XIV PRÉFACE
et pourrait se propager sans obstacle, il ne serait pas pour cela assuré de triompher par la seule force de son mérite propre. En effet, la plupart des intéressés attendent, pour s'y rallier, qu'il puisse leur servir, c'est-à-dire qu'il soit universellement adopté : or il ne sera jamais universellement adopté, si tout le monde fait le même raisonnement et garde la même réserve. Certes on ne peut trop louer et féliciter les promoteurs de tels projets : ils font preuve d'un désintéressement et d'un dévouement méritoires en prêchant d'exemple, en apprenant et en pratiquant une langue dont ils n'ont que peu d'occasions de se servir : ils font en quelque sorte une avance au reste de l'humanité. Mais qui répond que leur avance sera remboursée, que leur exemple sera suivi? Il est malheureusement à craindre que, lorsqu'un tel projet aura recruté tous les hommes capables d'une initiative généreuse et d'un effort désintéressé, leur phalange soit encore trop faible pour entraîner la masse des indifférents et vaincre leur inertie. Et puis, tout dévouement a des limites : si, au bout de quelques années de propagande et de sacrifices, le projet n'a pas obtenu un succès universel et conquis des millions d'adeptes dans tous les pays, la lassitude et le découragement s'emparent des meilleurs, et une prompte décadence suit des progrès si chèrement achetés. D'ailleurs, une langue ne vit et ne prospère qu'autant qu'elle est réellement pratiquée; or, si ses premiers adeptes ne trouvent pas assez d'occasions de l'employer, ils ont bientôt fait de l'oublier. Ajoutons à cela que la plupart des adeptes attendent, pour apprendre sérieusement la langue, qu'elle ait réussi, de sorte que leur adhésion, conditionnelle en quelque sorte, ne porte que sur le principe même de la L. I. Enfm, le succès même d'un projet peut lui être funeste : car, à mesure qu'il recrute des adeptes de nationalités et de conditions plus diverses, à mesure qu'il se développe pour satisfaire des besoins plus variés, il donne lieu à des propositions de réformes et à des demandes de perfectionnements qui, s'inspirant des goûts ou des habitudes de tel pays ou de telle profession, tendent à en détruire l'unité. Il suscite ainsi des amendements et des