‹ Histoire de la langue universelleChapitre 223 sur 296 · Rappolons que cotait l'opinion de Grimm (p · texte numérisé non relu

Rappolons que cotait l'opinion de Grimm (p

CouTURAT et Leau. — langue univ. 33

cadres théoriques ou catégories, et non les formes verbales par lesquelles ces catégories se traduisent pratiquement'. On ne peut donc pas parler d'une morphologie commune aux langues européennes^; il faut, tout en leur empruntant autant que possible les éléments grammaticaux, en régulariser la forme et l'emploi. De môme, pour la syntaxe, qui varie tellement d'une langue à l'autre ■', il faut s'inspirer de la logique bien plutôt que de l'imitation des langues naturelles, qui sendjlont rivaliser sur ce point en anomalies et en singularités. En un mot, dans le domaine de la grammaire, la logique doit l'emporter sur Thistoire ou la philologie, et l'a priori sur Va posteriori. Notre conclusion sera, en définitive, celle de M. Renouvier : la langue internationale doit être empirique par son vocabulaire, et philosophique (c'est-à-dire rationnelle) par sa grammaire.

1. Pour donner des exemples, elles ont toutes un pluriel pour le substantif, mais elles l'indiquent différemment (et même une seule lanjiuo a plusieurs marques du pluriel). Elles ont toutes à peu près les mêmes lenips et modes principaux pour le verbe, niais elles les forment, non seulement au moyen de flexions différentes, mais par des procédés différents (ex. : le futur, que les unes forment avec un auxiliaire, et les autres avec une flexion); et de plus, elles les emploient différemment.

2. Aussi ceux qui cbercbent une grammaire internationale aboutissent-ils, en fait, tout au plus à une jrraminaire inter-romane , comme nous l'avons vu à propos du Linguist (p. 473).

3. Comparer, par exemple, l'emploi de l'indicatif et du subjonctif en fran(,ais et en allemand : l'allemand emploie l'indicatif après « Pour que », et le subjonctif après » On dit que ».

Il semble que l'idée d'employer comme L. I. une des langues classiques aurait dû se présenter la première : mais, en fait, c'est la dernière (jui se soit fait jour. On s'étonne que les savants du wu" siècle, qui connaissaient si bien le latin et le pratiquaient aussi familièrement que leur langue maternelle, n'aient pas songé à en faire la langue internationale. Cela s'explique par ce fait que. comme on l'a vii, les grands esprits de ce temps concevaient la langue universelle comme devant être une langue logiquement parfaite; or le latin était presque aussi éloigné de cet idéal que toutes les langues nationales. C'est ijounpioi Lei»n;z, par exemple, ne prenait le latin (et encore un latin rectifié et régularisé) que comme un intermédiaire provisoire entre les langues vivantes et la langue philosophique qu'il rêvait.

11 a donc fallu attendre que les systèmes a posteriori eussent familiarisé les esprits avec l'idée que la L. I. devait ressembler aux langues naturelles, pour (pie l'on eut la pensée d'employer à cette fin une des langues classiques. Quelques-uns ont préconisé le grec; cette idée devait naturellement naître du mouvement philhellène qui accompagna et produisit l'affranchissement (le la (irèce, et du renouvellement des études grecques qui s'en suivit. Elle eut pour principal avocat, en France, l'helléniste Ciustave d'EiCiiTH.VL (entre 1870 et 1880). Plus récemment, elle a trouvé des partisans dans un petit groupe d'hellénistes allemands ', au moment du succès du Volopûk.

1 . Aug. BoLTz : Hellenisch, die allgemeine Gelehrtensprache der Zukunft I.cipziji-, \V. Friedrich, 1888). — Joli. Flach : der Hellenismits drr Zukunft. Kiii Mnliinvort (Lcipzip, Friodricli, 1889). — Ludw. Kihlenbeck : dos Pro- Idem einer iiiternationaten Gelehrtensprache und der Hetlenismus der

Pour montrer qu'un tel projet n'a aucune valeur pratique (et aucune chance de réussir), il suffit de constater que l'on ne propose le grec que comme une L. 1. pour les savants. Ainsi, de l'aveu même de ses partisans, il ne remplirait qu'une partie des fonctions que l'on a le droit d'exiger de la L. 1. D'ailleurs, tous les arguments qu'on fait valoir contre le latin valent a fortiori pour le grec, attendu que sa grammaire est encore plus difficile que celle du latin, que son alphabet constitue une difficulté de plus, que son vocabulaire est bien moins international, qu'il est moins bien connu et beaucoup moins répandu, enfin, quon a bien moins besoin (dans les sciences) de lire les auteurs grecs que les auteurs latins. Ajoutons que la prononciation du grec est au moins aussi incertaine que celle du latin : la prononciation érasmienne est barbare et n'a aucune valeur historique; et la prononciation moderne est insupportable avec son iotacisme et les équivoques sans nombre qu'il produit *.

Mentionnons, à ce propos, le projet, tout théorique, de M. DE La Grasserie ^, qui voudrait prendre les radicaux grecs pour éléments d'une langue artificielle à grammaire régulière. Un tel projet serait analogue aux « néo-latins » que nous avons étudiés dans la section précédente; et il serait moins international, parce que les racines grecques sont bien moins répandues dans nos langues que les racines latines.

Aussi est-ce au latin que tout le monde pense lorsqu'on propose de ressusciter une langue morte pour en faire la L. 1. Mais c'est surtout au moment du succès du Volapûk, ou depuis sa décadence, que certains lettrés se sont mis à préconiser le latin. D'une part, le succès du Volapûk leur révélait la nécessité et la possibilité d'une langue internationale; et, d'autre part, ils étaient choqués et rebutés par le caractère arbitraire et la physionomie baroque de cette langue construite sans tenir compte des données de la philologie et de l'histoire. Par réaction contre un idiome sans élégance, sans littérature et sans tradition, ils

Zukunft. Ein Sendschreiben an den geistigen Adel deutscher Nation (Leipzig, Friedrich, 1889).

1. En grec moderne, nous et vous, notre et votre se prononcent de même! 11 existe un journal hebdomadaire en grec moderne, destiné à soutenir la cause de la langue et de la littérature grecques (classiques?). C'est VAtlantis (2-4, Stone street, New- York City, U. S. A.).

2. De la possibilité et des conditions d'une langue internationale, 50 p. in-S" (Paris, Maisonneuve, 1892).

furent amenés à penser et à dire que le latin serait plus propre (|u"un<' langue forgée de toutes pièces à jouer le rôle de laiiiîue intornationalo'. Ainsi se produisirent diverses tentatives (toutes iiilVuctu(niscs) pour propager cell(; idée et la faire triompher *.

La plus intéressante de ces tentatives est celle de M. George Henoersdn, laufcur de la Lingua et de Y Anglo-Franca, qui, avec un désintéressement et un détachement assez rares, subordonnant ses projets personnels au succès de Vidée, entreprit de convertir ses contemporains à la cause du latin '. Il lança en 1890 un journal intitulé : Phœnix seu Nunlius latinus interiiationoUs, liiujux latinœ ad iisns hodiernos adhibendx sicut documenluin edilus '% dans le(piel il proposait la fondation d'une « Societas linguam universaleni, scienliaruni ac negotiorum ancillam, fundanlium internationalis », et où il publia impartialement les opinions de ses correspondants, les critiques comme les approbations. Il reçut les adhésions et les encouragements d'un petit nombre de savants distingués d'Angleterre, de France, d'Amérique, d'Allemagne, etc. », et aussi de plusieurs auteurs de langues artificielles (Laud.v, Beermann, J. Lott; Eichhorn déclara préférer au latin... l'anglais!).

Mais on commença à se diviser sur la question suivante : Quel latin faut-il adopter? Les uns (.M. V.h. Hiciiet) tenaient pour le latin classique, accru seulement de mots nouveaux. Tel était notamment l'avis de M. Carlo Arrigo Ulrichs, qui publiait depuis mai 1889, h Aquila-des-Abruzzes, un journal mensuel en latin mêlé de prose et de vers, intitulé /Uaucte, et en qui le P/k^/ux saluait

1. C'est ainsi, par exemple, que M. Paul Lerov-Beaulieu, dans un article intitulé : Uabandon du lutin et l'avènement du Volapilk (ap. L'Economiste français du i août 1888), montrait qu'une L. I. est nécessaire comme Tunique remède à « la Tour de Babel <|ui s'élève », et concluait par l'alternative : « Volapilk ou latin », avec une préférence marquée pour le latin.

2. Nous ne citerons que pour mémoire les brochures de Le Hir (Langue auxiliaire universelle lettrée, 27 p. in-8". Paris, 1878) et de Stirmhœfel {Neulatein als Weltsprache, 24 p. in-8". Berlin, 1884), qui sont de pures et simples divagations, et ne méritent pas l'honneur d'être comptées parmi les projets, même théoriques, de langue universelle.

3. Il avait déjà publié deu.\ lettres eu ce sens dans Vlnterpretor.

4. Quatre numéros : juillet 1890, décembre 1890, juin 1891, avril 1892. 3. Parmi les Français nous citerons : MM. Paul Lerov-Beaixiec (dont

l'article précité parait avoir suggéré à M. Henderson sa tentative); Victor Egger, a. Collignon, Julien H.wet, Charles Hichet, Maurice Proc, Salomon Reinach, le D' Macé.

un précurseur*. D'autres (parmi lesquels M. Henderson luimême) proposaient d'adopter le latin du moyen âge en l'appropriant aux besoins modernes. M. Henderson conseillait de conserver la grammaire latine, mais de ranger les mots dans un ordre conforme à nos habitudes modernes, et d'adopter les mots internationaux en les latinisant. Dans le même esprit, on proposait de renoncer au style cicéronicn, aux longues périodes cultivées dans les collèges, et d'adopter hardiment des néologismes comme nnio postalis, naves vaporariœ, ferrese viœ ordines (trains), etc., que Cicéron lui-même eût admis, s'il fût ressuscité de nos jours. M. Julien Havet, approuvant M. Henderson, lui reprochait d'être infidèle à ses propres règles en faisant du titre même de la Société un véritable logogi'iphe : il conseillait de mettre toujours l'adjectif après le substantif, et le génitif après le mot dont il dépend ; de désigner les villes et pays par leur nom national, et non par leur nom latin, trop souvent méconnaissable 2 ; et de n'employer en latin que des tournures de phrases qui pussent se traduire mot à mot dans une langue moderne. Enfin il proposait pour la Société le titre : Societas Internationalis Latinitatis modernœ, qui fut adopté. Par là le second parti l'emportait; il était entendu qu'on emploierait les mots latins dans leur sens moderne (ex. : minister, commissio, Uberalis, protestans), et qu'on latiniserait les mots internationaux (photographia, téléphonas) . On se rapprochait ainsi du latin « culinaire » réclamé par Beermann et par d'autres savants (O. Keller, Salomon Reinach), qui souhaitaient que les Académies slaves, par exemple, publiassent leurs travaux en un latin intelligible, sinon cicéronien, pour les mettre à la portée du public occidental. En môme temps, on le mettait en pratique en rendant compte, en latin, des séances de VAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres de Paris 3.

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