Cf. la Critique de VEsperanto
s'astreint trop à imiter les langues romanes pour être logique et uniforme. Plus on calque servilement les formes nationales, plus la langue risque de perdre sa régularité et sa simplicité pour offrir l'apparence disgracieuse et choquante d'une langue nationale estropiée.
Quoiqu'il en soit, l'existence seule de Vidiom neutral est un fait extrêmement instructif et probant, qu'il importe de retenir; car elle montre, en somme, que des Volapûkistes, partis d'un système mixte où dominaient les combinaisons arbitraires ei a priori, ont abouti à un système tout à fait a posteriori, et que, tout en recherchant la plus grande internationalité possible, et en présentant d'ailleurs toutes les garanties de neutralité, ils ont été amenés à élaborer une langue presque exclusivement romane par sa grammaire comme par son vocabulaire.
Si nombreux et si variés que soient les systèmes a posteriori, ils se ressemblent beaucoup plus entre eux que les systèmes mixtes '. Cela vient de ce que tous s'inspirent plus ou moins d'un principe objectif et rationnel, le principe de V internalionalHè des éléments lexicologiques. Sans doute, on peut constater de notables dilTérences dans la manière dont les divers auteurs ont conçu ce principe et l'ont appliqué : et nous aurions pu les distinguer et les classer suivant qu'ils prennent pour base le latin, ou une langiie vivante, "ou enfin plusieurs langues vivantes unies et mêlées. Mais il nous a paru qu'une telle classification eût été artificielle et inexacte. En effet, il n'y a pas de différence essentielle entre les systèmes qui, partant du latin, lui adjoignent forcément des néologismes empruntés aux langues modernes, même non-romanes (ex. : sport, wagon), et ceux qui, partant d'emblée du principe d'internationalité, sont amenés, en conséquence de ce principe même, à faire une place prépondérante aux éléments latins. C'est en vain que les premiers se flattent d'être plus homogènes que les seconds : bon gré mal gré, ils aboutissent (ou ils aboutiraient, si on les développait jusqu'au bout) à un vocabulaire tout aussi composite. Il est donc injuste de traiter les uns plutôt que les autres de sabir ou de jargon; d'ailleurs, il nous est impossible de voir dans cesqualilicatifs un reproche : ils constitueraient plutôt un éloge, pour des langues qui prétendent avant tout être des moyens de communication pratiques, accessibles à tous les peuples européens. Le fait que des sabirs se sont formés spontanément, « naturellement », en divers pays pour répondre flux besoins du commerce international, ne peut
1. Comparer, par exemple, les systèmes de numération et les pronoms personnels.
être qu'un argument de plus en faveur des « langues composites », car il montre dans quel sens le problème peut et doit être pratiquement résolu*. Ceux qui parlent si dédaigneusement de sabir oublient qu'aucune de nos langues modernes n'est homogène et pure ; tels, à qui répugne le mélange des racines romanes et germaniques, préfèrent l'anglais, lequel n'est pourtant qu'un « jargon > ^, c'est-à-dire un idiome mixte romanogermanique.
D'ailleurs, les autres langues européennes n'ont pas le droit de lui jeter la pierre, ni de se montrer plus fières. Aux Français, il suffira de citer l'opinion très compétente de M. Michel Bréal : « Il ne faut pas faire les dédaigneux; si nos yeux, par un subit accroissement de force, pouvaient en un instant voir de quoi est faite la langue de Racine et de Pascal, ils apercevraient un amalgame tout pareiP ». Quant aux Allemands, nous aurons tout à l'heure l'occasion de leur rappeler tous les emprunts qu'ils ont faits au latin et aux langues romanes, et dont ils s'efforcent vainement de » purifier » leur langue. S'il y a au monde une langue homogène et pure, ce ne peut être que celle de quelque peuplade sauvage habitant une île déserte, et sans relations avec le reste du monde. Mais on peut être sûr qu'elle est aussi très pauvre (ce qui ne veut pas dire qu'elle soit régulière et simple); ce n'est donc pas une langue à envier, ni un modèle à suivre pour la langue internationale. Celle-ci sera donc composite, comme toutes nos langues : la nature, l'histoire, les progrès de la civilisation le veulent ainsi.
On adresse aux langues a posteriori une autre objection. Toutes prétendent à la neutralité, même celles qui prennent pour base le latin, comme étant le fonds commun des langues européennes et la langue commune des savants. Et, d'autre part, toutes, ou peu s'en faut, accordent aux éléments latins une part dominante, sinon presque exclusive. Il semble à certains critiques qu'il y a
1. C'est ainsi, assure-t-on, qu'il a été résolu dans l'Hindoustan, il y a trois cents ans : du temps d'Akbar le Grand , les diverses races qui le peuplent, et qui parlent autant de langues ou dialectes différents, ont adopté comme langue commune un idiome artificiel et composite, Vurdu ou hindoustani (George IIenderso.n, The Lingua Franca of the Future, p. 5).
2. Nous ne nous permettrions pas de le dire ; nous ne faisons que répéter le mot employé dans le rapport de Y American Philosophical Society (p. 30.")).
3. Le choix d'une langue internationale, dans ia Revue de Paris, 15 juillet 1901 (p. 244).
CIUTIQUE GÉNÉRALE 509
là une contradiction. On leur répond qu'il n'en est rien, et que,
si les racines latines doniineiit nicMne dans les lanf?iics fondres sur le principe d'internationalité, qui empruntent impartialement leurs matériaux aux six principales langues européennes, c'est que les élénuMits latins sont les plus internationaux : communs aux trois langues romanes (F., I., S.), ils composent les deux tiers du vocabulaire anglais, au point que Max Mijller a pu classer l'anglais j)armi les langues romanes', et ils ont pénétré en notable proportion dans l'allemand et dans le russe (surtout dans les mots techniques); tandis que les racines germaniques et slaves qui ont passé dans les langues romanes sont en i)etit nombre. C'est même la principale raison que t'ont valoir les auteurs ou les partisans d'un néo-latin : en quoi ils ont tort, selon nous, parce qu'ils érigent en principe ce qui n'est qu'une circonstance de fait. Aussi ne défendons-nous pas la cause du néo-latin, mais bien celle du principe de l'internationalité, en vertu duquel, si l'on doit adopter une racine latine quand elle appartient à la majorité des langues européennes, on doit adopter une racine germanique ou slave dans les mômes conditions. C'est là le seul moyen de constituer un vocabulaire à la fois international et neutre, qui soit (c'est là l'essentiel) le plus facile à apprendre pour tous les Européens, et réunisse le plus grand nombre de mots ou de radicaux déjà connus de la plupart d'entre eux-.
1. Cf. Henderson, Lingiia, p. 12-13. Certains ont proposé de prendre pour binse de la L. I., au lieu dos (» langues européennes, les 3 familles (romane, germanique, slave) auxquelles elles appartiennent. Mais, outre (jue ces 3 familles sont d'importance très inégale, dans laquelle rangerait-on les peuples (jui parlent anglais? Si on les annexe à la famille romane, celle-ci sera 3 fois plus forte que la famille germanique (à elle seule, sans l'anglais, elle est I fois 1/2 aussi forte). Si on les ajoute à la famille germaniiiue, celle-ci sera plus forte que la famille romane; mais alors on ne tiendra pas compte des 2/3 du dictionnaire anglais. Concluons que, pour établir une proïKirlion équitable, il faut considérer les langues réelles dans leur com|)lexité, et non les familles de langues, qui sont des abstractions pbilologiques et de simples entités.
2. Certains prétendent ([u'on n'aboutira par cette voie à aucun résultat, parce que cha(|ue peuple voudra avoir la part du lion. Il nous semble que le principe de l'internationalité permet de concilier les intérêts et même les prétentions de tous les peuples, surtout si l'application en est confiée à un petit comité de personnes coujpétentes des divers pays : les savants sont en général alfranclus des préjugés et des partis-pris nationaux. On dit aussi (jue la rivalité des nations, (jui s'oppose à ce qu'on adopte pour L. I. la langue de l'une d'elles, s'opposera aussi à ce qu'on puisse s'entendre sur le vocabulaire international, car elle s'exercera, en petit, sur le ctioix de
Il y a cependant des personnes qui ne reconnaissent pas la justice et l'impartialité de ce procédé, qui ne se résignent pas à la prépondérance inévitable et justifiée des racines romanes, et qui sacrifieraient plutôt l'internationalité à la neutralité absolue qu'elles réclament. Ces personnes, heureusement assez rares, sont surtout des Volapûkistes allemands. Comme Volapûkistes, elles s'obstinent à demander une langue pour toute l'humanité, et à exiger qu'elle soit neutre, non seulement entre les Européens, mais entre tous les peuples de la terre; de sorte que, pour ne pas offenser et léser les Chinois et les Japonais, voire les Malgaches et les Cafres, les Européens devraient renoncer à l'avantage immense que leur procure la possession de vocables internationaux. Comme Allemands, ils déclarent que la race germanique n'acceptera pas une langue en majorité romane. On peut leur répondre que les Slaves auraient encore de meilleures raisons pour refuser d'accepter une langue romano-germanique, où l'élément slave ne tiendra aucune ou presque aucune place ' ; et pourtant de telles langues ont des Russes pour auteurs, propagateurs et adeptes, de même que bon nombre de la,ngues néolatines ont pour auteurs, non des Français ou des Italiens, mais des Anglais et même des Allemands.
Les mômes personnes font valoir un autre argument, tiré de la guerre que l'on a faite en Allemagne aux « mots étrangers », qui sont justement des mots internationaux. Elles prétendent que ces vocables proscrits risqueraient, à la faveur de la langue internationale, de rentrer dans la langue allemande et d'en altérer la pureté. Les peuples romans pourraient tout aussi bien repousser tout mélange de racines germaniques, qui risqueraient
chaque racine. Nous répondrons, d'abord, que la plupart des racines sont au-dessus de toute contestation d'amour-propre national; et ce sont naturellement les plus internationales. Quant aux autres, elles pourront donner lieu à des compromis : ■< Passez-moi la rhubarbe, et je vous passerai le séné ». Dans tous les cas, la difficulté (d'ordre politique) sera divisée, émiettée, et par suite très facile à surmonter. C'est l'histoire du faisceau à rompre.
i. 11 importe d'observer que, si les éléments spéciflquement slaves ne peuvent tenir presque aucune place dans la L. I., en raison de leur manque d'internationalité, les peuples slaves ne seront pas pour cela exclus de la construction de la L. I. ni privés de ses avantages, car les langues slaves contiennent une foule de mots étrangers (soit romans, soit germaniques), qu'elles concourront à faire adopter, on vertu de l'internationalité supérieure qu'elles leur confèrent (voir p. 347, note 1).
(le s'infiliror dans leurs lanij:iu\s nationales. Les deux préteidions sont aussi jusiiliées l'une (juc; Taulre, on plulùt elles sont également injustifiables'. Celle des Allemands équivaut à exiger que la langue inlornationale soit exclusivement germanique; pourquoi ne pas demander tout de suite qu'elle soit purement et simplement l'allemand? Hien mieux : c'est exiger que la L. I. soit plus allemande encore que l'allemand lui-même, car on n'a pas encore réussi à en expulser tous les mots étrangers, et l'on n'y réussira probablement jamais ^. Sans doute nous n'avons pas à a|)précier. au point de vue national allemand, la guerre faite aux mots étrangers. Les Allemands sont assurément libres d'expulser de leur langue, s'ils le veulent et s'ils le peuvent, tous les mots étrangers qui s'y sont infiltrés^, au risque de la rendre moins intelligible et plus diflicile à apprendre. Mais ils n'ont pas le droit d'ériger cette exigence nationale en prétention internationale, et de proscrire de la langue universelle les mots internationaux qui sont le patrimoine commun des autres nations. (.(>ux d'entre eux qui manifestent cet exclusivisme jouent le rôle peu généreux du chien du jardinier; ne voulant ou ne pouvant pas employer les mots internationaux dans leur langue, ils prétendent en interdire l'usage aux autres*. Cette prétention est évidemment insoutenable, et l'on n'ira pas, pour ménager leur susceptibilité nationale, chercher une langue vraiment neutre chez les habitants de la planète Mars. La langue internationale sera nécessairement « européenne », parce qu'elle doit être
1. Bien entendu, nous raisonnons sur une hypothèse, car la seconde prétention ne paraît exister à aucun degré. Les Français ne se croient nullement déshonorés pour parler de tramway ou de tlialu)eg. Certains même affectent d'employer hors de propos les mots anglais relatifs au sport et au turf,
2. Pour montrer à quel point Tallemand est imprégné de mots étrangers, il sufllt de rappeler les mots intéressant, kuriôs, konstruieren, employés très fré(|uemment dans les livres; et les mots garderobe, en gros et en détail, qu'on lit partout sur les boutiques. Nous avons lu sur une affiche commerciale, en pleine Allemagne : « Coulante Bedingungen; voile Garantie ». Cf. p. 3i:i-34i.
3. A commencer par le mot Pinsoir, qu'on voit partout écrit cliez eux, et qui n'est pas du français... académique.
4. V American Pfiilosophical Society a remnniué. dans son rapport de 1887, i|ue le chauvinisme allemand, proscrivant les mots gréco-latins des sciences cl de la médecine, allait au rebours de l'internationalisation du vocabulaire siientillque. et ajoutait : « No effort at a uniform international scientiflc terminology can be successfui, if Ihe learncd in each nation be governed by national prepossessions ».
l'expression et le véhicule de la civilisation européenne, et que, quand elle sera adoptée par toute l'Europe, elle sera adoptée par le monde entier *.
Au surplus, cet exclusivisme intransigeant est le fait d'Allemands peu instruits et aveuglés de préjugés nationaux. Bien au contraire, les savants allemands reconnaissent tout ce que la langue et la littérature allemandes doivent à la langue et à la littérature latines; ils proclament que la civilisation allemande est la fille de la civilisation romaine, et ils ne manquent pas d'arguments historiques à l'appui de leur opinion : l'Empire allemand n'est-il pas le successeur du Saint Empire romain germanique, dont les souverains allaient se faire couronner à Rome et se considéraient comme les héritiers des empereurs romains d'Occident 2? Ces savants, dont le patriotisme est certes aussi intense que celui des Volapïikistes en question, mais éclairé par l'histoire et la philologie, sont si loin de vouloir proscrire de la L. I. les éléments romans, qu'ils préconisent au contraire le latin comme langue (scientifique) universelle. On a vu du reste que beaucoup dauteurs de langues artificielles néo- latines sont allemands. Tous ces faits semblent indiquer que les préjugés hostiles à l'élément latin n'existent que chez quelques individus, et que l'Allemagne savante n'a aucun parti-pris contre une langue universelle en majorité (et môme exclusivement) romane. En tout cas, parmi les Allemands partisans de la langue universelle, il y en a autant, sinon plus, pour réclamer un idiome roman, que pour demander l'exclusion des éléments romans. On peut espérer que leurs opinions finiront par se concilier et par se contrebalancer, et qu'un idiome romano-germanique les satisfera et les mettra d'accord, ainsi que tous les autres intéressés.
On pourrait aussi classer les langues a posteriori d'après leur degré d' « apostériorité », c'est-à-dire suivant la mesure où elles se rapprochent des langues naturelles, soit dans la grammaire, soit dans la formation des mots. Pour ce qui est de la formation des mots, on peut les ramener à deux types : l'un adopte des racines internationales, et forme avec elles des dérivés et des
1. Est-il besoin de rappeler que, quand nous parlons de TEurope, nous y comprenons tous les peuples de civilisation européenne, et par suite les Américains?
2. Voir dans le Chapitre final : Les langues mortes, les idées émises à ce sujet par le Prof. Diels, de l'Académie de Berlin.
composés autonomos et originaux d'une manière absolument régulière (ex. : VEsperanlo): l'autre adopte les mois internationaux tout faits, tels qu'ils existent dans les langues naturelles, sans s'inijuiéter s'ils sont régulièrement formés (ex. : le MundoUngue). Kntre ces deux types s'échelonnent les systèmes qui cherchent un compromis entre les deux méthodes (ex. : Yidiom neutral, avec ses mots Mackenséniques). En somme, bien que tous ces systèmes recherchent l'internationalité des éléments lexicologiques, Ils se heurtent à l'antinomie de Vinlernalionalité et de la régularités Nous croyons qu'il ne faut pas pousser à l'extrême le i)rincipe (le l'internationalité: une langue absolument a pos/eriori ne pourrait être qu'une langue naturelle, ou un mélange hybride de langues naturelles, sans unité et sans régularité*. 11 faut toujours, tùl ou tard, sacriiier l'internationalité à la régularité, sous peine d'obtenir une langue aussi irrégulière et aussi compliquée <pie nos langues, et par suite aussi diflicile A apprendre. Or la (|ualilé essentielle de la L. I. est la facilité d'acquisition; car ("est elle qui assurera son adoption pratique et sa diffusion universelle. Si la L. I. doit être aussi difficile qu'une langue naturelle, on lui préférera toujours une langue vivante. C'est pour la rendre aussi facile que i)ossible que l'on doit emprunter ses matériaux aux langues européennes: le principe d'internationalité est donc subordonné à la facilité, et doit céder devant celte condition suprême : or celle-ci e.xige une régularité absolue, non seulement dans la granuuaire, mais dans la formation des mots', (.elte n'gularité a un autre avantage, la fécondité: car elle permet à la L. I. de créer tous les mots dont on peut avoir besoin, au lieu de les emprunter servilement aux langues naturelles (qui peuvent en manquer); par là, elle la rend relativement indépendante de celles-ci, et lui donne dans une certaine mesure les caractères et les avantages d'une langue vivante.
(Juant à la grammaire, tout le monde reconnaît qu'elle doit
être avant tout régulière. Certains auteurs veulent cependant lui
appliquer le principe d'internationalité, et cherchent des flexions
f internationales. C'est là une recherche qui nous parait vaine.
Les grauMuaires européennes n'ont guère en commun que les
i. Voir les discussions du Linguisl (chnp. xxiii).