HENDERSON : LINGUA ET LATINESCE
M. George-J. Hendersox a toujours été convaincu de l'utilité d'une langue internationale ainsi que de sa possibilité théorique (déjà proclamée par Max Mûller); mais il ne croyait pas à la possibilité pratique de faire adopter une telle langue par toutes les nations civilisées. Le prodigieux succès du Volapûk l'a détrompé sur ce point, et cela d'autant plus qu'il trouvait à cette langue de graves défauts (notamment son vocabulaire arbitraire, inintelligible même pour un Anglais), et que, au plus fort des triomphes du Volapûk, il était persuadé que son succès ne pouvait être durable. Mais le vice capital du Volapûk était, à ses yeux, d'être un produit artificiel, l'œuvre d'un seul homme (quel que fût son génie). Pour M. Henderson, la langue est un produit social, et la langue internationale ne peut être que le fruit d'une entente et d'une coopération internationale : « Une langue n'est pas une invention, mais une convention ».
11 propose par suite de former une Association internationale, répartie en sociétés nationales et en groupes locaux, et comprenant des représentants de toutes les classes et professions de chaque nation : cette Association tiendrait périodiquement des Congrès internationaux qui élaboreraient progressivement la langue et en fixeraient les règles grammaticales et le vocabulaire. Les vocabulaires spéciaux seraient confiés à des comités techniques et professionnels. Telle serait l'unique « base naturelle » de la langue internationale. En effet, pour qu'une telle langue
1. Lingua, an international Lan/juage for purposes of commerce and science, General Outlines, by George J. Henderson. 126 p. in-16 (London, Triibner, 1888).
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puisse se propager et s'implanter d/flnilivemenl dans les poy» (•ivilis(^s. il faut (pi'rllc soit sanctionnée por une outorité qui prévienne ou fasse cesser toute discussion et toute hésitation, et ({ui introduise la langue dans l'enseignement.
I/auleiir se sépare encore de Mgr Schi.eyek sur un point essentiel : il désire une langue internationale, mais non univei*selle: il s'agit de faire une langue pour les peuples européens, et non pour tond» l'Iiunianité, car c'est une chimère que de chercher à cnncilier tous les systèmes linguistiipies et à satisfaire tous les peuples: on n'aboutit ainsi qu'à n'en satisfaire aucun.
Knnii. l'auteur reproche h .Mgr Schleyer la tendance philosophique de son syslènie, qui le condamne h la tikhe surhumaine et décevante de trouver la définition logique et définitive de chaque idée. 11 préfère une méthode historique plus modeste et plus respectueuse de la tradition, des usages et des associations d'idées habituelles. Il ne rêve pas d'une langue rationnellement parfaite: il se contente d'une langue qui soit seulement aussi bien faite (|ue les langues vivantes, mais bien plus facile à apprendre.
La Linyua que propose .M. IIenderson a pour base le vocabulaire latin, considéré comme le plus international et le plus connu ', et une grammaire moderne aussi rationnelle et aussi sinq)le que possible. Cette grammaire aura les caractères des irrammaires de nos langues vivantes, par oppositioh h la grammaire latine analytisnie, suppression des genres, emploi dos articles, réduction des flexions au minimum) ; elle ressend>lera <lonc surtout à la plus simple et à la plus analytique de toutes. à la grammaire anglaise, yuant au vocabulaire, là où les mots latins l'ont défaut ou sont trop ambigus, on empl«>iera des mots composés ou des mots internationaux, même d'origine nonlatine (ex. : cnfé, boulevard, bill. budget, jockey, sport k L'avantage (lu vocabulaire latin est (juc le sens tles mots est lixé par un long usage et consigné avec soin dans les dictionnaires.
L'auteur présente la Lingua comme une t esquisse ». et la soumet au jugement de la future Association internationale, dont le premier soin devra être, selon lui, d'étudier et de critiquer les projets déjà existants.
I. L'niitoiir rappelle que Max MCi-ler classait ranglai» parmi les langues) rumnaos, nttemlu (jue les trois <|uarts de son vocalmlaire s«»nt d'origine latine (oa nonilires ronds : 30 000 mots sur 43 000).
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Grammaire.
L'alphabet se compose de 9 voyelles : a, e, i, o, u (ou), y {aï), y' (m), œ {eu), aw {aou) *; et de 22 consonnes simples : b, c {k), c' {tch), d, f, g (dur), h (aspiré), i (y), j (jf anglais), j' {j français), k, 1, m, n, p, r, s (dur), t, v {lo anglais), v' {v français), x, z {dz), auxquelles l'auteur ajoute les consonnes complexes : sh (c/i français), qu; ch, ph, th (/c, p et t aspirés) ; et ps.
La prononciation est conforme à l'orthographe. Toutefois, les voyelles a, e, i, o,u peuvent être brèves ou longues; dans ce dernier cas, elles portent un accent aigu. Dans les diphtongues ae, oe, au, eu, ei, ui, les deux voyelles se prononcent séparément ^.
L'article défini est le, et Varticle indéfini est a(E.); tous deux invariables en genre, en nombre et en cas.
Les substantifs prennent un -s au pluriel ; ceux qui se terminent déjà pars prennent -es : dom, doms ; gas, gases.
Les substantifs ne se déclinent pas : les cas sont remplacés par les prépositions.
Le genre n'est indiqué qu'en cas de nécessité, par les préfixes (pronoms) il- (masc.) et la- (fém.) : il-leon: la-leon = lionne.
Los adjectifs employés comme épithètes sont invariables. Ils prennent l's du pluriel quand ils sont pris substantivement.
Les degrés de comparaison sont indiqués par les suffixes -ior (comparatif) et -issimo (superlatif) ajoutés au radical (en supprimant la voyelle finale, s'il y a lieu) : ou bien par les adverbes plus et veré placés devant l'adjectif. Ex. : pulchro, pulchrior, pulchrissimo ; splendido, plus-splendido, veré-splendido. 18 adjectifs ont des degrés de comparaison irréguliers (ex. : bono, melior, optimo).
Les nombres cardinaux sont : un, 1 : du, 2 : tré, 3 : quat, 4 : quinc, 5; sex, 6: sept, 7; oct, 8: nov, 9; dec, 10; dec-un, 11 : decdu, 12;....: du-decs, 20; tré-decs, 30:...: cent, 100: mill, 1000; million.
Les nombres ordinaux dérivent des cardinaux par l'adjonction de -i : uni, l*""; dui, 2"; tréi, 3«.
1. iS'os traductions phonétiques sont npproximativos, car l'auteur donne des traductions anglaises qui n'ont d'équivalent e.xact dans aucune langue.
2. Ce qui n'est guère conforme, pour ae et oe, à la prononciation latine que l'auteur déclare prendre pour modèle.
IIENDERSON : LINGUA 363
Los adverbes numéraux se forniont en ajoutant aux mots pn^cé- (It'iils la <l«*siiuMur -e (ilf's ndvorhrs) : une, une fois: dùé, deurJoU; unie, premiùreiueiil; dùié, denj-ihiiement.
Les nombres dislribiiUfs se forment au moyen do l'adverbe limol {à la fois] ou du lunniMu quisq chcunte) : un-simal ou unquisq. un à un, un par un: du-simul <ni duquisq. deux n deux.
Les pronoms personnels, iud«'ciiunl)Ie8, sont :
Siug. : mé 11^"), tu i2'). il (3" u».), la (3" f.). id 1" n/ ; IMur. : nos (1"), vos (2'). ils (.r).
Le pronom réfléchi do la 3* personne est 86.
Los pronoms possessifs souf :
meo. tuo. so (ni.i. sa il. i, sum lu. : nostro. vestro. ses.
Los pntiioms démonslratifs, relatifs, iiderrogalifs et iiuléfmùs ont doux foriuos, l'une pour les personnes (m. f.), l'autre pour les rliosos (u.). Ils sont oiupruutôs au laliu.
Los verbes ont tous la uïOruo conjugaison. 11 y a trois temps, taracléris»^ par les suffixes nnm (présent), tam (pass«'« . qum ifiilur). Chacun d'oux ost do plus susroptihlo do trois tpudités il action : il peut élro indéfuU, imparfait ou parfait. L'imparfait ost caractérisé par le suflixe -i, le parfait par le suflixe -tri, l'inilélini par l'ahsoufo i\o suflixo. Knlin il y a un parfait daction continue, taraclérisé par la réunion ilos doux suflixos ivi-i; ce qui donne ou tout 12 temps k l'indicatif. Exemple :
, Ind. me scrïh-nnm, (f) écris.
Prt'srnt } luip. — scrihnum-i, { je) suis écrivant.
( Parf. — scrib-num-ivi. (/) fliVrn/.
( Ind. — scrib-tum. (/) écrivis.
Passé } Iinp. — scrib-tum-i. {f\ étais ccriraid.
[ Parf. — scrib tum-ivi. if) avais écrit.
L lud. — scrib-qum. (j'i ôcrirnt.
l'ulur V luip. .— scrib-qum-i. (j>) serai (^cnoa/i/.
f Parf. — scrib-qum-ivi. (f) aurai été écrivant.
Parfait ( Présont — scrib num-ivi-i. (/) ni é/ê éonVo/i/.
d'action s Passé — scrib-tum-ivi-i. (/) arow c/t' «'crufm/.
conlinuo ( Futur - scrib-qum-ivi-i, (j") flnrai' é/^ «rriwi/il.
Los autres modes sont :
l.'infutitif. réduit au radical vorhal : scrib = écrire, il peut être employé connno snl>staulif : le scrib ^= l'action d'écrire.
Vimpératif est rinfinitif précédé de la particule hé : hé scrib =: écris K
Le subjonctif esl remplacé, soit par les conjonctions de subordination, soit par des auxiliaires, qui sont les préfixes suivants :
si- (sens problématique); potes- (possibilité); neces- (nécessité); vol- (volonté); mal- (préférence); debe- (obligation); fu- (action transitoire); es-lice- (conditionnel).
hes participes présent, passé et futur se forment au moyen des suffixes -nu, -tu, -qu, ajoutés au radical : scrih-nu, écrivant; scrib-tu, ayant écrit; scrib-qu, allant écrire.
La voix passive s'obtient en ajoutant aux formes de l'actif le préfixe es- (radical du verbe être).
Ainsi le participe passé passif est : es-scrib-tu = écrit.
Les verbes réfléchis ont pour régime direct, à la !''« et à la 2" personne, les pronoms de ces personnes; et à la 3^ personne, le pronom réfléchi se. Ex. : il fall-tum-i se = il se trompait; il falltum-i il = il le trompait.
V interrogation est marquée, soit par un mot interrogatif, soit par la particule qu placée en tête de la phrase ^.
Les adverbes de qualité dérivés se forment au moyen de la désinence -e (substituée à la voyelle finale de l'adjectif), et cela à tous les degrés de comparaison. Ex. : claré, complété, splendidé.
Les adverbes de manière se forment au moyen du suffixe -modo, ou des préfixes in- et per-.
Les adverbes de lieu et de direction se forment au moyen des suffixes -loc et -via, et des préfixes ad-, at-, in-, ex-. Les adverbes de temps se forment au moyen du suffixe tem et des préfixes at-, per-, ex-. Exemples : at-quo-loc, où {ubi)1 ad-quo-loc, vers où (g«o)? ex-quo-loc, d'où (unde) ? in-quo-via, dans quelle direction"! atquo-tem, quand [à quel moment)'? per-ille-tem, pendant ce temps; exeo-tem, depuis ce temps.
La Lingua emprunte au latin tous les adverbes simples, et même des adverbes de lieu et de temps qui font double emploi avec les précédents, comme hic, hue, inde, unde.
Elle emprunte aussi au latin toutes ses prépositions, sans
1. En fait, dans les e.xemples citi-s par Tauteur, rien ne distingue l'iiiipératif de l'indicatif : tu mitt-num, (jui signifie envoie, signifie aussi : tu envoies.
2. Les signes d'interrogation et d'e.xclamalion, qui traduisent les particules qu et hé, se placent en tête de la phrase (comme en espagnol).
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aucune modilicntion, en leur donnant seulement le principal des sons ((u'cllos ont on latin. Kilo leur en ajoute quoI(|uos autres onipruntôes aux langues modernes : at (E.), à (désignation d'un lieu ou d'un temps précis); malgré (P.); man, avec (indique rinslniinenl^; o (K. of), de (remplace le génitif); on (E.), sur; n, à, pour (r«Muplace le datif).
Enfin elle emprunte au lotin toutes ses conjonctions : et. ant. vel. seu. sed. si. ut, ne. nisi. ergo. nam. enim. dum. postquam, antequam, quum. quando, sin, quin, nedum. etc.
Le que qui unit une proposition subordonnée h la proposition principiile se traduit par sic (et dans l'écriture, par : — ) : il dictum sic. il vol véni num = il a dit <iu'il viendrait.
La syntaxe est imitée des langues modernes, surtout de l'anglais. L'adjectif simple précède en général le substantif; mais s'il est anftmpaifné de compléments, il le suit. Ex. : a viro potesimpera nu a exercita = un homme capable de commander une armée.
L'ordre normal dos mots dans la proposition est : sujet, verbe, régime direct, régime indirect, compléments, (lot ordre n'est pas absolument iixe : on peut mettre en avant le mot important, sur lequel on veut insister; mais, dans tous les cas, le sujet (i(»il prt''C('(i(M' le verbe, et le régime diivct ne doit jamais être placé entre le sujet et le verbe. Cette régie inviolable évite toutes les é(piivoques qui pourraient naître dt^s inversions, en l'ubsence de l'accusatif.
Vocabulaire.
On sait que la plupart des radicaux de la Limjua sont empruntés au latin. L'auteur pose en principe que ces radicaux conseneronl toutes les nuances de sens qu'ils possèdent dans le latin classicpie. de telle sorte qu'un dictionnaire latin puisse senir de dictionnaire Lingua. De même, tout mol emprunté à une langue moderne gardera le sens (pi'il a dans cette langue. On a vu que cette règle ne s'applique pas aux particules, qui ne gardent que leur sens principal, afin d'éviter les équivoques et les idiotismes du latfn. Si un mot latin n'a pas un sens approprié aux besoins modernes, on le remplacera par un mot d'une langue vivante. En somme, les radicaux de la Lingua ne sont ni tous les radicaux latins, ni seulement des radicaux latins.
os CocTUHAT ot Lbav. — langue univ. •*'
Voici les règles suivant lesquelles on détermine la forme des radicaux tirés du latin :
Pour les substantifs et adjectifs, on prend le génitif pluriel (masculin), et l'on supprime la désinence -rum (des l'<', 2« et 5« déclin.) ou -um (des 3" et 4" déclinaisons). On obtient ainsi les substantifs mensa: domino, puero; voc, reg, patr, mulier, ped, leon, virgin, comit, virtut, corpor, navi, nubi, denti, urbi, reti, animali, gru: gradu. genu: die; et les adjectifs : bono, tenero, nigro; tristi, felici: pauper, divit.
Pour les verbes, on prend la 1'"'^ pers. sing. de l'indicatif présent, et l'on supprime la désinence -o (ou -or dans les déponents), en la remplaçant par -a dans la 1''^ conjugaison. On obtient ainsi les radicaux : ama, mone, reg, indu, faci, audi: vena, vere, ut, fru, pati, parti.
Dans les cas, assez rares, où l'on obtient, après réduction, des radicaux homonymes, on les distingue en adoptant le nominatif, ou en modifiant l'un des radicaux.
Les autres mots de la Lingua seront des mots scientifiques ou techniques, en général empruntés au latin ou au grec. On les adoptera sous leur forme latine, soit intacts, soit réduits à leur radical suivant les règles précédentes.
Enfin la Lingua adoptera les mots internationaux issus des langues modernes, en les transcrivant phonétiquement. Elle empruntera de préférence à l'anglais les termes de navigation, de commerce et de banque; à l'allemand (et au grec) les termes de philosophie; à l'italien les termes de beaux-arts: et au français les termes de cuisine, de poids et mesures, d'articles de luxe, d'étiquette et de la vie sociale. Exemples de mots techniques ou modernes : bank, compani, cheq, tax, import, débit, crédit, capital, interest, profit, excénj {exchange); chemi, telegraph. telephon, photograph, microscop : pictur, paletto, sonata, tenore ; mesiur, dame, mamsell, compliment, invitation.
Les noms géographiques seront transcrits i)honétiquement suivant leur prononciation nationale : Frâns, Byern (Bavière), Firenze (Florence), Marséi (Marseille)K
L'auteur ne traite pas expressément de la dérivation ; il donne en passant les mots telephonist, photographist, chemist.
l. Nous avons profité de quelques corrections ajoutées par raulcur luimême à son livre.