‹ Histoire de la législation (volume 2)Chapitre 19 sur 53 · CHAPITRE XIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIL

Lûis et Institutîûns morales. Instructîûn pubRque. Sciences et Arts.

Si ict mauvaiiet Sîcile fut touF à toOT SOUS des gouverne-

mcnin font Iàvch*

nucf à u tyrannie, mens lîbres et sous la domination des tyrans;

ses habitudes morales ne pouvoient être tou* jours les mêmes dans des administrations politiques si contraires. Elles dévoient s'abaisser, se dénaturer, se contraindre , quand régnoit un despotisme nécessairement inquiet et ombrageux.

Elles dévoient aussi, nécessairement, se ressentir des changemens nombreux et quelquefois si rapides du gouvernement; des désordres sans limites, causés et même approuvés par la démocratiè ; de cette démagogie , bouleversant l'état et ne souffrant pas, malgré ses doctrines, dhonorables vertus. Le caractère se relève ou s'avilit. Les hommes mêmes que leurs fonctions éloignoient le plus des mauvaises actions et des vices , des magistrats , s'en rendirent quelquefois coupables. Âristote et Plutarque ( i ) nous ont également trans-

(i) Arktote, Politique, v, c. iv, pag. 390 et )9i. Pluttrqoe. Ptéctpus d'administr. publ. t. Il , pag. 8i|.

mis des crimes commis par deux de ces magistrats ; des désordres en naquirent; des séditions éclatèrent, et un nouveau gouvernement ftit introduit. Platon, dans une de ses éphres (2) , rappelle aussi les maux causés à Syracuse par la licence de quelques magistrats ( la iicencéde leurs mœurs ) ; ils furent mis à mort, et sans l'intervention des lois, sans Texamen delà justice; nouveau témoignage des efFets de la corruption morale, de la part même de ceux qui prétendent la punir : le courroux populaire n'est pas moins redoutable que ne le sont les défiances ou les haines de la tyrannie (3). Les mauvaises moeurs favorisent le despotisme , sinon par des actions, par le malhevireinc désir de se soustraire à cette pensée par des aflèctions plus ou moins honteuses , la corruption faisant oublier l'esclavage. Quel remède !

Aussi les tyrans ont^ls toujours penséque l'amollissement des mœurs leur étoit favorable (4). Des mœurs pures sont moins indulgentes pour les abus du pouvoir et des vices qui les accompagnent, en se groupant autour de la force du maître , afin d'en

(2) Épît.8, t. m , pag. ;34.

(3) Voir aussi notre chap. IX , pag. 148 et 149, et la pag. 1 97, chap. XII.

(4) Voir encore ci-après la page 206»

2o4 HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.

recueillir quelque avantage ou de se sauver par leur avilissement. Mais un maître craint bien plus encore l'audace et le courage d'un guerrier que les volontés cachées d'un homme opulent qui se dé* robe à ses regards sous les voiles de la débauche; elle y assujettit des hommes que des sentimens plus nobles auroient animés sous un gouvernement meilleur; le luxe même s'y dégrade, si l'on peut se servir de cette expression»

€• qae produi- Gélon n'oublia rien de ce qui pouvoit fiivo- |J!rt*dM'**ml^rr "ser les mœurs. Tous les travaux utiles, il les ^^wccédreTt ^^couragea; il affecta même quelquefois d'en donner f exemple. II se montra moins favorable pour les travaux qui n'avoient pas ce caractère, quelques droits qulls aient d'ailleurs à la bienveillance des rois (5). Quoique possesseur d'une autorité absolue , jamais il n'efFraya les mœurs ; on honora sa conduite, et l'on bénit toujours sa sagesse si l'on n'eut pas toujours à bénir sa bonté (6).

II n'en fut pas ainsi de Denys l'ancien et de Denys le jeune. Je ne parle pas de ces misérables qui, sachant que la vue de leur maître étoit afFoiblie, afFectoient de l'avoir si mauvaise qu'ils se heurtoient en passant et renversoient les plats sur

(1) ?\vit, Apopkth, pag. 175. Hist. unw, nngl. t. V, pag. lia. (6) Voir ci -dessus, pag. 1 y et suip.

LiCISL. DES SICILIENS. CH. XIII.

la table y comme le dit Plutarque (7). Mais quel avilissement dans les actes de la vie privée et publique! C'est surtout dans les hommes qui environnoient le chef de fétat, et que leurs fonctions plaçoient plus directement sous une dépendance journalière, qu'on aperçoit ime basessse qui nous a laissé de si ignobles souvenirs. Plutarque dit encore que le fils de Dion se précipita volontairement du haut de sa maison : Denys le jeune avoit voulu y dès ies premières années de cet en&nt , adc^escent alors , ie former à toutes les débauches , lui inspirer tous les vices; il avoit craint , en lui laissant acquérir quelques vertus , de le trouver ensuite ennemi de sa tyrannie. Le fils de Dion ne put supporter l'état où on le réduisoit : il se donna la mort (8).

Denys l'ancien avoit essayé de mettre quelque obstacle à quelqu'un de ces excès de la débauche et de la prostitution ^ et par quels moyens ! Ils étoient dignes de lui. Grâce fut promise à tous les malfaiteurs qui, ia nuit, dépouilloient les passans dans les rues, afin que des Syracusains n'allassent plus les uns chez les autres faire, disoit-on, des parties de débauche. Amsi, pour

(7) Manière de discerner un flatteur, X, H, pag. 53. Voir Athén.

(8) Piut. ibid. Cornéi. Népos, VU de Dion, $ 4.

2o6 HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.

empêcher un libertinage incertain , Denys accordoit, même d'avance, au crime son impunité (9).

Aristote avoit remarqué que, sous la tyrannie comme dans l'excessive démocratie , on laissoh aux femmes , chacune dans ieui fimiille , ie gouvernement domestique, une véritable domination, afibi qu'elles pussent révéler les actions de leurs maris : la même licence fut accordée aux esclaves (10). Tant de vices et de tels vices trouvèrent plus tard un protecteur encore dans Verrès : Cicéron l'en accuse avec sa véhémence ordinaire (11).

Les débauches les plus honteuses signalèrent ie règne de Denys le jeune; on n'ose même croire à ce qu'en rapporte Élien (12).

Vêtement ; le- Cependant, sous les mauvais princes même , la

pas; cflbrts inutiles - . /»

législation avoit quelquefois essayé de mettre à la possession des richesses et à leur emploi une limite plus ou moms étendue. Mais la fertilité du pays^ son commerce actif, le besoin que tant de nations étrangères avoient de lui et qui animoient également son labourage, ses manu-

(^) PlvLuAftphth. p9g. 17;.

(i o) Politique, ]pr. Y, chap. XI , t. II , pag. 408. (11) Quatrième Verriu€,% 4; S 12. Il y dit également combien ies maisons de prottitotion étoient fréquentes. (1 1) Hiu, dbferses, iiv. ix, chap. VIU.

factures, sa nav^don, ne permeitoient pas de multiplier ces lois tnnides et prohibitives qu'une région peu fèconde , peu active, et des mœurs nationales austères pouvoient seules justifier. Quelquefois même des moûfs étrangers aux grands prindpes de l'administration publkiue firent rendre des (j^d^ons qu'on croiroit d'abord avoir un autre caractère. T^Ue est la loi sur les vétemens; mais elle n'avoir rien de soiiq>tuaire ; un autre sentiment que la haine ou la crainte i'avoit inspirée : on peut voir ce que nous en avons dit d»s un des chapitres précédens (13).

Des lois sur les repas essayèrent de réprimer le luxe d'Agrigente. C'est au sufet de ces repas que Pbton disoit (i4) : //^ souptnt comme s'ils étoient pris de mourir^ Repas de Sicile étoît devenu l'expiession proverbiale des Grecs pour exprimer un tel excès (1 5). Elien dit même qu'il y eut dans cette viile un temple consacré à la voracité (16). Platon avoit |oint à la censure des repas ceDe que méritoitySeionliH, lamagmficencedes niaisom;it

(ij) Chjqi. v,paig.78.

(14) Élien, xn, a xxix- Dîog. Laèrcc, Empiâodt» $S 7» 9 €t II. KPlatOQ,iZ^PV^.m,p.404,etAthéii«i, $ i5;Xn,S 5-

(1 5) Alhén. XII , 5 AM^.gncq. X. IV, pag. 108.

(lé) Élîm, I, c. xxviL Voir Hdvéf, £ijpm« clisc. 111, c xx

et XXI.

ajoutoit aux mots que nous venons de rapporter, et iâ tissent comme s'ils dévoient toujours vivre (17).

D'autres lois encore, dont on n'aperçoit ni l'influence ni le succès , interdirent de plusieurs manières et sous plusieurs formes, quelques étoflês 9 quelques couleurs même , de riches ha* bits 9 ia pourpre, l'or, &c. ; elles le firent moins par des punitions annoncées que par des témoignages de mépris ; elles ne permettoient d'en faire usage qu'aux hommes et aux femmes qui vou* droient proclamer ainsi ies vices les plus honteux et la plus méprisable corruption (18). II y eut même des officiers publics chargés sur cet objet d'ime sorte d'inspection, des gynéconomes (19). Les peuples avilis par la servitude n'en sortent que pour tomber dans la dissolution.

Loi sur quelques Âristophane et Athénée ont dit combien étoient ^a^^^'!!^'**DÎln renommés par les diflférens genres de luxe et par ordradeDmyii'an. feur vie voIuptueuse, les Siciliens en général et

cicn.

(17) Voir Platon, ibid,, ainsi qu*Athénée, XII, S ^> les Antiq, grecq. t. II , pag. 30a. Athénée dit qu'on exprimoit par sidiiser l'action de danser.

(18) Athén. XII , S 4. Larcher, t. Vil de sa traduction d'Hérodote, pag. 350. Âî/m, de l'Aead. t XLII, pag. 198, note e. Voir dans notre t. X, pag. 34» et 360 , une loi assez semblable des Locriens.

(19) Voir aussi Fazeiius, pag. lod et 108. On peut voir notre t. VI, pag. 3^1.

les Syracusains en particulier (20). L'abondance des richesses et surtout ie mauvais usage qu'on en feisoit avoifent jeté les Agrigentins dans une telle mollesse, que, pendant un siège qu'ils subirent de la part des Carthaginois, il fallut ia disposition expresse d une loi pour défendre à tous ceux des habitans qui devroient à leur tour monter la garde dans la citadelle , d'avoir plus d'im ma* telas , d'une couverture , d'un chevet et de deux coussins (21).

On essaya même de quelques lois somptuaires plus étendues par leur objet, applicables aussi à des vices plus grands. Mais la Sicile étoit-elle en état de les recevoir! Une législation pareille peut sans doute, à quelques égards, prévenir un mai dont on est menacé ; mais le faire rétrograder quand il a déjà pris possession des mœurs et commencé ses ravages ! il est difficile de l'obtenir. A Rome on n'attendoit pas que le mal fût fait pour lui opposer la loi (22).

Rappellerons-nous, sous ce rapport, d'autres désordres encore î Dans un festin donné par Denys

(20) Athén. XII , $ 4. Voir les détails donnés à ce sujet par Diodorc de Sicile , liv. xiil, SS 83 et 84.

(2 1) Diod. XXIII , S 84. M/m. de VAcad. t. XL VIII , pg. 1 28 ■et 129.

^2) Voir \^ quatrième Verrine, S z^,

Page 1