CHAPITRE V
Sur le Gouvernement d'Agrtgente en particutier.
Agrigente fiit une des villes les plus étendues 9 les plus peuplées et les plus riches de toute la Sicile (i ). Elle avqit été fondée dans le sixième siècle avant Père chrétienne (2). Elle existoit depuis trente ans à peine , quand Phalaris la soumit à ses lois. D'abord simple collecteur ou fermier des impôts , chargé ensuite de présider à la construction d'un temple, il profita également des sommes mises à sa disposition , des ouvriers placés sous ses ordres , et de la force que pouvoient lui donner tant d'argent et tant d'hommes, pour acquérir une grande autorité. Les stratagèmes qu'il employa sont racontés par Polyen (j). La plupart de ces hommes éloient des esclaves ; il les affranchit, les arma , et , secondé d'eux , fît tuer tous les citoyens dont on pouvoit craindre la considération ,
(1) Diod. XIII , SS 81 et 82. Diog. Lsicrcc , EmpéJocle , S 7. (1) Vers Tan ^79, d'après ropmîon la plus commune. {\) Stratag, V, SS i et suit:
le crédit et l'influence dans la cité. D'autres crimes encore, ayant le même objet, furent commis par Inu Profitant de la célébration d'une fête en l'honneur de Cérès , les Thesmophories , pour faire dans la ville une irruption subite, il fit égorger un grand nombre de citoyens , se rendit maître des femmes et des enfàns, et s'empara de l'autorité souveraine. Devenu maître d'Agrigente, il y régna pendant vingt-huit années (4).
La manière dont il gouverna a laissé d'eflfroyables souvenirs. Cicéron dit (j) quHéracIide de Pont racontoit que la mère de Phalaris avoit vu en songe Mercure répandant du sang d'une coupe qu'il tenoit dans sa main droite , et que ce sang avoit à peine touché la terre que , s'élevant à gros bouillons , il avoit inondé le palais. Si jamais un songe put être un présage , il n'y en eut aucun de plus horriblement justifié. Qui ne connoît les tourmens dont ce prince fut le misérable inventeur! L'ouvrier qui, par ses ordres, avoit fabriqué ce taureau d'eflroyàble mémoire , Pérille , en fut la victime. Le tyran l'y fit enfermer pour le punir
(4) D*autrcs bornent à seize ans la durée de son règne. Eusèbe la porte à trente-un ans. Voir FazcH. pag. 150.
(5) Dhînat, i, S ^3. Le voir encore, quatrième Verrine^ S 3 3 , et contre Pi son , S 1 S.
y6 HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
(Ten avoir demandé un prix qu'il trouva trop élevé (6).
C'est même par le souvenir de ces crimes , par un semblable souvenir, que l'orateur romain , dans son courroux contre César, cherche à flétrir ce grand homme. Phalaris est le nom dont il se sert pour inspirer à-Ia-fois contre lui l'aversion et la crainte , sentimens que Cicéron porta souv^t audelà de ce qu'auroient dû lui prescrire la justice et la vérité (7). Dans un autre ouvrage encore, le Traité des devoirs (8) , après avoir rappelé tous les malheurs que donne et que produit la crainte , il ajoute : Nous en voyons un exemple dans Phalaris , qui surpassa tous les autres tyrans en cruauté ; il ne périt point dans un piège; il ne tomba point sous les coups d'un petit nombre de conjurés, comme notre tyran ( César ) : il fut assailli par le peuple d'Agrigente tout entier; et ce fut dans l'instrument même de sa barbarie, dans ce taureau qui porte encore son nom , qu'il alla expier tant de barbarie et de crimes.
(6) Voir, sur ce prhicc, Plutarque, H ist, grecques et romaines, S 78 ; Délais de la justice divine , pag. 15.
(7) Cet homme dont vous craignez le phaiarisme , dit-îi à Atticus en parlant de César , livre vu , lettre xil.
(8) Uv. II , S 7* Le voir aussi m » S ^ > et RépuU. \, S aS ; ainsi que Diod. xiil , $ 90 ; xix , $ 1 08.
L'horreur que ses cruautés ont inspirée est un sentiment si universel , que personne ne songe à examiner si quelques actions dignes de quelque éloge y ont été jointes. II en est une cependant que nous ne pouvons passer sous silence. Une amitié tendre unissoit deux Agrigentins , Mélanippe etCIiariton. Mélanippe avoit un procès dont Plialaris vouloit qu'il se désistât. S'y étant refusé, on le condamna par un Jugement ; on le menaçoit même de la mort. Irrité contre le tyran, il clierche à s'en venger, confie son projet à Cliariton , et veut y associer plusieurs Agrigentins dont il connoît les sentimens et l'audace. Cliariton lui annonce qu'il a conçu le même projet, et s'oppose à ce que d'autres en soient instruits. Une occasion se présente; ii vieot armé d'un poignard : les gardes de Phalaris l'arrêtent ; il est jeté dans une prison , et livré aux tortures pour déclarer ses complices; aucune dénonciation ne sort de sa bouche. Mélanippe cependant va déclarer que c'est lui qui , le premier, a conçu ce projet. Cette lutte de l'amitié en présence de la mort frappe le tyran; il pardonne à l'url et k l'autre , se borne à leur faire quitter le pays , et leur laisse le revenu des biens qu'ils possédoient (9).
(9) Éiicn , II , c. IV. Athén. xiil , S 8.
On peut le louer aussi de quelques travaux ordonnés pour l'activité du commerce et Tembeliissement de la cité , comme pour protéger les deniers publics contre les déprédations des administrateurs, et pour assurer l'empire des lois (10), autant qu'on ie peut dans un gouvernement dont ia volonté actuelle et momentanée du prince est trop souvent le caractère.
Plutarque rapporte ( 1 1 ) un décret rendu par ies Agrigentins réunis en assemblée du peuple, quand leur tyran eut cessé de vivre. Ce décret défendit de porter des robes de couleur bleue ; le motif d'une telle résolution a besoin d'être expliqué : elle fut fondée sur ce que le bleu étoit la couleur des satellites du tyran.
La démocratie devint et resta quelque temps le gouvernement d'Agrigente. Mais dans im tel pays , avec de telles mœurs, de telles richesses, de tels moyens de corrompre, des ambitions si agitées , si puissantes , le désir du commandement ne devoit être ni sans activité, ni sans force, ni sans quelque espérance d'obtenir enfin quelque succès. La monarchie, et une monarchie usurpée, vint encore remplacer la république. Alcamon en fût
(10) FwVCaruso, t. I,pig. 66, et \c Pkalaris de Luden, P^g* '^9> '9^ 197 du t. II.
(11) Préceptes itadministr. ffufL t. Il , pag. 82 1.
LéGISL. DES SICILIENS. CH. V. 79
le tyran ; il eut pour successeur Alcandre , qui eut à son tour Théron pour successeur.
Théron n*est pas le moins célèbre des princes qui la gouvernèrent. Pindare l'appelle ( 1 2) le juste dominateur des cités, le digne soutien d'Agrigente, l'illustre rejeton de tant de nobles aïeux que distingua leur sagesse comme leur bravoure, et qui furent l'ornement et les délices de la Sicile. Depuis cent ans qu'Agrigente subsiste , ajoute-t-il , aucune ville n'a produit un mortel plus généreux que Théron et d'un cœur aussi grand que le sien. Les historiens l'ont pareillement célébré (13). On le faisoit descendre de Cadnius (i4)- H eut pour gendre un des princes que Syracuse honora le plus, Gélon, et concourut avec lui au succès obtenu envers les Carthaginois (i j). Leur alliance ne se démentit jamais (16). Dans l'intérieur de l'état, pendant seize ans que dura son règne, il mirita constamment l'affection publique par sa justice et sa bonté (17).
(12) Seconde Olympique ,v<rs 11 etsuiv,, iôBetsuiu.
(13) Diod. XII, S 53.
( 1 4) Mais voir les Ai/m. de l'Acad, t. VI , pag. 3 1 7, cl ic schoiiaslc de Pindare , pag. 27.
(1 5) Voir ci-dessus , pag. 14 et suiv. : Diod. XI , SS 20 et 2 1 , et les AUm, de VAcad, t. VI, pag. 3 1 1 , 3 1 2 et p2.
( 1 6] Ëlie n*cn fut que plus utile à la Sicile contre Carthage. Voir Diod. XI , S 20 , et les Mém, de l'Acad, pag. 3 1 2.
(17) Diod. et Pind. ihid, et les Mém. de PAcad, pag. 31^.
8o HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
Ce pouvoir cependant , dont il fît un si noble usage» il ne le tenoit ni de sa naissance ni du choix du peuple ; il l'avoit usurpé : nous trouvons ce fait encore dans les Stratagèmes de Polyen (i8). Théron avoit en secret réuni autour de lui des mercenaires qu'il ne pouvoit plus payer. La ville s'occupoit alors d'ériger un temple somptueux à Minerve ; il fait demander de confier ce travail à des entrepreneurs qui ofTriroient une suffisante caution y et auxquels on fixeroit un terme pour l'entière exécution de l'édifice demandé. L'argent nécessaire lui fut donné : mais, au lieu de le donner lui-même aux constructeurs du temple, il s'en servit pour soudoyer les troupes qu'il avoit secrètement levées ; les Agrigentins payèrent ainsi de leurs propres deniers la servitude qu'on leur préparoi t. Toujours d'ailleurs, la sagesse de ce prince en fit oublier l'origine.
Théron eut pour successeur Thrasidée son fils. La mort du père avoit excité des regrets unanimes ; un monument lui fut consacré ; les honneurs héroïques lui furent même décernés. Thrasidée inspira , dès ie commencement de son règne , des sentimens contraires : violent , sanguinaire , il devint bientôt pour les Agrigentins l'objet d'une haine universelle. Vaincu dans une guerre déclarée
(i8) Liv. VI, c. Li.
LÉGISL. DES SICILIENS. CH. V.' 8l
par lui aux Syracusains, il perdit le trône avec la victoire.. Obligé dé fuir, il alla chez les Mégariens , qui lui firent donner la mort (19).
Un gouvernement populaire fut rétabli à changement de
y , * * gouvernement. Du
Agrigeïite. Deux fois elle avoit subi la tyrannie; sén.t en particulier, elle craignoit d'y retomber encore : des changeinens parurent nécessaires dans la forme de gouvernement. On avoit eu d'abord un grand conseil, centre de l'administration publique, compoisé de mille personnes; on le réduisit à cent, et ceux qui en étoient membres ne pou voient Wtre que pendant trois années : Empédocle contribua beaucoup à cette institution, suivant Diogène Laërce , qui lui fait même refuser la royauté. Dans les cent, on n'admit pas seulement le^ riches, mais encore tous ceux que distinguoît leur amour pour le peuple , expression vague qui ne pouvoit conduire qu'à une éligibilité universelle ; c'est là peut-être ce qui fiiisoit dire à Timon que les magistrats créés par Empédocle avoient besoin qu'on leur donnât des seconds (20). Un sénat d'Agrigentins subsista sous la domination romaine. Verrès est accusé par Cicéron d'en avoir plus d'une fois vendu à prix d'or le rang et l'autorité. Quand
(19) Diod. XI , S 53- An 472 avant J. C.
(20) Diog. Laërce , Empéd. J 9.
Si HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
de nouveaux citoyens furent placés dans Je sénat par Rome victorieuse, elle ordonna que leur nombre ne surpasseroit jamais le nombre des anciens. Un de ceux-ci étant mort, son successeur devoit être choisi parmi ceux qui avoient le même cajraçtère d'ancienneté ; un des nouveaux l'emporta en donnant une forte somme à Verrès , qui le nomma aussitôt, quoiqu'un tel choix altérât cette égalité de nombre qu'on avoit voulu établir. Une députation fut envoyée au préteur pour rédamer les droits des anciens, droits toujours reconnus et toujours respectés jusqu'alors : Verrès ne daigna pas même écouter leurs plaintes; la place étoit vendue et payée (21).
Un autre fait est dénoncé par l'orateur romain , et cette dénonciation offre quelques lumières encore sur l'administration intérieure dAgrigente et sur ses magistrats. On avoit enlevé d'un de se& temples une belle statue d'Apollon. Le vol avcMt été commis en secret par des émissaires de Verrès. La Ville entière en est soulevée. Ses premiers magistrats ordonnent aux questeurs et aux édiles de veiller la nuit autour des temples. De nouveaux sacrilèges étoient médités par Verrès ; c'est pendant la nuit qu'il fàisoit faire de semblables
(21) Secofidt Verrine, SS 49 et 50.
liÉGlSL. DES SICILIENS. Clf. V. 83
spoliations ; la vigilance piibliqué parvint au moin$ à en empêcher l'exécution déjà commencée (22).
La population cf Âgrigente étoit divisée en tri- Division en tn-
, , bui. Population.
bus. Les Emménides dévoient être la plus puis* Travaux publia, santé comme elle en étoit la plus illustre 2 ils tiroient leur nom d'Emmenés , un des ancêtres de Théron (2 3). Outre les citoyens auxquels elle avoit donné naissam» , la ville se peuploit encore de la foule d'étrangers que le commerce amenoit et fixoit dans ses murs (24). Une célèbre victoire de Gélon .contre les Carthaginois àvoit fait donner par ce prince aux Agrigentins un grand nombre de captifs , qui en devinrent les habitans les plus laborieux. Agrigente leur dut des canaux, des temples , beaucoup d'édifices publics , des champs qu'une culture plus assidue et plus soignée rendit plus féconds encore (25).
Après la ruine d' Agrigente, les habitans échap- ^^^"^
* ^ O ' * ftveur d'autre* cites.
pés à ce malheur furent reçus à Syracuse , où on leur accorda même le droit de cité (26). Trois années auparavant, les Agrigentins avoient donné
(22) Quatrième Verrine, S 43.
(23) Voir la ^« Olymp, de Pindare. v. 64, et la 6^ Pythiq. V. 5. Emmenés n*est cependant pas nommé panni ies aïeux de Théron, Mém, dt l'Acad. t VI , pag. 311.
(24) Cicéron, quatrième Verrine , S 43. Diod. xm, J 84.
(25) Diod. XI, S 35-
(26) Diod. XII! , SS 90 et suiv.
un semblable asile aux Sélinontms échappés à fa destruction de leur patrie , et un décret public avoit déclaré qu'ils partageroient avei: ces infortunés les productions nécessaires aux besoins de la vie (27). Dans le temps qu'Agathode régnoit, on lit encore un décret public par lequel les magistrats de cette ' ville, protectrice des réfugiés de Syracuse, déclarent la guerre à ce tyran au nom de leur république (28).
(27) Diod. XIII , s 58.
(28) Diod. XIX , s 70.