I. Prépositions indiquant des rapports spatiaux
A. La direction : forme zv. Les deux voyelles i, e indiquent respectivement le lieu où Ton va et celui d'où l'on vient.
B. Le lieu et la direction : forme b v. Ex. : bi, sur (en repos) ; bii, (aller) sur; bie, (venir) de dessus; bri, sous (en repos); brii, (aller) sous; brie, (venir) de dessous.
II. Prépositions indiquant des rapports non spatiaux. Ex. : gi, avec; gri, sans '.
III. Prépositions dérivées. Nous savons déjà qu'elles se forment au moyen du suffixe -u. Elles traduisent les locutions : au lieu de, au moyen de, sur l'ordre de, pour Vamour de, au nord de, etc.
Les prépositions ne régissent aucun cas et se mettent toujours devant le substantif régi.
Les prépositions non dérivées peuvent servir en môme temps de préfixes en composition.
Les conjonctions sont aussi de la forme cv; mais elles diffèrent des prépositions par la consonne.
Vocabulaire.
Par le môme procédé combinatoire, l'auteur construit les radicaux (de la forme cvc) et les suffixes de dérivation (de la forme vc). Pour commencer par ceux-ci, -il indique un diminutif, -el un augmentatif; -ib exprime le mérite (honorabilité), -ab la ressemblance, -ub l'opposition ;-im désigne les personnes de qualité; -em les hommes et les femmes (avec les voyelles génériques!, e) ; -am le fabricant de...; -om les animaux, et -um les plantes; -iv désigne les sciences, -ev les arts, -av les métiers, -ovle commerce, -uvle trans-
1. La consonne r parait marquer l'opposition, comme chez Dalgarno.
DIETRICH : VOLKERVERKEHRSSPRACHE lH
port; -in désigne les éléments chimiques; -en les solides; -an les liquides; -on, les gaz ; -un, les tluides hypothétiques (électricité, magnétisme).
Suffixes (le lieu : -ig, lieu en général; -eg, i)artiesde la terre; -ag, états, provinces; og, villes et villages; -ug, lieu avec direction (régions du ciel).
Suffixes (le temps : -ir, temps en général ;- er, année ;- ar, mois ; -or, jour ;-ur, heure ; -iur, minute; -eur, seconde. Exemple : le 3 mai 189^, (1 k heures du soir = 1894-er, 5-ar, 3-or, Ifi-ur (voir les noms de nombre).
Entîn certains suffixes servent à former les substantifs dérivés de verbes : -id indique l'état ; -ed le devenir ; -ad, l'action, le « faire » ; -od, l'action abstraite; -ud, la chose concrète, résultat de l'action.
Quant à la formation des radicaux, elle présuppose la classification complète des concepts, en vertu de ce principe : A des gi'oupes de concepts logiquement voisins doivent correspondre des groupes de mots phonétiquement voisins; autrement dit. l'affinité des sons doit exprimer l'affinité des sens. Voici, à titre d'exemple, la classification et la nomenclature des couleurs.
Supposons que la racine vit désigne le blanc. Les radicaux vitil, vital, vitol. vitul... désigneront les diverses espèces de blanc (substantifs ; les adjectifs prennent -o). On aura de même : vet = le rouge, vieto =: rose; vaeto = vermillon; voeto = ultra-violet: vueto = rouge sombre. Puis : vat = le jaune ; viato = blond ; veato = orange ; voato = vert: vuato = brun. Ensuite : vot = le bleu; vioto = azur: veoto = violet (plus bleu que voeto) ; vaoto = vert (plus bleu que voato) ; vuoto = indigo. Enfin : vut =; le noir ; vuito ou viuto =; gris ; veuto =noir rouge; vauto = noir jaune ; vouto = noir bleu.
Critique.
Cette langue mérite les mêmes critiques que les langues philosophiques proprement dites : son défaut capital consiste dans la formation arbitraire des radicaux, des préfixes et des suffixes. Selon l'auteur, « la langue artificielle ne doit employer aucun mot naturel pour ce quelle peut exprimer elle-même plus facilement, plus simplement et plus logiquement ». Mais si la correspondance des mots aux idées est arbitraire dans nos langues, en quoi sera-t-elle plus logique et moins arbitraire, si à des syllabes
mécaniquement formées en vertu d'un ordre obsohiment conventionnel assigné aux lettres, on l'ait correspondre des idées classées dans un ordre plus ou moins naturel et logique? Quant à la facilité d'une telle nomenclature, l'exemple des noms de nombre et celui des noms de couleurs permettent d'en juger. Ils montrent bien plutôt la difficulté énorme, pour ne pas dire l'impossibilité, qu'il y aurait à retenir le sens de ces combinaisons phonétiques si semblables; et la seule facilité qu'elles offrent est la facilité de les confondre entre elles.
La grammaire est entachée du même défaut. D'abord, elle est trop synthétique, surtout dans la conjugaison, où chaque lettre a une signification propre (temps, mode, voix, degré), ce qui exige une analyse logique impossible à la simple audition. En outre, toutes les flexions se ressemblent, et se réduisent aux 5 voyelles ; il faudrait une mémoire exceptionnelle pour se rappeler les sens que la même voyelle reçoit ; 1" dans la déclinaison ; 2° comme préfixe verbal; 3° comme suffixe verbal; et cette mulliplicité de sens ne paraît guère conforme à la logique *. D'ailleurs, pour rester fidèle à la logique, il n'est pas indispensable de prendre le contre-pied des langues naturelles, et d'indiquer les temps par des préfixes, plutôt que par des terminaisons. On ne voit pas non plus pourquoi la logique exigerait la perpétuelle succession des mômes lettres, et imposerait aux mots une classification alphabétique. Enfin l'alphabet lui-môme est trop compliqué et trop peu international : combien de peuples, combien de personnes môme seraient capables de distinguer dans la prononciation et à l'audition deux m, deux n, deux 1 et deux r? Rendons du moins cette justice à l'auteur, qu'il ne prétend pas créer à lui seul la L. 1., et se borne à proposer un projet ou plutôt un plana une « corporation de logiciens ».
1. De même, les voyelles e, 1, qui marquent le genre dans les noms, marquent la direction dans les prépositions.
Les langues a priori ont poui" défaut capital d'être... a priori^ t est-à-dire de ne tenir aucun compte des langues vivantes, ni dans leur matière, ni dans leur forme. Dans leur matière, attendu quelles adoptent des radicaux entièrement nouveaux et forgés de toutes pièces, qui ne rappellent, môme de loin, aucun mot connu: dans leur forme, car elles adoptent pour leur grammaire des flexions tout à fait arbitraires etsystématiques, qui ne ressemblent nullement aux flexions des langues indo-européennes, même pas parleur place. Il en résulte que chacun de ces projets soffre comme une langue absolument nouvelle, et par conséquent très difficile à apprendre, aussi difficile, pour le moins, qu'une langue étrangère quelconque, car si elle a sur celle-ci (en général) lavantage énorme de la régularité (sinon toujours de la simplicité), elle a en revanche le désavantage, aussi considérable, de dérouter toutes nos habitudes de langage et môme d'esprit. Ces langues sont donc condamnées d'avance par leur principe même, au point de vue pratique, car pour réussir à se faire nilopter, la L. I. doit être notablement plus facile que les langues naturelles (européennes).
Peut-être toutefois serait-on tenté de passer sur ce grave inconvénient, si l'une de ces langues présentait un avantage théorique immense et incontestable, si elle pouvait fournir l'expression parfaite de nos idées et devenir un auxiliaire de l'esprit, une « algèbre de la pensée » (Letellier). Mais il n'en est rien; et c'est <e qu'il importe de montrer, moins pour réfuter des systèmes «[ui n'ont aucune chance de succès que pour décourager les futurs inventeurs qui seraient tentés d'en élaborer de semblables.
Les langues philosophiques reposent toutes sur une classifica-
CoCTfBAT et Leau. — Langue univ. o
tion logique de nos idées, sur une analyse complèfe do nos connaissances; elles présupposent donc une connaissance parfaite du monde physique et moral, ou, comme disaient Descartes et Leibniz, elles dépendent de la vraie philosophie '. Or il est clair que les sciences et la philosophie no seront jamais achevées; il est même douteux qu'elles soient jamais assises sur des principes fixes et inébranlables, car les progrès qu'elles font amèneiil une revision et une réforme de ces principes. Mémo les math(''matiques, que les profanes considèrent comme la science certaine et immuable, ont subi une refonte complète dei)uis un demisiècle, et commencent seulement à découvrir leurs propres principes logiques, qu'on ne peut encore considérer comme définitivement formulés. S'il en est ainsi des sciences t exactes », que dire des sciences expérimentales, où des découvertes nouvelles peuvent bouleverser les cadres anciens, amener à identifier ce qui était distinct, à distinguer ce qui paraissait identique, ouvrir des domaines inconnus et créer des sciences nouvelles? Une classification logique serait à la merci de tous ces progrès; et il ne suffirait pas, pour l'y adapter, de réserver, comme quelques auteurs prudents, mais naïfs, des cases vides pour les concepts nouveaux; il faudrait la remanier de fond on comble, et avec elle la nomenclature qui en dépendrait. Pour montrer combien il est téméraire de prétendre fixer une nomenclature logique, il suffit d'un exemple bien simple. Les auteurs de la nomenclature chimique créée à la fin du xviii° siècle croyaient énoncer des propriétés essentielles et incontestables de l'oxygène et do Vazote on attribuant ces deux noms aux principaux gaz de l'atmosphère. Or ces noms sont devenus des contresens on moins d'un siècle : pour la chimie moderne, c'est l'hydrogène qui devrait s'appeler oxygène, car c'est lui qui caractérise les acides ; et quant à l'azote, on lui donnerait un nom tout contraire, car c'est l'élément le plus essentiel des êtres vivants. Tel est le danger dos nomenclatures idéologiques, qui essaient d'incorporer la définition de l'objet dans le nom qu'on lui donne.
Ce genre de nomenclature a un autre inconvénient : c'est la longueur et la complication des mots qu'on est amené à former pour désigner les notions tant soit peu complexes. Ici encore,
1. Il convient de rappeler que pour ces auteurs la philosophie représentait l'ensemble des sciences.
la nomenclature chimique nous fournit un exemple et un argument; on sait que celte nomenclature, justement parce qu'elle pr<''tend traduire la composition d'un corps par son nom, aboutit à former des mots d'une longueur fantastique, qui, difficiles à retenir, impossibles à énoncer, rebutent les savants eux-mêmes et condamnent à leurs yeux ce système de nomenclature, qui ne date pas de vingt ans.
Ce que nous venons de dire ne s'applique qu'aux langues l)hilosophiques, c'est-à-dire fondées sur une classification logique. Mais cette critique vaut, à plus forte raison, pour les langues a priori non philosophiques (Solrésol, Chabé, etc.), car elles reposent sur une classification empirique et arbitraire des idées; elles n'ont donc même pas l'excuse de la recherche logique et de l'apparence scientifique^
Si nous voulons préciser un peu, nous trouvons que la plupart des langues philosophiques (en tout cas, les plus complètes : Letellier, Sotos Ociiaxdo) reposent sur une classification par (jenres et par espèces. Or c'est une erreur de croire que toutes nos idées puissent être classées de cette manière; et il faut bien dénoncer cette erreur, puisque, malgré ou à cause de son antiquité (elle remonte à Aristote), elle règne encore dans les cours dé philosoi)hie. En effet, il y a bien d'autres principes de classification que la relation de l'espèce au genre ; citons, par exemple, la classification qui procède du tout aux parties, la classification généalogique, la classification hiérarchique, etc. '. La relation du corps humain à ses parties n'est pas celle du genre humain aux diverses races humaines qui en sont les c espèces » logiques; elle n'est pas non plus celle de l'a'ieul à ses descendants, ni celle du colonel aux commandants et aux capitaines qui sont sous ses ordres. En réalité, les classifications soi-disant logiques font intervenir tour à tour ces diverses relations; mais elles admettent ainsi une hétérogénéité qui ruine leur uniformité et leur symétrie apparentes '^.
Sans doute, certains projets {Lingualumina, SpoJdl) semblent
i. Cf. Durand (de Gros) : Aperçus de taxinomie générale (Paris, Alcan, 18!)<.)).
2. On pourrait sans doute imaginer des caractéristiques grammaticales qui permettent de distinguer ces divers principes de classification; mais t'ii fait aucun auteur ne s'en est avisé jusqu'ici, et cela compliquerait encore la formation des mots.
1 i 6 SECTION I
éviter cet écueil, en composant leurs mots d'éléments caractéristiques (lettres ou combinaisons de lettres) qui correspon dent à des idées simples. Mais (outre qu'aucun de ces projets ne comporte une classification complète des idées suivant ce principe), ils supposent que toutes nos idées se forment par des combinaisons homogènes d'idées simples, ce qui est faux. Lorsque Dver, par exemple, forme le mot delta = mouvement au moyen des éléments d = variation, 1 = espace et t = temps, il suppose cette définition du mouvement : « variation dans l'espace et dans le temps »; or si, dans cette formule, on supprime les mots en italiques, on la rend inintelligible, parce qu'on sujjprime la relation spéciale qui unit les trois éléments; et cette relation n'est pas symétrique, car si l'on permute ces trois termes, la formule devient un non-sens. Par conséquent, combiner des idées par simple juxtaposition, comme si elles étaient homogènes, c'est négliger la diversité des relations qui les unissent, c'est-à-dire l'élément le plus important de l'idée composée, car c'est lui qui détermine le sens de celle-ci. Ainsi ces systèmes méconnaissent, comme les systèmes à classification logique, l'hétérogénéité réelle des relations qui existent entre nos idées'. Nous venons de discuter les principes logico-philosophiqnes des langues a priori. Mais lors même que ces principes seraient excellents, ces langues seraient encore sujettes à critique par la manière dont elles les appliquent, c'est-à-dire par leur morphologie. En efïet, comment les langues a priori traduisent-elles en mots leurs classifications, bonnes ou mauvaises? C'est toujours par des combinaisons systématiques de lettres qui équivalent.
1. Ces relations sont exprimées, dans nos langues, d'une part, par Ifs particules (prépositions, conjonctions, adverbes simples), d'autre part, par la dérivation et la composition. On remanjucra que ce défaut des langues a priori concorde avec le peu d'importance que leurs auteurs attachent aux particules, à la dérivation et à la composition. On peut, il est vrai, concevoir un système de signes propres à représenter les différentes relations des idées qui entrent dans la composition d'une idée complexe. On trouve [)ar exemple un tel symbolisme, appliqué aux mathémaliiiues, dans le Formulaire de Matliémutigws de M. Peano. Mais cet exemple même montre à quelle complication atteindrait une telle pnsigraphie, étendue à tous les ordres d'idées, puisque, pour les idées rnathémati(iues seulement, on est obligé d'emi)loyer une centaine de symboles différents. En outre, s'il est vrai qu'on peut, théoriquement, inventer une traduction phonétique de ce symbolisme pour transformer celte pasigraphie enune langue universelle, on voit que celle-ci serait bien peu pratique, car il faudrait probablement des milliers de phonèmes différents, correspondant à autant d'idées élémentaires.
au fond, à des numéros d'ordre : dans tous ces systèmes, les lettres sont des nombres, et l'ordre alphabétique correspond à tordre numérique (Vidal). Il y a une grande analogie entre ces langues et les pasigraphies : les unes et les autres numérotent les idées préalablement classées; seulement les numéros des unes sont prononçables, tandis que ceux des autres ne le sont pas'. Mais le principe est le môme : c'est la formation du vocabulaire au moyen de combinaisons mathématiques.
Or ce princii)e a des conséquences très fâcheuses. Chaque lettre n'étant, au fond, qu'un chiffre, n'a pas de sens par ellemême : elle n'en a que par la place qu'elle occupe dans le mot, et par les lettres qui l'y précèdent. Deux mots peuvent avoir en commun une syllabe, et môme être semblables à l'initiale près, et avoir des sens tout différents, sans aucun rapport et sans aucune analogie. Cela est contraire à l'esprit de nos langues, et môme, semble-t-il, de toute langue. En effet, le langage repose sur l'association, conventionnelle et plus ou moins arbitraire, sans doute, mais constante et habituelle, d'une idée à un son (et })ar son il ne faut pas entendre une simple lettre, ni surtout une consonne ou combinaison de consonnes, mais une syllabe, car c'est là le véritable élément phonétique). Apprendre une langue (par l'usage surtout), c'est principalement acquérir les associations qui donnent à ses radicaux leur sens, de telle sorte qu'un radical, vu ou entendu, évoque automatiquement l'idée qu'il exprime. Or cette correspondance uniforme et fixe du sens au son n'existe pas dans les langues philosophiques, et cela seul permet d'affirmer que de telles langues seraient extrêmement difficiles, sinon impossibles à apprendre. Leur constitution méconnaît donc les lois fondamentales de la linguistique et de la psychologie.
Elles les méconnaissent encore par un autre de leurs principes, qui est celui-ci. Des idées voisines doivent être représentées par des mots voisins; plus les idées sont analogues, plus les sons doivent l'être 2, Or l'on peut soutenir, sans aucun paradoxe, le |)rincipe contraire : plus deux idées sont semblables, plus les