Cf. la Méthode du mol théorique grammatical
Vocabulaire.
Vanalyse radicale d'un mot consiste à le définir et à le classer, en descendant par degrés de l'idée la plus générale dont il relève. La formation des radicaux présuppose donc une classification logique de toutes nos idées : « La classification donnera naissance à la nomenclature,... lorsque les classes, ordres, genres, etc., étant figurés par une lettre, voyelle ou consonne, ces caractères réunis pour analyser une même idée formeront un mot aussi facile à prononcer qu'à écrire ».
L'auteur adopte une classification décimale : il répartit toutes les idées on 10 grandes divisions ou catégories, dont chacune comprend 10 classes, dont chacune comprend 10 ordres, dont chacun comprend 10 genres, dont chacun comprend 10 espèces; ce qui fait 100 000 espèces.
On pourrait représenter ces espèces par les 100 000 premiers nombres (soit par tous lès nombres de 5 chiffres). Pour les représenter par des mots prononçables, il suffit de remplacer chaque chiffre de rang impair par une voyelle, et chaque chiffre de rang pair par une consonne correspondante. On obtiendra ainsi 100 000 radicaux composés de voyelles et consonnes allernées, qui représenteront en même temps les 100 000 premiers nombres. Nous forçons un peu l'idée de l'auteur pour la mieux faire comprendre; mais nous y sommes autorisés par son propre aveu : « Nos radicaux sont en réalité des nombres » (t. I, p. xliv).
Il convient donc d'exposer d'abord son système de numération, puisque la construction du lexique en découle tout entière.
Faisant abstraction du préfixe pu-, caractéristique des noms de nombres cardinaux, on obtiendra chacun d'eux en remplaçant le chitt're des unités par la voyelle, celui des dizaines par la consonne, celui des centaines par la voyelle, celui des mille i)ar la consonne, etc., qui lui correspond dans le tableau suivant : 12 3 4 5 6 7 8 9 0 aeiouaeiôu bgdvj pctf h Exemples : bû -= 10; ba=: 11; be = 12; bi=: 13;.... gû— 20; ga = 2l:....fô = 90; ahû = 100;.... ÔfÔ = 999; bûhû = 1000;... etc. Ainsi un nom de nombre ne comprend pas plus de lettres que
ce nombre ne contient de chiffres (dans le système déciiual): ôtufopo = 1)859 464. Par suite, il suflira de 5 lettres pour former chacun des radicaux qui exprimeront les 100 000 espèces de In classification. La f® lettre (voyelle) sera le numéro de la division ; la 2° lettre (consonne), le numéro de la classe; la ."Jo (voyelle), Ir numéro de l'ordre; la 4^ (consonne), le numéro du genre; la S" (voyelle), le numéro de l'espèce.
Exemple: a = animal; â.h^= mammifère; Aho=^ carnassier; âboj=: félin (genre felis); âboje =: c/ia/. De même: chien =ibode, c'està-dire animal mammifère carnassier du genre canis (d) et de l'espèce chien (e).
Nous n'entrerons pas dans le détail de cette classification logique ; nous nous bornerons à en indiquer les dix grandes divisions, représentées par les 10 voyelles initiales :
Manières d'être
aux individus ( isolément a
pris ( dans leurs rapports mutuels e
, ,. .. I 4P < U- » S du monde moral i
des faits relatifs 1 aux obiots < . i t ■
/ ' ^ du monde physique o
à l'usage de la parole u
"Si) / . j-, ^ animaux a
proprement dits.
os -z I i i""i " ^végétaux e
Êtres } ( naturels 1
ou objets ) ,n ■ , (de nécessité primaire'... o
( ^ de nécessité secondaire '. . iï
La dénra/ioft is'efîectue, soit au moyen de voyelles-préfixes : ôpour les augmentatifs, ê- pour les diminutifs, o- pour la négation, etc. ; soit au moyen des consonnes grammaticales intercalées entre les deux premières lettres du radical : r indique la répétition, s le lieu, n la durée, m la possibilité; 1 et z indiquent le genre, dans un être animé; etc. Ainsi, si ibiv = cheval, albiv = étalon, et azbiv =: jument.
Les mots composés se forment en juxtaposant les radicaux composants, et en intercalant entre eux un 1 quand leur séparation n'est pas marquée (par deux voyelles ou deux consonnes consécutives). D'ailleurs, l'auteur les juge inutiles : dans son système, la composition est remplacée par la formation logique des radi-
1. Par cette distinction peu claire, l'auteur entend la distinction des besoins de l'homme individuel (logement, aliments, vêtement, mobilier) et des besoins de l'homme social (monnaies et mesures, arts et jeux, médecine et navigation, agriculture et industrie, culte, guerre).
eaux, i)uisqii(% selon ses propres ternies, chaque radical « renferme autant de radicaux qu'il contient de lettres. « (II, 309).
Pour donner une idée de celte langue, il sullit de citer la traduction du vers connu de Voltaire : « Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux » : Dua gibéli ji pié ivaé je gali jéb ibàé té elgai.
En résumé, Tauleur attribue à sa langue les qualités suivantes : clarté (chaque mot ayant un sens unique, plus d'équivoques ni de synonymes) ; richesse (formation indéfinie de nouveaux radicaux, en ajoutant de nouvelles lettres aux anciens); facililé mnémonique (chaque mot traduisant sa propre définition). Il prétend même s'en servir i pour favoriser l'intelligence des enfants et la mémoire des hommes mûrs » (t. II, ch. iv).
Nous n'insisterons pas sur les Applications de la théorie du langage aux Sciences et aux Lettres qui remplissent les deux derniers volumes de son grand ouvrage. Le lecteur devinera aisément en quoi consistent les « applications aux sciences arithmétique, zoologique, botanique, nïinéralogique, chimique, médicale, géographique, etc.; à des notions toutes nouvelles sur la parenté, les registres de l'état civil, les rues des villes, les monnaies, les poids et mesures; aux signes représentatifs de la parole par l'écriture sténographique, par les mouvements du corps humain, et par la télégraphie électrique ». Il suffit de se rappeler que dans cette langue la nomenclature équivaut à une classification logique, d'une part, et à la numération décimale, d'autre part, pour comprendre qu'elle est applicable à tous les ordres d'objets que l'on peut classer ou numéroter (comme les rues d'une ville, par exemple); et qu'elle peut se traduire par toutes sortes de signes conventionnels correspondant soit aux lettres, soit aux chiffres '.
De môme, quand on connaît tous les avantages que l'auteur revenditjuait pour sa langue, on ne sera pas étonné qu'il proposât d'appliquer sa théorie du langage : « 1° à la production de la pensée; 2° à l'étude de la langue maternelle; 3° à la traduction des auteurs étrangers dans la langue maternelle; 4° à la connaissance des littératures de tous les peuples; 5° à l'étude approfondie d'une langue morte ou vivante; 6° au meilleur système d'instruction publique ou privée chez tous les peuples ». Et en elîet. sa
1. Cf. los signes du télégraplie Morse, ceux du Code international des signaux maritimes et ceu.v de la Langue tnusicale de Siure.
théorie du langage comprenait à la fois, par sa partie fornioUo (grammaire) toute la Logique, et par sa partie matérielle (vocabulaire) toute une Encyclopédie. Il aurait pu dire, comme son prédécesseur Leibniz : « Qui linguam hanc discet, siniul et discet Encyclopœdiam » '.
Critique.
Outre les défauts communs à toutes les langues philosophiques, que nous étudierons plus loin, le projet de Letellier a ses défauts propres, les seuls que nous ayons à discuter ici. Nous n'insisterons pas sur les défectuosités de la grammaire, sur le choix absolument arbitraire des désinences, et sur la place bizarre assignée aux consonnes caractéristiques des diverses parties du discours; ni sur le nombre vraiment excessif des voyelles (où l'auteur fait figurer les voyelles nasales, si peu internationales), qui ne s'explique que par le besoin d'avoir autant de voyelles que de consonnes pour représenter les subdivisions décimales de la classification. Le défaut fondamental de la grammaire consiste dans la prétendue richesse que l'auteur a voulu lui donner, pour lui permettre de traduire mot à mot toutes les langues avec leurs particularités de style et leurs anomalies de syntaxe. Il suffit, pour le montrer, d'analyser le court exemple cité plus haut : on y voit ne... pas traduit par deux négations : je... jéb, ce qui est un gallicisme. En outre, la locution avoir besoin de, qui constitue logiquement un verbe simple (et même un verl)e actif), est traduite littéralement par trois mots : c'est encore un gallicisme. Ainsi la langue de Letellier, n'ayant pas de syntaxe propre, serait le rendez-vous de tous les idiotismes nationaux, et n'aurait pas l'intelligibilité internationale qu'on doit exiger d'une langue universelle.
De môme, nous nous bornerons à remarquer que les lettres affectées à la dérivation sont choisies arbitrairement, et que certaines sont étrangement placées à l'intérieur du radical.
1. Lettre à Oldenburg (Phil. Schriflen, VII, 13). Cf. De Arle combumtoria : ■< simulque imbibetur omnium rerum fundamentalis cog-nitio » (Phil. Sc/tr., IV, 73). Voir aussi le titre de VAts Sir/norum de Dalgarno : « liinc etiam poterunt Juvenes Philosophiœ principia et veram Logica; praxin... imbibere ».
([u'elles viennent ainsi défigurer •. Nous voulons seulement insister sur le principe de la formation des radicaux, c'est-à-dire sur la nomenclature soi-disant logique de l'auteur. Il dit luimême : « Chaque lettre d'un radical émet une idée » (I, p. x.x.wi). Cela est vrai, à la rigueur; mais il faut ajouter que (sauf la voyelle initiale, qui représente la division suprême) chaque lettre d'un mot a un sens tout différent suivant les lettres qui la précèdent. C'est ainsi que, dans les mots aboje et abode, qui ne diffèrent que par la 4" lettre, la dernière lettre e signifie l'espèce chat dans le gerivofelis (j) et l'espèce chien dans le genre canis (d). D'autre part, on voit que le changement d'une seule lettre du mot fait i)asser d'un genre à l'autre, d'un ordre à l'autre, d'une classe à l'autre, de sorte que si l'on prononce mal ou si l'on entend mal (ce qui arriverait aisément, surtout entre étrangers) on ne s'entend plus ou l'on commet d'énormes quiproquos. Ainsi agode sera un nom d'oiseau, âdode un nom de reptile; bien pis, comme certains peuples confondent aisément les douces et les fortes, on pourra entendre, au lieu des mots précédents, apode, qui est un nom d'annélide, acode, qui est un nom d'arachnide, et âtode, qui est un nom d'insecte. Une telle nomenclature est une source de perpétuelles confusions, tant entre des espèces voisines qu'entre des espèces très éloignées.
Si le sens des lettres varie d'un mot à l'autre et d'une place à l'autre, c'est qu'en réalité les lettres ne correspondent pas à des idées, mais uniquement à des nombres : ce sont de simples numéros d'ordre, de sorte que, pour les comprendre et les employer correctement, il faut avoir présente à l'esprit la classification entière, soit 100 000 espèces, avec leur ordre, sans en oublier ou intervertir une seule, autrement on est perdu 2.
Ce qui confirme cette critique, c'est la corrélation que l'auteur essaie d'établir entre les subdivisions d'une classe et celles d'une