Le lecteur a deviné qu'il s'agit de chapeaux de feutre
LES LANGIES MORTES 521
Un aulro journal latin ost la Vax Lrbis, publiée à Homo depuis 1898 par le chevalier Aristide Leonori •. C'est une revue littéraire et artisli(ni(' illustrée, réditiréo dans \o latin lo plus classique; on y public des poésies latines, notamment le C'arme/i sœculare du pape Léon XIII. La partie la plus intéressante, à notre point de vue, est ce qu'on peut appeler les Faits divers : « Hélium Transvaalianum, Hocrorum prudia; Sinensis signata pax, » etc. On y trouve une description de la (irande Houe de Chicago; on y parle d'electrica lux, c\o ferren via; un cuirassé s'y appelle loricata navis, une locomotive ciirrus vaporiveha, une bicyclette biroia velocissinia, un roman {Quo vadis?) une fabula Milesia, un aérostat aereothrenuin, et un mandat-poste : diribitoria chartula (qui l'eût deviné?), l'n million se dit, en pur latin : decies centena millia; nous ne savons pas comment on dit « un millionnaire, » mais nous trouvons « triliones » entre guillemets. Un général s'appelle miliUiin tribunus. Pour les noms propres, il n'y a pas de règle : tantôt on les latinise, tantôt on les transcrit littéralement: à côté do « Brissonius », on trouve le général « André », qu'il était si facile et si tentant d'appeler « Andréas », et * Waldeckius-Rousseau », qiii concilie les deux systèmes ^. Mais le plus admirable est la périphrase employée pour désigner le ministre de l'instruction publique de France : « qui hodio ado- Icscontibus erudicndis publiée in Gallia praîest, cognomine Aqueus. » Heureusement pour le lecteur, on a ajouté entre parenthèses : « Gallice Leyguos' ». Ailleurs, on risque des néologismes hardis, comme telescopium, oceanog raphia, ors photogra-
1. Vox Urbis, de lilteris et bonis artibus commentarius (Bis in mense prodit). Via Alossnndrinn, 87, Roinn.
2. S'il pnrnit cho(iuant do Inlinisor ios noms propres, il y a inconvénient à no pas le faire, car alors on ne peut plus les décliner, et l'on ignore leur rôle dans la phrase. On tourne la diflltulté au moyen d'un nom commun en apposition (E.x. : • Loubet pra'sidis de Sinensibus rébus oratio •), mais rien n'indicpie formellement ([ue pr.rsidis se rapporte à Loubet, et dans d'autres phrases cette construction pourrait être équivoque.
3. Il faut savoir qu'en langue d'oc le mot aqun {eau) est devenu ai/gue (d'où aif)tii''re). Le mémo personnage a été désigné comme suit par M. AuTioui dans un discours latin distribué (mais non lu) au Congrès international talin (15 avril 190.3) : « Summus roi Gallorum lileraria' moderator ». Celte périphrase, véritable énigme pour quiconque ne sait pas déjà de qui il s'agit, prouve à quel point certains partisans du latin ont peu conscience des conditions pratiques de la L. I. Si \'oi\ veut que le latin devienne langue universelle, il faut dire tout simplement : • minister inslructionis publicic in Franci/i » (cL p. 518). On remarquera (|u'il n'y a pas un mot de commun entre cette expression et celle quo nous venons de citer.
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phica. Mais, malgré cela, les articles consacrés aux actualités restent trop souvent de véritables logogriphes, surtout à cause de la construction élégamment compliquée des phrases '.
Pour joindre le pi'écepte à l'exemple, la Vox Urbis publie Lollius, sive de proveda latinitale, de P. Angelini, où sont traitées les questions de latinité. On y apprend que V adjectif philosophicus et l'adverbe yj/ii/osop/itce ne sont pas de Cicéron; et que, pour suivre l'exemple de l'orateur romain, on doit éviter d'employer des mots grecs pour tout ce qu'on peut dire en latin, Ainsi au lieu de geographia, Cicéron dit : « terrarum descriptio * ; au lieu de physicus : « speculator venatorque naturœ » ^. De même, on ne doit pas dire thesis, mais res proposila; idea, mais notio, species ou forma; sysfema ou methodiis, mais ratio, disciplina, via; politicum, mais « quod ad rempublicam, ad civitatem pertinet »: œconomia, mais « rei familiaris administratio, dispensatio, cura »; anarchia, mais « eorum doctrina qui nullum esse regimen civitatis volunt ». Un autre puriste, M. Tasset, prétend qu'on peut tout dire en termes cicéroniens, et préfère fulguralis à electricus; mais il ne dit pas si l'on traduira électricité psivfalgur (ce qui serait équivoque). Enfin, la Vox Urbis pousse la timidité jusqu'à imprimer en italiques le mot internationalis, comme pour demander pardon de ce barbarisme.
Reste à savoir si ce purisme est un bon moyen de restaurer le latin et d'en faire la langue universelle, même des savants seulement '. A vrai dire, il nous paraît contraire à l'utilité primordiale de tout langage; car les mots ont été inventés, en somme, pour tenir lieu des définitions, tandis que ce style soi-disant cicéronien remplace chaque mot par une périphrase à la Delille. On ne voit pas de telles périphrases employées dans un journal
1. Voici, par exemple, comment on exprime une grève de cochers : « desertio rœdariorum curribus equorum aut electridis vi actis addictorum », et comment on décrit un déraillement : « Curruum séries... e ferreis axibus, quibus, vapore acta, velocissime procedebat, egressa, in duas partes divisa est, quarum una rapide per declivium processit, et in alios currus viatorum pleRos impulsa, neces plures comparavit. Nec hominum mala hac morte mulctatorum numerus recognosci potuit, cum ignis rabies, ex vaporivehœ cortinœ abruptione, eos adussisset. »
2. Cf. les périphrases de pyroballum et d'aeronaula, citées p. 74, note 1.
3. Cf. G. Elpi, La lingua universale (Rome, 1900). Mentionnons un autre journal latin dont nous ne connaissons que le titre : Civis Romanus, orbis litterarum Romanarum necnon epistolario latine commercio adjumentum, publié par \V. Lomatsgh, à Limbach (Saxe).
pour annoncer l'arrcslalion duii anarchiste, ou dans une affiche universitaire pour désigner les professeurs de physique, de géographie ou d'économie polili(|no. Au fond, ces prétendues éh'ganccs ressemblent étrangement aux périphrases naïves et compliquées des sauvages ou du pidgin emjlish *, et il est curieux de constater que les extrêmes se touchent, la langue barbare et la langue raftiiiée 2.
Enfin, nous devons parler d'une tentative intéressante qui s'est produite récemment à Berlin, bien qu'elle n'ait pas pour but principal la langue universelle. Le Verein lîerliner llochschullchrer (Union des professeurs d'écoles supérieures de Berlin) a fondé des cours populaires de latin, à l'usage des adultes désireux d'acquérir rapidement une teinture suffisante pour pouvoir lire et comprendre quelques mots ou quelques lignes de latin. La méthode, toute pratique, consiste à lire et à analyser des textes d'exercice, et à apprendre ainsi par l'exemple les déclinaisons, les conjugaisons et les règles de grammaire et de syntaxe. On arrive ainsi, paraît-il, en peu de mois à déchiffrer les Commentaires de César. Les cours ont été suivis par un public assez nombreux, composé surtout d'ouvriers et d'employés.
Ils ont été inaugurés le 6 novembre 1900 par une conférence très intéressante du Prof. Hermann Diels, membre de l'Académie des Sciences de Berlin, « sur l'importance du latin pour notre peuple et notre temps ^ ». L'illustre philologue a fait ressortir, avec une compétence et une autorité particulières, tout ce que la langue allemande et l'esprit allemand doivent à la civilisation romaine, et par suite à la langue latine .jusqu'en 1900 (promulgation du Code civil allemand) l'Allemagne a vécu sous le régime du Droit romain (du Corpus juris de Ju.stinien), d'où l'infiltration d'innombrables expressions latines dans la langue juridique, politique, administrative *. Les principaux monu-