pierre de Bucignac , Id. ,

6 Arnaud Daniel , du Périgord, Id. ,

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