‹ Histoire de la langue romane (roman provençal)Chapitre 8 sur 41 · CD (T · texte numérisé non relu

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On ne doit pas oublier , en étudiant ce premier monument de notre langue , que pour apprécier les altérations successives d'un idiome il ne suffit pas de rapprocher , de comparer les mots et dé prendre le regard seul pour juge , il faut encore rechercher quelle fut la prononciation 'y car une langue nouvelle entée sur une ancienne peut, dans les premiers temps? n'offrir de différence , si ce n'est que l'une s'écrivait d'après les règles déterminées de sa grammaire , tandis que l'autre se laisse guider par les caprices de saprononciation \

i La langue latine , comme la langue grecque , était dif= fîcile pour ceux même qui la parlaient de naissance, Grœcos et latlnos de utrâ que declinatlone nominum et •verboi-um , libros fecisse multos (Varron).

César avait écrit deux livres sur l*analogie ou le rapport des mots; Pline ^ un traité sur les locutions douteuses. La grammaire, sans y comprendre mcme les études de littérature qui s'y mêlaient , était pour les Romains tme science que l'on étudiait avec soin dans l'enfance. Prœ~^ cepta latine loc/uendi puerilis dcctiina tradit,

(Villemain, Cours de littérature.)

m JÏISTOIRE

On connaît l'histoire des ambassadeurs venus de tous les points de l'Europe pour féliciter Maximilien II sur son élévation à l'empire. Ces ambassadeurs, dit Erasme, firent leurs harangues en latin , mais avec une prononciation si différente, que ceux qui les entendirent et n'avaient jamais appris cette langue , ne doutèrent pas que chacun d'eux ne parlât l'idiome particulier de sa nation.

Le latin avait sa grammaire et, comme notre français d'aujourd'hui , une prononciation toute capricieuse , que des règles générales n'avaient jamais pu asservir. Je l'ai dit : en s'introduisant dans les Gaules , en se mêlant à leurs populations , les armées romaines ne purent enseigner la rhétorique d'une langue qu'elles ignoraient ; les écoles en furent chargées. Ce que les vainqueurs apprenaient au peuple et ce cju'il retenait d'eux , ce fut la prononciation des mots. Les Gaulois , que cette langue latine vint trouver ;, et qui comnien-

cèrent à l'apprendre par l'oreille , se for= nièrent une orthographe naturelle ; ils éci'lvirent naïvement ce qu'ils avaient en= tendu et comme ils avaient entendu.

Telle est la véritable origine et la forma» tion réelle de la langue romane^.

Tue y erhe avoir, par exemple, se présente comme un des mots qui ont le plus souf= fert des altérations du langage, jyliabere on fît liUK^eir, et on conjugua : fhaçerois , tu haveroiS) il haveroit , nous hamemes ou hai^eroêines , nous heussiêmes , ils hussient.

Le V fut souvent remplacé par Vu, et réciproquement dans un grand nombre de

i A Rome même, pour le latin, il y avait des ëcoîes nombreuses, des méthodes diverses ; l'orthographe était une matière difficile et parfois controversée. Les grammairiens la voulaient conforme aux règles et à l'étymologie ; d'autres, comme Auguste , homme de goût , écrivain correct , précis et de plus empereur , jugeaient que l'orthographe devait être l'image fidèle de la prononciation. Orthographiam ici est fovnïiilam rationem que soribencU , etc.

( Villemain , Cours de Littér.)

cas j de (elle sorte que ces deux lettres ne paraissent en faire qu'une seule; il en est aussi quelquefois de même de la lettre b souvent changée en v ou en p. Dans l'exemple que nous avons choisi , havew se prononça avoir ; haveroit fit auroit ; haber se traduisit d'abord il habt et finit par prendre l'orthographe de sa prononciation.

Le verbe insepelire s'écrivit d'abord insepiiîire, puis le changement de lettre que nous venons d'observer se fît sentir , et nous eûmes définitivement ensevelir. Octo se prononça, ensuite s'écrivit successivement oct, oict, huit.

Qui croirait , en ne consultant que ses yeux , que le verbe brûler vient du latin perustidare , mot qui se trouve dans Pacuvius pour perurere? Cependant on y arrive si l'on veut remarquer que les Romains qui prenaient très -souvent l'o pour Vu, '^v oi\ox\c:\\enl prustidai'e o\\ prustolare ^ d'où plus tard , en Italie , on composa le mot

DE LA LANGUE ROMANE. 6d

hrustolare , par abréviation brustlar ; et en France brusler, puis brûler ^

Ce serait une grave erreur de s'imaginer que nous prononçons le latin comme le fesaient les Romains. Dans notre bouche chaque voyelle garde toujours le même son, et quand quelques-unes viennent à se rencontrer , loin de s'éîider harmonieusement, ce n'est que pour se heurter. Nous ne donnons aucune cadence aux phrases , nous n'avons point de césure , de brèves ni de longues. Loin d'assouplir et d'étendre légèrement les finales des mots , nous appuyons , au contraire , comme pour les rendre plus dures encore. Ne prononçonsnous pas diem hanc ^ cave ne eas? et par le scrupule barbare que nous mettons à rendre toutes ces lettres , ne faisons-nous pas un idiome sauvage de la langue la plus

*- Mémoîr. des inscript, et belles lettres, t. xxiT.

mélodieuse ? Un latin eût légèrement coulé cette phrase , en disant : Di hanc^ cauneas.

Henri I^r passa vingt-neuf ans sur le

trône de France Cette époque , une der

plus stériles de notre histoire , ne se distingue que par un seul fait important : la révolution dans les idées , qui se fit sentir par le langage. Ce fut d'abord le besoin de se mettre en rapport avec le peuple et de s'en faire comprendre , qui força les petits-fîls de Gharlemagne , les seigneurs francs ou teutoniques , d'apprendre un idiome bâtard , patois informe, sans règle ni grammaire.

Des relations plus directes s'établirent chaque jour entre les hommes ; le parler des montagnes descendit peu à peu et se naturalisa dans la plaine. Les seigneurs , en multipliant les châteaux, allaient l'en-

tendre dans les campagnes où ils s'établissaient; les artisans qui abandonnaient leurs hameaux le portèrent dans les villes où ils venaient travailler. Le luxe toujours croissant demandait de nombreux ouvriers ; les riches manufactures qui s'élevèrent nécessitèrent de nouvelles expressions. La pompe des tournois , les vaniteuses dépenses des hauts barons, les dispendieux équipemens des chevaliers , enrichissaient la langue en même temps qu'ils fécondaient l'industrie.

Les gens de métiers , les compagnies de milice , avaient besoin d'un vocabulaire plus étendu que les serfs qui apprenaient seulement à obéir au fouet ou au bâton \

La langue fut donc en même temps répandue et enrichie par le commerce. En la faisant passer par leur bouche , les érudits la corrigeaient, l'adoucissaient, Tasser-»

Histoire des Français, de Simonde Sismondi,

vissaient à quelques règles. Ils ajoutèrent beaucoup par le développement d'idées , par l'explication de choses, qui n'avaient pu frapper les gens des classes inférieures. On admira la naïveté du nouveau style * quelques puissans le protégèrent, des rois étrangers ^ voulurent en faire usage. On TÎt faire des vers provençaux à l'empereur d'Allemagne, Frédéric Barberoussej à Richard P**, roi d'Angleterre ; à Alphonse II

1 Un priuce anglo-saxon élevé en Normandie, Edouard le Confesseur, monte sur le trône d'Angleterre et veut que le roman soit parlé dans sa cour. Arrive après lui Guillaume-le-Conquérant qui en fait la langue légale de toute l'Angleterre {S. Sismondi , Hist. des Fr. , t. Vf.^^tngulfus Croylandj Hist., p. 890, et Script, franc. , t. XI, p. i53.

Le royaume de Naples reçut la langue romane de Robert Guiscard et des autres seigneurs normands qui s'y établirent après en avoir chassé les Sarrasins. C'est ce qu'on voit par la réponse du comte Henri, beau-frère du roi Guillaume I. Il refuse de se mettre à la tête des affaires du gouvernement , Quia Francorum se linguam ignorare qvœ maxime esset in curiâ, ( Mém. des insc, t. XXIV, p. 668).

et Pierre III , rois d'Arragon ; à Frédéric IIÏ, roi de Sicile ; au dauphin d'Auvergne ^ au comte de Foix^ au prince d'Orange; au marquis de Montferrat, roi de Thessalonique. Un sentiment de nationalité échauffa les esprits; enfin, quand Philippe F*^ prit la couronne de France, c'était une langue étudiée avec soin et que parlaient les plus nobles chevaliers, les plus grandes dames du royaume^.

Les poésies d'amour , les hauts faits d'armes , les satyres , les chansons , les fabliaux , s'écrivirent dans le nouveau langage qui , par sa manière , sut prêter à ces récits chevaleresques et amoureux du moyen-âge un charme inconnu. D'ailleurs^

1 Murator, Rev. italic. scrip., t. V, p. 56s.

Brunetto Latini y en son Trésor, 1284.

Annales des Bénéd,, tome !V, page Soq.

Duchesne, tome lU, page 370.

Mëm. des inscript., tome xvn , page 718.

Fauchet, Orig, de la langue et poè, franc. , t, i, c. 5.

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ces matières frivoles étaient généralement traitées par de gais poètes , célèbres plus tôt par leur imagination vive et pittoresque que par leur science profonde.

Le latin grave et sévère demeura toujours la langue de l'Eglise et de la loi.

Semblable à ces monumens antiques que le temps a préservé et qu'il soutient debout, à travers les ruines, pour l'instruction des âges futurs , le latin religieusement conservé par les prêtres et les magistrats , demeura dans les prières des fidèles , dans les arrêts des cours de justice , dans le souvenir des savans , pour donner des règles à la nouvelle langue , pour la guider , la régulariser, la perfectionner.

C'est une vieille mère qui veut faire réducation de sa fille cliérie ; elle dirige les pas chancelans de son jeune âge , suit avec intérêt ses premières études, ouvre tous ses trésors pour parer sa jeunesse , lui donne encore quelques sages conseils et se retire lentement dans la solitude où.

témoin secret du triomphe de son enfant, elle attend en paix que la mort vienne la frapper.

Le peuple sera tellement dépassé, qu'il ne reconnaîtra bientôt plus lui-même sa propre langue; il la parle comme autrefois, mais la noblesse la façonne tous les jours à l'usage de ses plaisirs, de ses études, de ses amours. Déjà l'on commence à dire : Le patois du vilain et le langage de cour. Lingua çortigiana , comme l'appelle Le Dante.

La différence des lieux , le progrès des temps, les modifications imposées au langage par les coutumes , les mœurs , les climats divers pei'mirent plus tard de distinguer quatre principaux dialectes : le Castillan , le Sicilien , le Wallon et le Pro* vençaL — Les deux premiers , étrangers à la France , devinrent le modèle sur lequel se formèrent les autres dialectes de l'Espagne et de l'Italie. — Le wallon fut le langage de la France septentrionale. — Le roman provençal celui de la France mé-

ridionale. Ce dernier idiome fut longtemps cultivé dans la petite cour de provence , à Arles , — dans le Dauphiné , — la Savoîe , — la Franche-Comté , — la Suisse romane, — le Languedoc , — l'Auvergne , — le Poitou— et dans tous les états situés au midi de la Loire , non-seulement jusqu'aux Pyrénées , mais encore jusqu'à l'embouchure de ^Ebre^

^ Il y a plusieurs siècles que deux difFe'rens langages partagent la France , savoir : le français et le provençal ou le gascon. Le premier est propre aux provinces septentrionales , et l'autre aux méridionales du royaume. Ces deux langues, qui de'rivent e'galement du latin, ont leurs dialectes particuliers. Le français a le Picard , le Normand > le Champenois , le Bourguignon ; et le Provençal a le Dauphinois, le Languedocien , le Gascon, le Limousin , le Pe'rigourdin. Nous ne parlerons pas ici de quelques pays particuliers de la France , dont les peuples ont uii langage diffe'rent de ces deux idiomes , comme le pays des Basques , la Basse-Bretagne et quelques cantons où l'on parle la langue tudesque ou allemande , parce qu'ils ne sont pas assez considérables pour être dans la division qu'on a fait^ de la France et des langues en deux parties.

Diâsert. ^hX Frèd, Soulier {f^ic, de Béliers^ t. Il, p. 39^)'

Cette langue romane du midi de la France ne voulut pas imiter sa soeur rivale qui s'étendait dans le nord , tous les jours infidèle à son origine : au contraire , le provençal conserva religieusement les antiques traditions romaines , lentement , harmonieusement modifiées. ïl se développa tout à loisir dans la paix et Fabondance ; et tandis que le nord était vivement secoué par les invasions brutales , les dominations violentes , sous les rois d'Arles , les comtes de Provence , de Barcelonne et de Toulouse, le midi goûta long-temps un tranquille bonlieur. Il se laissa mollement entraîner sous l'influence poétique de l'Espagne, alors brillante j civilisée. Il reçut d'elle quelques-uns de ces rayons inspirateurs de génie fantastique et de galanterie chevaleresque des mœurs espagnoles. Il lui emprunta un peu de cette langueur douce et paresseuse qui fuit le travail et les fatigues, de cet ardent enthousiasme qui exalte l'imagination et entraine les hommes au combat.

Près de deux cents ans avaient passé sans invasions et sans guerres sanglantes; ]a poésie alors prit le temps de naître et de s'inspirer sous un ciel si pur, dans un pays généreux qui servait d'asile aux arts libéraux et au commerce de la France.

HISTOIRE DE LA LANGUE ROMANE, n

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