CHAPITRE IV
Du règne d^AgaihocU a Syracuse. Diverses usurpations après sa mort.
Agathocle 6toit n6 d*un potier de terre; il Ta- N«iM*nct dAgnvoit été lui-même (1). Des prc'sages funestes avoîent J°*J* ,ie'7« jo!accompagné sa naissance et efTray/' la crédulité de sa mère (a). II n'étoit pas né ?i Syracuse; son père y avoit reçu le droit de cité quand Timoléon, vainqueur des Carthaginois, eut admis k jouir de ce droit tous les étrangers qui se présentoient pour l'obtenir (3).
Les premières années de sa jeunesse avoient été livrées aux plus inflimes débauches. Plus d'un crime les avoit déshonorées; c'est ainsi du moins que ie disent Justin et Diodore (4 )• Timée Tavoit dit pareillement; mais Polybe dément avec force les accusations de cet écrivain (5). Quoi qu'il en
(i) Justin, XXII, S I. Diod. xix, $ 1.
(1) Diodore, ihid,
()) Diod. xtx,S 2.
(4) Juuin et Diodore , dictis loch.
(5) Liv. xn , S 6.
6i uirrotBt vt la LioiSLAiioK.
M^itf b Lfavoure et le» ulen» guerrier» dAgktf^xie lui permirent dain» b suite cfétre utile à sa nc^uvelle j>atrie* Le» preuve» qu^il en donna et les »u<xè» qui en furent le ti-moign^ige, le firent élever au commandement de Tarmée [6 j* o«>f«Mtf«r^»«. Cependant »on élévation méme^ les cau»e» qui vi^VJl'^Z^rto ï'î»voîent produite, ru».ige qu'il »avoit en faire, un r**»******»»^ ^ caractère ab»oIu et quelque éloquence, pouiroient
bt»»er craindre qu'il n'a»pirat à b tyrannie* Luimême en avoit accusé So»istrate, midt %es livaux comme guerrier (7), et cette accusation, repoussée par le peuple , ne servit qu'à faire nommer Sosistrate au gouvernement de Syracu»e« Agathocle s^éloigna , et se livra à une piraterie qui infestoit les cotes mêmes de Sicile. Il ne dut la vie qu^auz compagnons de son brigandage , qui , pris et livrés aux tortures , nièrent toujours qu'il ftkt leur complice. Deux fois il tenta d'asservir Syracuse ; deux fois il en fut exilé (8).
Les accusations d'aspirer au suprême pouvoir se renouvelèrent contre lui. On exigea qu^il vint dans le temple de Cérès jurer que jamais il ne sVjpposeroit à la démocratie. 11 le jura, et viola
(/;) Juftffi , XXK , s t « Diofi. XIX , s 3. ypîr auui le $ a j«
(7) Diod. XXIX, SS 3 et II.
(H) Jttftin, XXH, S I. yptr Diod. XIX, S 4*
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bientôt son serment (9). II venoit cependant, quand il le viola , de mériter par une conduite hypocrite que le peuple le nommât gardien , défenseur de la foi pui)iique , jusqu'à ia réunion opérée des citoyens absens alors de la cité : divisés en effet par leurs opinions politiques , la plupart d*entre eux s'étoient éloignés de Syracuse (lo).
Le gouvernement oligarchique avoit été remplacé par un conseil des six cents » choisi entre les hommes les plus distingués par leur mérite ou leur fortune (11). Agathocle ne pouvoit avoir de plus redoutables ennemis. Il souleva contre eux les troupes qu'il commandoit , et les fit tous assassiner : ce fut devant la tombe de Timoléon qu'il osa méditer ce projet cl en ordonner l'exécution (ta). Des hommes même étrangers au sénat reçurent la mort dans cet horrible attentat. Un pillage universel devint comme la récompense ou Aiaiiimu, m»tle salaire des assassins et de leurs complices. Les n ^ un omir u temples mêmes ne furent pas un asile envers ceux »y'»"«'* qui s'y réfugitNrent ; le crime insulta une fois de plus à la confiance que dévoient inspirer les dieux (13).
(9) DIod. XIX , ss ; et 6.
(10) Dlod. XIX, s y
(11) DIod. ièiiL
(t 1) Diod. y IX , S 6, Voir ci-dcisus , pag. 6\, (13) Junin.xxil, S a. DIod. XIX, S 7.
Agathocle cependant assemble le peuple, se félicite de l'avoir délivré de ses dominateurs , déclare lui rendre sa liberté tout entière, ajoute qu'il renonce à tout pouvoir et ne veut que rentrer dans une condition égale à celle des autres citoyens ( »4). Les soldats qui l'environnoient , tous les complices qu'il avoit eus , tous ceux qui avoient participé à tant de déprédations , à tant de meurtres, lui demandèrent de ne pas les abandonner: ils ne pouvoient consentir ^ ce que le commandement fût donné h un autre; c'est à lui seul qu'ils pouvoient désirer de voir confier la direction suprême des intérêts publics. Agathocle garde le A quel prix il silence ; les instances redoublent ; il déclare enfin emcicedeionrou. q^ il Y consent , pourvu cependant que rautorité *"''• ne réside qu'en lui , ne voulant pas être soumis à
répondre en son nom des fautes que les autres pourroient commettre. Sa demande lui est accordée ; et le pouvoir qu'il reçoit comme chef de l'armée , il le reçoit aussi et en même temps comme chef de l'état. Il ne prit, au reste, ni gardes ni diadème, et rendit son accès ftcile k tous, contre l'usage des tyrans. Des partages de terres , une abolition de dettes, le rendirent même cher k ses nouveaux sujets; il avoit distribué aux plus
(14) DioH. XIX, s 9.
pauvres les biem abandonnés par les nobles qui «voient quitté Syracuse (i jj.
Cle nVst pas la seule fois (]u*AgathocIe se per- Antiu.tMiwi^it» mu de tels outrages envers la propriété. Quand, |.ruiv..tuf tu.u revenu il Syracuse après une délaiie, il put craindre '*•"* *^" '^'•^*^'"' pour lui^nènie et dans luuérieur de ses états une tormtdable agression « il conçut un des projets les plus hardis qui soient jamais entrés dans la pensée des hommes; et cette pensée « la fortune la fuvo« risa ; ce fut de se transporter de Sicile en Afrique » et sous les murs mêmes de cette C-arthage dont les soldats étoient venus Tattuquer. Il prit d'abord les biens des orphelins, en disant qu'il les feroit mieux valoir et les leur rendroit plus fidèlement h leur majorité; il exigea des femmes leurs bijoux, prit dans les temples les offrandes ctuisacrées aux dieux « $*empara de tout ce que les hommes riches possédoient , après les avoir fait assassiner par st^s gardes , et rendit libres ceux de leurs esclaves qui )H>uvoient combattre, Il embarqua même autant d'escIaveN que d'hommes libres, dans la persuasion quVn confondant ainsi tous ces guerriers il les animeroit tous d'une émulation rivale qui tournertnt au profit de la |)atrie ( 1 6 ).
\uO DM. XX, s 4. Jun)n, xxu, ); 4.
Ëmpritonnc pir Cc Capitaine si chéri de ses soldats , qui n*avoit
ses propre» ioMztt. ^ , • ji i .
Lft librrt* lui CM cesse de tout faire pour eux^ se vit dans la suite r«ndii#. emprisonné par eux-mêmes. Leur long dévoue-
ment, les bienfaits qu'ils en avoient reçus, n'empêchèrent pas qu'après l'avoir accusé faussement de trahison ils ne le jetassent dans les fers : ils osèrent même le montrer ainsi courbé sous le poids des chaînes; et, ce nouvel outrage ayant aussitôt rappelé à la compassion le plus grand nombre de ceux qui en étoient les témoins , la liberté lui fut rendue ( 1 7)' De retour en Sicile, Agathocie , manquant d'argent , demande aux habitans d'Egeste , ville alliée de Syracuse, que les plus riches d'entre eux lui apportent sur-le-champ une partie considérnble de ce qu'ils possèdent. On se réunit pour délibérer sur une demande semblable. Agathocie croît voir dans cette réunion un complot formé contre lui; il se livre aux plus horribles cruautés ; il chasse les pauvres de la ville et les fait égorger aux bords du Scamandre : pour les riches, il ne semble suspendre leur mort que pour la rendre plus horrible encore ; on les oblige à déclarer quels sont leurs biens , et c'est avec des tortures qu'on les interroge. On déchiroit les uns entre deux roues , on suspendoit les autres à des gibets élevés
(17) Diod. xx.ss 68 et 69.
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où on les perçoit de flèches. Un autre supplice fut inventé par Agathocle, supplice asser. semblable au taureau de Phalaris; c*étoit un lit d*ai* rain, de la mesure d'un homme, entouré d'une grille» sous laquelle on voyoit le malheureux condamné expirant dans des souffrances dont tous les spectateurs étoient les témoins , tandis que , dans l'épouvantable taureau du tyran d'Âgrigente» cette longue agonie étoit du moins dérobée aux regards des autres. Les femmes riches eurent aussi leurs supplices : on brisoit aux unes la cheville du pied avec des instrumens de fer; on arrachoit les mamelles à d*autres ; des pierres de taille étoient mises sur le ventre ou sur les reins de celles qui étoient enceintes pour les faire avorter (i 8). Obligé d'appeler de nouveaux habitans dans une cité si horriblement dépeuplée , Agathocle l'ouvrit à tous les transfuges, et voulut qu'elle }>ortât désormais le nom de Diceapolis, ou vH/e de la vengeance (19).
L'horreur qu'inspiroient sa tyrannie et ses crimes parut cependant , je ne dis pas l'effrayer luimême , mais lut faire craindre qu'il ne naquît enfin de tant de haines réunies un sentiment commun
(18) Dlod. XX I S 71. On vendit les cnfuns et les jeunes ftilcs <|ui festoient.
(iq) Diod. ihiii. Le paragraphe suivant indique les crimes comnnis par ce tyran.
des cités opprimées, pour se soulever toutes à-ïafois. Dinocrate, cet ancien chef des bannis de Syracuse y un des anciens lieutenans d'AgathocIe, avoit déjà essayé de le combattre et de ramener la liberté publique (20) ; Agathocle lui fait demander de revenir lui et tous les siens; il promet tf abdiquer l'autorité souveraine et de rétablir l'ancien gouvernement (21) : mais ce que Dinocrate vou*» loit , c'étoit bien moins de voir renaître la démocratie que de succéder au pouvoir qu' Agathocle ofFroit d'abandonner; c'est toujours par iexpression de leur haine pour la tyrannie que commencent les ambitieux qui veulent la conquérir.
Agathocle ne mourut que plusieurs années après, et il mourut sur le trône [21). Ce fut un des vaineus d'Egeste , fait prisonnier de guerre et devenu un de ses esclaves, Ménon , qui lui donna la mort; il avoit trempé dans un poison violent la plume dont Agathocle se servoit chaque jour pour écurer ses dents au sortir du repas (23). Sentant approcher sa mort , le tyran fait assembler le peuple , appelle
(20) Diod. XX, S S7' yoirsLUSsi le $ 3 1 , et les SS 103 et 104 du livre xix.
(ai) li ne se réservoit que deux forteresses et fe territoire qui les environnolt. Diod, xx , S 77-
(22) Il mourut à soixantc-ei-douzc ans; il en avoit régné dix-huit. Diod. xxi , S 12.
(23) Diod. /^iV/. Justin xxii , $ 8.
LJiGtHL. DM MICIMKNN. CM. IV. 71
m vengoance nur Ir foriiiit dont il c^^t vivtiiut*, et ne craint pn» de déchirer (]u1l iilloit lui niétue rendre lu liberté b SyrucuNe. Le peupto ta reprend tout entière, avec (Vntliou.HiuNine que devoit faire naître la cexMition de tant d*oittrugeii et do cruautéN i on lirine toviteii le.«t InuigeM d^Agatlioclei on vend touii ne» bien» h l'enchère; on chimie de ta vitte toun len parenit; hou lilii et non pelit-iit» re* voivent ta mort.
Aprèii avoir empoiHonnc'i mm maître i Ménon «Miaya bientôt dVn vt»urper le pouvoir, Icétu» lui Tut oppons Prêteur ou utratrgn de MyracuMei cetui-ci, ayant h réjii»ter aux Curthaginoin urm(!M en faveur de Ménou , ne crut obligé de rappeler len iSyracusaiuN ))anni)i. I^en mercenaires qu*Agnthocte avoit réuni» en ni graitd nombre autour de lui nvoient revu du tyran te droit de concourir aux électionii et do participer aux fonction» publique». Mai» te» exilé», en retitrant dan» leur patrie, y reprenoient te» droit» de citoyen»; en rendant plu» cuniidérablo le nombre de ceux qui ]k)U' voient ANpirer aux diver»e» magi»trature» i il» (léconcerttjjent te» espérance» |ilu» proclutine» et plu» »ûre» de» honutie» qui éloient »eul» alor» en p()H»e»»ion d'être éligible» pour le» exercer.
Beaucoup de trouble» éclatèrenr. Icéta» toutefoi» conserva IVmpire; et quoiqu'il nV{\t adopté
OU reçu que le titre de préteur, il n'en imposa pas moins le joug pesant de la tyrannie (a4 )• II régna plusieurs années à Syracuse , dont il fut ensuite chassé. Thynion et Sostrate s'y disputoient ie pouvoir quand Pyrrhusvint en Sicile (25),
La nature avoit fait d'AgathocIe un grand homme , dit Polybe (26 ). Quittant à dix-huit ans la roue, la fumée et Targile, auxquelles il étoit destiné (27), venant aussitôt à Syracuse, et bientôt après , parti d'une telle origine , arrivé à subjuguer ia Sicile, à mettre Carthage dans le plus effrayant danger, à conquérir la puissance souveraine et à l'exercer jusqu'à sa mort , ne i&I* loit-il donc pas des talens extraordinaires pour de si grands succès dans une si grande entreprise ! Timée, h qui Polybe s'adresse, avoit pu faire quelquefois à Agathocle des reproches injustes; mais tant de perfidies et de cruautés s'accumu-
(s4) Diod. XXI, s 13. yoir ici ie iivre xxil, S 2, oii sont nommés d^autres tyrans de quelques autres vilies.
(25) Liv. XXII, SS 6 et 7. Voir ies paragraphes suivans , et Polyen, v, c. XXXVII. Cest Sosistrate que dit Polyen. Au lieu de Thynion , Plutarque dit Thœnon, dans ia Vie de Pyrrhus.
(%6) Liv. XII, c. VI.
(27] Se servant toujours de vases de terre à ses repas, quoique ion buffet fût garni de vases d*or, ii aimoit à rappeler ses premiers travaux, suivant Piutarque , Apophth, pag. 17^. Le voir uMUÏtLjouMge de soi-même, pag. ;44; Élicn, xi, c. IV; Athénée, XI, S 3.
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lèrent sous son règne , que , même en n'adoptant pas toutes les imputations de Timée , ia vie d'un tel homme reste encore souillée de crimes. Un des plus grands sans doute est celui qu'il commit envers des Syracusains qui, après s'être inutilement opposés à son usurpation , s'étoient réfugiés à Messine; il les avoit invités tous à revenir, ils revinrent et furent égorgés (28).
(a8) Diod. XIX, s loa.
74 ui^rmnts. pè. là tic^m^Anon.