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Leibniz reprochait aux systèmes de Dalgarno et de Wilkins de n"ôtre pas encore assez philosophiques. Il rêvait d'une langue qui fût non seulement l'expression adéquate de la pensée, mais un « instrument de la raison ». L'usage international devait être le moindre avantage de cette langue : non seulement les mots devaient traduire la définition des idées, mais ils devaient rendre sensibles aux yeux leurs connexions, et par suite les vérités relatives à ces idées, de telle sorte qu'on pût les déduire par des transformations algébriques, et remplacer le raisonnement par le calcul. Cette langue procédait directement de la conception de la Caractéristique universelle, c'est-à-dire d'une Algèbre logique applicable à toutes les idées et à tous les objets de la pensée.
Le principe de la Caractéristique était celui-ci : toutes les idées complexes sont des combinaisons d'idées simples, de même que tous les nombres non premiers sont des produits de nombres premiers. La composition des idées entre elles est analogue à la multiplication arithmétique, et la décomposition d'une idée en ses éléments simples est analogue à la décomposition d'un nombre en ses facteurs premiers. Cela admis, il est naturel de représenter les idées simples par les nombres premiers, et les idées composées de telles ou telles idées simples par le produit des nombres premiers correspondants. Peu importe d'ailleurs
1. L'illustre philosophe (1046-1716) n'a composé aucun ouvrage spécial touchant la Langue universelle. 11 a pensé à ce sujet pendant toute sa vie, depuis l'âge de 18 ans; mais il s'en est surtout occupé vers 1679. Les nombreux textes relatifs à son projet sont dispersés dans plusieurs éditions, et la plus grande partie est encore inédite. Les principaux sont cités ap. Col- TURAT, La Logique de Leibniz, ch. 111, et Opuscules et fragments inédits de Leibniz, notamment Phil. VII, B, ni.
que le nombre des idées simples soit petit ou grand, ou nuMne infini : elles trouveront toujours assez de symboles dans la suite des nombres premiers, qui est infinie. Toutes les vérités logiques seront représentées par des vérités arithmétiques relatives à la multiplication et à la division, comme celles de la table de Pythagorc (Ex. : 2x3^6), et tout raisonnement se réduira à un calcul numérique.
Pour transformer ce calcul logique en une langue, il suffit de traduire les nombres par des mots prononçables, suivant une méthode analogue à celles de Dalg.\rno et de ^VlLKINS. On repré sentera les 9 chiffres significatifs par les 9 premières consonnes : b, G, d, f, g, h, 1, m, n; et les unités décimales successives (1. K». 100, 1 000, 10000) par les 5 voyelles : a, e, i, o, u. Les unités d'ordre supérieur pourront être représentées par des diphtongues. Dès lors, pour énoncer ou pour écrire un nombre, il suffit d'énoncer le nombre des unités de chaque ordre décimal, en associant la consonne correspondant au chiffre et la voyelle correspondant à l'ordre décimal. Par exemple, le nombre 81 374 s'écrira et se prononcera : Mubodilefa.
Cette notation a sur celle de DALGAR^'0 cet avantage, que la valeur numérique des lettres est indépendante de sa position (de son rang), de sorte qu'on peut intervertir sans inconvénient les syllabes du mot, chacune d'elles indiquant par sa voyelle l'ordre d'unités qu'elle représente. Ainsi le môme nombre pourra aussi bien s'énoncer : Bodifalemu, c'est-à-dire :
Leibniz voit dans cette faculté de permuter les syllabes d'un mot une grande commodité, et croit qu'elle offrira des ressources merveilleuses pour la poésie et le chant. Il entrevoit même la possibilité de traduire cette langue en musique.
Telle était l'idée première de sa Langue universelle. Mais pour la réaliser, il fallait élaborer un vocabulaire et une grammaire. Pour former le vocabulaire, il fallait analyser toutes les idées de l'esprit humain, les réduire à leurs éléments simples, et dresser le catalogue complet de ceux-ci, c'est-à-dire des idées premières. D autre part, pour composer une grammaire « rationnelle », il convenait d'étudier les grammaires des langues naturelles, pour démêler et dénombrer les diverses relations des idées, exprimées par les particules et par les flexions. Ce double travail d'analyse logique des mots et des formes grammaticales, qui devait néces-
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sairemont prendre pour base l'étude comparative des langues et des grammaires, a beaucoup occupé Leibniz, et n'a jamais été achevé. Aussi sa Langue philosophique est-elle restée à l'état de projet théorique.
Toutefois, pour faciliter la transition des langues naturelles à la langue « rationnelle », Leibniz fut amené à admettre un intermédiaire et un substitut provisoire. L'élaboration de la grammaire devait précéder celle du vocabulaire; par suite, en attendant qu'on eût inventé les mots véintables, il était bon d'appliquer les règles grammaticales à un substratum concret, qui ne pouvait être emprunté qu'à une langue naturelle. Leibniz choisit naturellement le latin, qui était la langue savante de son temps. C'est donc au vocabulaire latin qu'il veut appliquer provisoirement la grammaire philosophique. Celle-ci doit être, d'une part, universelle, c'est-à-dire réunir toutes les ressources et tous les avantages des grammaires naturelles, de manière à pouvoir exprimer toutes les distinctions et toutes les nuances qu'offrent les diverses langues; mais, d'autre part, elle doit être absolument régulière, c'est-à-dire exempte des exceptions, des anomalies et des illogismes qui entachent toutes les grammaires naturelles. De cette manière, elle sera à la fois plus riche et plus simple qu'aucune d'elles; d'autant plus que Leibniz s'attache à en bannir toute complication superflue. Cette partie de son œuvre étant celle qui offre aujourd'hui le plus d'intérêt pratique, nous allons l'exposer avec quelque détail.
En premier lieu, Leibniz déclare inutile et illogique la pluralité des déclinaisons et des conjugaisons. Il ne devra donc y avoir qu'une seule déclinaison et qu'une seule conjugaison, toutes deux absolument régulières et sans exception. De plus, la distinction des genres est complètement inutile : on la supprimera. Cette triple simplification rend déjà la langue rationnelle bien plus facile qu'aucune langue naturelle; car, comme le remarque expressément Leibniz, la partie la plus difficile de la grammaire est la diversité des genres, des déclinaisons et des conjugaisons. Mais la conjugaison peut se simplifier encore : la variation du verbe suivant les personnes et les nombres est inutile, car cette distinction est déjà indiquée par le sujet; c'est là une sorte de pléonasme ou de double emploi, comme la variation du verbe suivant le genre, qui a lieu en hébreu. Même dans le substantif, la distinction du nombre est inutile, car elle sera
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suffisamment indiquée par l'article ou l'adjectif démonstratif qui le précède. De même Tadjoctif épithète n'a besoin d'aucune flexion, puisquesesflexionsnefont que répétercelles du substantif.
D'ailleurs, Leibniz tend à supprimer le plus possible les flexions •. En effet, elles font double emploi avec les particules : les prépositions régissent les cas; les conjonctions régissent les modes. Par conséquent, ou bien les cas et les modes dispensent des particules, ou bien les particules dispensent des cas et des modes. Cette dernière alternative est évidemment préférable, car les particules sont bien plus nombreuses et plus variées que les flexions; il serait impossible d'avoir autant de cas que de prépositions, et autant de modes que de conjonctions. Il faut donc remplacer tous les cas par le nominatif })récédé de diverses prépositions, et tous les modes par l'indicatif précédé de diverses conjonctions. Il ne reste plus que la distinction des temps, qui est essentielle au verbe, mais que Leibniz propose d'étendre aux adjectifs (les participes l'ont déjà), aux adverbes, et même aux substantifs (qui peuvent désigner une action passée, présente on future) 2. De même, il applique les degrés de comparaison, non seulement aux adjectifs et aux adverbes, mais aux verbes et aux substantifs ^
Ces quatre classes de mots proprement dits (par opposition aux particules) sont du reste intimement unies par la dérivation. Dabord, il n'y a pas de difl"érence entre les adjectifs et les adverbes : l'adverbe est l'adjectif du verbe. D'autre part, la distinction du substantif et de l'adjectif n'a pas grande importance logique : le substantif est un adjectif joint à l'idée de chose ou d'être : aussi tout adjectif peut-il devenir un substantif. Il n'y a donc on définitive que deux classes de mots réellement distinctes : les noms et les verbes. Mais les uns peuvent dériver des autres : l'hébreu fait dériver les noms des verbes; Leibniz aime mieux faiiv dériver les verbes des noms, qui expriment des idées plus simples. Un verbe n'est souvent qu'un nom (un adjectif notamment) accompagné du verbe être; celui-ci est donc le seul verbe essen-
1. En général, il préfère les langues analytiques (comme le français) aux langues synthétiques (comme le latin).
2. Exemples : l'adjectif ridiculurus, pour qualiOer une chose qui sera ou ueviendra ndicule (voir une jolie anecdote à ce propos dans les Opuscules ineaus, p. zsy) ; les substantifs amavilio etamatâiritio, pour désigner le fait d avoir aime ou de devoir aimer, l'amour passé ou futur (if>id.).