CHAPITRE Vlir
Observations générales sur le Gâwememmi et sur les Luis de la Crète.
LjES lois de la Crète et son goaTernement fbreiK l'objet des travaux de plusieurs anciens écrivains Nous n'avons plus ce qu'en disoient Éphore» Xénophon , Callisthène ( i ) ; nous ne les connoissons guère que par les reproches que leur fait Polybe et les combats qu'il leur livre. Xénophon, Callisthène, Ephore, avoient loué la coni-^ titution des Cretois ; Polybe la censure avec beaucoup d'amertume ; et , ce qui mérite peut-être d'être remarqué , parmi ceux qui en avoient traité avant lui, if oublie Aristote, quoique ce grand philosophe eût consacré un des chapitres de sa Politique (a) à un examen si digne de sa raison et de son génie. Platon s'étoit montré plus fàvo* rabie qu'Âristote ; il voyoit dans les lois de Crète des modèles offerts aux autres peuples (3).
(1) Polybe, VI, chi^. VIH. Athénée, IV, S* 10, cite les ÎDStftutîoiis Cretoises de Pyr^on. Diogène Laerce, Èpimém, S* 5» attribue à Epiménide un ourrage sur le même objeL
(2) Lit. Il, chap. X, pag. ^p et 335.
(5} fW Strabon, x, pag. 477. ZaIcucus vint aussi étudier
Une législation qui mérita d*ètre étudiée et ensuite imitée par Lycurgue, ne peut que se acdicdcSp«itc présenter avec un grand intérêt à la mémoire des hommes : il est difficile de trouver un plus juste appréciateur. IVlais la Crète avoit déjà des lois anciennes quand Lycurgue en donna aux Lacédémoniens. Le gouvernement établi par Minos n'y subsistoit plus; une constitution nouvelle i*avoit remplacé (4)- Le caractère naturel des deux peuples et les lieux qu'ils habitoient étoient (Gffirens ; Sparte n'avoit pas même songé à profiter de ce voisinage de la mer, qui auroit pu loi inspirer des goûts ou lui fournir des occupations plus analogues à ceux d'une nation insulaire.
Aristote aperçoit entre les deux constitutions des ressemblances que Polybe ne reconnoit pas (5). II indique plus particulièrement les repas publics, le soin des terres confié à des esclaves, et, sous ce double rapport, il donne la préférence aux institutions des Cretois. Aristote trouve également de grandes conformités dans Torga-
leurs lois (Strab.Vl, pig. ayo) ; Pythagore même, <]uei<ja*ii n*eii ait pas donné (Jambliq. i» chap. x).
(4) Voir ie chap. il , pag. yy et suiy,
(5) Platon appelle sœurs les lois de Lacédémone et de Crète, daL$à,ui,f^g. 683.
nisation des hautes magistratures de Fétat. Pofybe ne cooibat pas moins ces ressemblances qull n'attaque et ne repousse les éloges donnés an gouvernement des Cretois (6).
Aristote ^ de ce gouvernemepc le type det la constitution de Lacédémone, qu'on ne peut placer que parmi les- aristocraties. Polybe lui trouva des caractères qui ne peuvent appartenir qu'à une démocratie. Polybe se fonde prindptr lement sur la brièveté de la magistrature des chefs de l'état ; on ne les élisoit efiêctivemeni que pour une année ; mais ils étoient toajoun choisb dans les mêmes Êimilles (7) ; c'est à ellei par conséquent que le gouvernement apparter noit. Le sénat ne se fbrmoit que de ceux qui avoient été cosmes (8) : les mêmes familles encore pouvoient donc seules en faire partie ; aeulel encore , elles exerçoient cette grande portion de Fautorité publique. Les cosmes aussi n*étoient pas imiquement les administrateurs suprêmes : ils unissoient la puissance militaire à la puissance civile; ils étoient nécessairement les chefi de l'armée (9). Les citoyens se réunissoient , il est
(6) Aristote, li, chap. vm. Polybe, Vl, chap. VUI.
(7) Voir ci-dessus, chap. il , pag, '^j^
(8) (^0/irlechap. il^pag.yS.
^9) Aristote, 11, chap. x, pag. 332.
LiCiaLATION DES CRiTOIS. CH. VIII. 17;
i, en assemblée générale , mais ce devoit être la demande des sénateurs ou des cosmes; Us délibéroient que sur les obfets qui leur étoient mis par eux ( i o). Le nom des cosmes est à la t de tous les actes publics ; ils sont toujours pdés dans les insçrtptfons qu*oa nous a confées (11); ils y ordonnent même ou y conruent, tant en leur nom qu*au nom de leurs œsseurs, et de leurs successeurs à perpé* é ( la). Ces institutions offrent toutes des Mtères qui les rapprochent bien plus de Tarisniée que des gouvernemens populaires.
Mous venons d'entendre Aristote déclarer que Laoédémoniens avoient pris aux Cretois une nde partie de leurs institutions. On s'accorde sconnoftre » disoit encore Strabon (13) plus de is cents ans après , que la Crète eut » de toute rienneté» des lois qu'imitèrent les plus sages Grecs. Éphore et Platon i'avoient affirmé nme Aristote (i4)* Ephore annonce toutefois *9 suivant quelques auteurs, la plupart des thutions Cretoises venoient des Lacédémo-
!•) Aristote, 11, chsp. x, pag. 33».
Il) Sainte-Croix, Légisîaude Critc^zg, 357 et ^66»
la) Voir /^^. la note 3 de la pag. 366.
13) Liv.x. pag. 477.
14) Sainte-Croix, ihid. Voir aussi Hérod. 1, S. ^).
176 HISTOIRE DE LA LàGISLATtOK*
niens; mais, a|oute-t-iI îmniédiateinent» elles naquirent en Crète , et Sparte n*a £ut que les perfectionner. Ce qui put arriver, c'est qu'à Lfctos , colonie de Lacédémone , quelques usages de la métropole se mêlèrent aux institutioiis générales du pays où la nouvelle colonie avoii été fondée (ij).
Si onomacriie M. de Sainte-Croix suppose ( 1 6) que les an- ^ ciennes lois furent modifiées dans les siècles
postérieurs par un législateur nouveau, Onomacrite. Onomacrite est rappelé par Aristote; mais Aristote dit uniquement : On a essi^ di prouver qu'Onomacrite fiit le premier qui se <Gsf ingua par une connoissance profonde des lois ; que, né à Locres, il alla s'instruire en Crète , et y demeura pour apprendre Fart de la divinadon; qu'il devint l'ami de Thaïes, dont Lycuigue et Zaleucus furent les disciples : ces asserdons sont toutes sans fondement ; l'ordre des temps ne permet pas de les admettre (17).
mettre et dorfe Les lois de Crète avoient reçu de leurs pre- MfdeMinos. mj^yg instituteurs des garandes qui dévoient les affermir et en prolonger la durée : aussi subsis-
(i 5) Voir Strabon « p. 48 1 , et Arbtote, 11, chap, x, p. 3319 ( 1 6) Mémoire sur la l/gislat. de Crète , pag. 351. liy) ArjLstot. Politi^. il, cbap, XU, pag. 33^ et 337.
tèrent-elles plus long-temps mêtne que ces lois de Sparte , dont on atteste si souvent la longue immobilité ( 1 8 )• On leur obéissoit encore au temps où Platon écrivoit (19)» neuf cents ans après Minos. Le ciment religieux n'avoit pas peu contribué k soutenir et conserver cet antique édifice.
Ce merveilleux, si puissant sur les peuples, et plus encore sur des peuplades à demi sauvages , Minos s'en étoit servi pour faire adopter ses lois ; elles ne furent que la pensée des dieux* Mliis cette pensée , Minos n'en étoit pas devenu tout-à-coup le confident et l'interprète; il prépara les esprits à la recevoir avec une pieuse con-fiance, par une demeure prolongée dans un lieu solitaire, par la circuladon mystérieuse et souvent répétée de faits que la superstition aimoit à recueillir, l'approbation qu'y donnoit Jupiter, les entretiens avec ce dieu, qui daignoit descendre dans la caverne de Minos et lui dicter les plus hautes leçons (20).
La Crète fiit comme la terre classique du pa** ganisme : pas de lieu qui ne conservât quelque tradidon religieuse, qui ne consacrât de pieux
( 1 8} Voir ci-après , Ugislat, des Lacédém, chap. I , pag. 2 09 •
( 1 9) Platon , Minos , tom. II , pag. 520.
(20) Voir ce que dit Platon , d^aprcs Homère, pag. 3 1 9.
souvenirs par des réjouissances ou des fêtes (2 1 )• Le premier des dieux y étoit né ; mais il n'étoit pas le seul qui Peut pour patrie et qui lui eût prodigué ses bien&its.
L'histoire du cuite des Cretois est même souvent Fhistoire de leurs progrès vers la civilisation. Avant que Jupiter eût des adorateurs et dès prêtres » les animaux disputoient aux hommes la demeure d'une terre inculte et sauvage. La crainte et Fignorance ne permettoient pas d'essayer le labourage , ou de se confier aux mers dont on étoit environné ; elles conduisoient les habitans dans les forêts, et les enchaînoient au rivage. Ils n'a- . voient même aucune idée des avantages que la mer eût pu leur offrir. Les côtes étoient moins peuplées que les montagnes.
hTsiÎ^m** ^^ secours que la religion avoit oflerts , la sagesse de Minos les multiplia par ses directions , ses conseils et ses lois. On doit remarquer, parmi les institutions de ce grand homme, rétablissement d'un magistrat supérieur qui, trois fois chaque année , parcouroit toutes les cités , y veilloit k la conduite des administrateurs et des juges , à Tobservation des lois , à la sagesse et à l'uniformité de leur exécution (22).
(2 1 ) yoir ci-dc5sus , chap. V , pag. 1 27 et suiv, (la) Platon, Minos t tom. 11, pag. }ao.
Ce fiit encore un des moyens conservateurs établis par la législation des Cretois y que cette loi, vantée par Platon (23), qui défëndoit aux feunes gens la recherche de ce qu'il pourroit y avoir de défectueux dans les institutions de f état. Us dévoient tous en reconnoître la sagesse , y voir Fouvrage et la volonté des dieux. Les obstacles ou les difficultés que le temps et Fexpérience auroient pu faire reconnoître , n'étoient cependant pas insurmontables : mais les vieillards seuls furent autorisés à ajppelër la sollicitude des magistrats suprêmes ; ils ne pouvoient s^en occuper qu'entre eux ; l'accès des lieux où ils méditoient sur ces grands intérêts, étoit interdh à la jeunesse.
L'institution que nous venons de rappeler doit être postérieure à Minos; elle s'allie mal avec Fexistence d'une monarchie , à moins que les vieillards n'eussent alors été comme un conseil du roi. Nous avons déjà répondu aux écrivains qui supposent que le gouvernement fut tempéré sous le règne de ce prince (24)- On peut ajouter
(23) Des Lois, 1, pag. 634.
(24} Ci-dessus y chap. I, pag. 73. Les cosroes et le sénat ont été transportés de la république qui les établit à la royauté qui ne les connoissoît pas , pour faire de celle-ci une monarchie tempérée.
iSo HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
ii ce que nous en avons dit, que le caractère de Minos , sa puissance , ses conquêtes y ses entretiens avec Jupiter, les inspirations qu'il en recevoit y donneroient , s'il étoit nécessaire, un poids de plus à notre opinion : on met rarement des bornes à une autorité qu'on établit par les conseils ou les ordres des dieux, u coirmu- L'éducation commune et les repas communs àt lédiica- paroissent aussi avoir été postérieurs à Fabolition
I du rrpas. ' '
de la royauté. Comment, sous un gouvernement absolu , eût-on cherché à établir ou à ranimer des sentimens qu'il doit craindre, et que fevorise» au contraire, l'existence d'une république! Ces deux bistitutions dévoient alors être placées parmi celles qui promettoient d'exercer sur les mœurs une heureuse influence (2j), Lycurgue les apprécia de même , quand il les transporta ensuite à Lacédémone (26). Les législateurs des deux peuples pensèrent que les traditions morales et religieuses seroient mieux conservées, les devoirs plus universellement avoués et pratiqués , Famour des lois et de la patrie plus facilement inspiré et affermi , par des hommes tous également appelés à défendre et à gouverner Fétat;
(a $) Voir et que nous en avons dit » c. VI » pig. 1 47 ff suiv. (i6) Voir ci -après , Ughlat. des LacééUmonicm , chap. x et XI.
LÉGISLATION DES CRETOIS. CH. v'ill. l8c
ib pensèrent encore qu'une association semblable de tous les citoyens , chaque jour de leur ▼ie, les prépareroit à des sentimens d'une étroite amitié et au désir plus continuel d'une union plus forte. Cet effet fut produit dans l'intérieur des villes; il ne le fut pas entre les différentes cités : elles se combattirent souvent; les villes mêmes n'échappèrent pas toujours aux discordes intestines. Les repas communs ne commençoient pas seulement quand finissoit l'éducation commune : dès le bas âge y les enfitns y étoient conduits ; mais on les y plaçoit à part , et ils y restoient sous l'inspecdon d'un maître (27). Ce qu'on leur apprenoit, c'étoit ce qu'ils dévoient savoir et ùire ; et c'étoit sous les yeux des chefs de la patrie qu'ils s'instruisoient tous ensemble à devenir dignes d'être bons citoyens. En ne considérant que sous ses rapports moraux et patriotiques l'éducation qu'ils recevoient ainsi , elfe ne sauroit être plus différente qu'elle ne le fut de cette éducation isolée et volontaire qui eut eusuite tant d'éclat à Athènes , lorsqu'on alloit demander la vérité k tant de successeurs indignes de Socrate» ou des leçons de mœurs à des cyniques qui les outrageoient ou qui insultoient les dieux.
(17) Voir ci-dessus , ( hap. VI , pag. i j 2 .
l8a HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
Le trésor national contribuoit aux frais des re* pas ; mais en peut-on conclure que les lois avoient établi une communauté de biens (28) ! Les périèces , il est vrai , furent principalement des fermiers publics, et le revenu des terres qulls cnltivoient fournissoit aux dépenses de Fétat ; mais il n'en existoit pas moins des propriétés individuelles, et, pour ainsi dire, domestiques. On versoit dans le trésor national une parde du produit des terres , mais non la totalité. Nous avons dit, dans un des chapitres précédens (ap) , que le code des Cretois reconnoissoit et punissoit des délits contre la propriété privée ; les peines pécuniaires étoient parmi celles qu'il infligeoit (30). Nous avons rappelé aussi ( 3 1 ) les stipulations souvent faites dans des traités politiques ou commerciaux , sur l'exercice de quelques droits qui tous supposent ou constituent celui de la propriété.
Les repas pris en commun accoutumoient par leur nature à la frugalité ; ils accoutumoient les citoyens à être ensemble , à être confondus , à s'asseoir à la même table pour y recevoir la
(28) Voir Sainte-Croix, pag. 400, ctGil!. tom. I, pag. 63. Mais voir aussi ci-dessus , pag. 1 50.
(29) Chap. IV, pag. 1 17.
(30) lèid. pag. 121 ce 122.
(3 1) lèid. pag. 1 18 et 119.
même nourriture , à être en tout traités comme égaux ; leur établissement avoit paru plus fiivorable à Fesprit national , comme les exercices de Féducation avoient paru plus favorables à l'esprit guerrier. L'effet des repas en commun étoit aussi d'accoutumer à une surveillance mutuelle j toujours indispensable, dit Platon; car il y a entre les états une lutte perpétuelle d'un seul contre tous ( 32). La division en plusieurs cités transporta dans chacune d'elles ce désir de domination , et la guerre devint encore Fauxiliaire le plus puissant des ambitions réciproques. Dès Fflge de dix-sept ans, les Cretois étoient prêts à combattre (33).
On ne peut nier que Fesprit guerrier n'ait été LVprit su plus excité et plus favorisé que Fesprit commer- ^^efdd. cîal par les institutions et les lois données à la «»«>*»*««**»«
slque.
Crète. On s'en étonne , et Ton se demande comment le négoce ne fut pas le penchant invincible et Foccupation constante d'un peuple qui paroissoit pouvoir s'en promettre tant d'avantages. Mais les Cretois n'avoient pas de terres à cultiver; des esclaves étoient leurs laboureurs; ils assuroient les productions des champs, et par
(p) Platon, ^5L7Û, 1, pag. 625.
(33) ^'""^ Hcsychius, au mot 'KmtykK^ç^ et les notes de du Thcil sui Strabon, pag. 48u et 483.
elles fburnissoient aux dépenses publiques comme aux dépenses privées qui pouvoient subsister après qu'on avoit satisfait aux premières. La subsistance et l'éducation des pères et des enfàns étoient à jamais assurées. La cupidité, moins aiguillonnée, ne pouvoit donner à ceux<i ni leur procurer rien de ce que la tendresse paternelle regarde si aisément comme des avantages dont elle aime à (dire jouir ceux qui lui doivent la naissance; elle ne pouvoit leur assurer aucune prééminence dans un pays où la société» formée de la réunion des hommes libres , ne reconnoissoit qu'eux et des esclaves. L'oisiveté devenoit alors plus naturelle, l'amour du travail plus difficile, les mouvemens ou les spéculations d'un négoce actif presque impossibles. Cette oisiveté même, liée à des exercices militaires et quelques délibérations .publiques , pouvoit contribuer à faire naître des discordes qui éclatèrent par des séditions. Tous ces motifs contribuèrent sans doute à paralyser les impulsions qu'auroient don* nées vers le commerce une situation heureuse et de premiers succès. Les Cretois perdirent en peu de temps la place qu'ils auroient pu si facilement conserver parmi les négocians du monde connu. Us cessèrent d'avoir une marine, ces insulaires dont le nom étoit tellement identifié avec
LÉGISLATION DES CRETOIS. CH. VIII. l8;
les habitudes navales et les lumières qu'elles supposent y qu'on disoit proverbialement , en parlant de quelqu'un qui auroit feint d'ignorer ce qu'il savoit : Le Cretois ne connoitpas la mer (34)«
Un savant distingué (35)9 approuvant sans Joute la direction politique que suivirent les Cretois , est allé jusqu'à reprocher à Minos [Tavoir laissé ies communications ouvertes entre son île et les étrangers. Aucun acte de son administration publique ne mérite plus d'éloges ; [e m'étonne même qu'il n'ait pas eu des résultats plus étendus et plus durables. La situation de la Crète , environnée d'îles moins grandes , rapprochée des contrées qui avoient le plus d'influence sur le monde connu , sembfoit la prédestiner à commander aux peuples voisins , à porter jusque dans la Grèce quelque domination (36). Rappelons-nous combien furent vastes les états de Minos, tout ce qu'il avoit fait pour la marine et par elle, et quel empire il transmit à ses successeurs (37).
Mais ces effets si probables de la situation des Cretois , comment donc furent-ils d'une si courte
(34) Strab. X, pag. 481.
(35) ^'^oj'^ged'Anach. tom. VI, chap. LXXIII» pag. 159,
(36) Voir Aristotc , Polirrtj. Il . chap. X , pag. 352. U?) ^^^^ ci'dcssus, chap. VU, pag. 159 tt suiv.
Irct cmasM proJuislreni.
durée, malgré les travaux et les succès de leur premier législateur !
On ne peut l'expliquer que par cTautres effets» par les effets que des causes contraires dévoient produire. L'histoire nous instruit peu à cet égard; toutefois, en rassemblant et comparant quelques faits , plusieurs conséquences se présentent comme d'elles-mêmes.
Eflcuqueaau- Et d'abord, Minos avoir parcouru les mers plus encore en guerrier qu'en fondateur d'étabiissemens nouveaux. La propriété ne pouvant être conservée que par le travail, ceux qui redoutoient une vie laborieuse aimoient mieux alors devoir à un brigandage armé ce qu'ils auroient obtenu d'une culture tranquille. La piraterie, qui est le brigandage des mers, substitua aussi aux occupations d'une paisible industrie les hasards de la bravoure et de l'audace des combats; elle désoloit les rivages de Crète et les rivages voisins : Minos la poursuivit ; il protégea par ses victoires le repos et la prospérité des côtes que les pirates infestoient; il fut contre eux ce que furent contre les brigands, dans le continent de la Grèce , des héros célèbres ; sous ce rapport, Minos devint comme THercule de la mer. Mais fa plupart des pays auxquels il accorda un appui tutélaire , passèrent sous sa domina-
tien : les colonies , fruits de ses conquêtes, avoient besoin de conserver un protecteur; il offi-oit seul tous les moyens de Fétre; il avoit fait construire des navires, formé des matelots, créé une marine militaire. L'esprit guerrier ayant sur-tout animé les tentatives de ce grand roi et de ses successeurs, la navigation prit et conserva long-temps ce caractère, tandis que les Grecs du continent, instruits par des colonies étrangères , fondant eux-mêmes des colonies dans la mer Egée ou sur les rivages de FAsie mineure, leur inspiroient pius particulièrement ce goût et ces habitudes d'un commerce qu'indiquoit même ordinairement le voisinage ou la possession de terres plus fécondes. II arriva que , par une exception bien rare dans Fhistoire des nations maritimes, les importans travaux de Minos ne produisirent pas pour les Cretois ce trafic étendu et suivi que leur situation et le génie de leur roi sembloient devoir leur assurer. Les pirates étoient les ennemis de ses sujets comme des autres insulaires ; ils en dévastoient aussi les habitations trop voisines du rivage.
D'autre part , la position de Kle et des côtes •qui la bordoient rendant moins grands pour elle les dangers d'une invasion étrangère, Tesprit d'agitation devoît s'y consumer en guerres civiles
Tufiour d'ane f« commua vciiaoïc.
dans nie même. Cet amour de l'indépendance t' qui domine si souvent les habitans des montagnes ou du rivage des mers, étoit encore excité par les institutions militaires que la Crète avoit reçues. Les Cretois se battirent entre eux, n*ayant pas de voisins à combattre. Etat méditerrané, la Crète auroit pu voir un autre peuple profiter de ses troubles intestins pour essayer de h soumettre à son empire; mais elle étoit isolée, et d'un abord assez difficile pour en éloigner les étrangers : voilà aussi, dit Aristote, qui venoit de faire cette dernière observation , voilà pou^ quoi les périècesy restent tranquilles, tandis que les ilotes se révoltent à Lacédémone (38). Les périèces n'eussent trouvé aucun appui dans des peuplades ayant toutes , sous ce rapport , le même intérêt : comment Cnosse ou Gortyne auroient- elles employé, l'une envers Fautre, les soulèvemens de ces hommes contre leurs maîtres! N'a voient -elles pas également des esclaves dont elles vouloient conserver Tobéîssance et le travail !
Une invasion étrangère auroit même été plutôt ^^ pour les Cretois en armes un moyen de réconciliation qu'un danger : Famour de la patrie les
(3K) Aristotc» PoHtiq, If, «Iwp. X,pag. 333.
LiClSLATION DES CRàTOIS. CH. VIII. 189
eût tous ralliés; jamais ils ne manquèrent de s*unir dans des circonstances semblables. Une loi plus forte que toutes les lois écrites , que^toutes les jalousies , que toutes les haines , que toutes les passions , fe salut de !a patrie universelle , fbrmoit incontinent cette association générale qu*on a exprimée par le mot de syncrétisme (39) : alors même résultoit quelque avantage du malheur fréquent de se combattre. Quelle école toutefois que des discordes civiles !
On doit être étonné que Fidée de former une AiifCM«4*« association plus régulière , plus durable , et indé- ctM». pendante des entreprises d'un peuple ennemi, ne se soit pas présentée aux Cretois : un lien fidératif entre les différentes cités eût placé la garantie de chacune dans la force et l'union de tous. Sans doute le gouvernement auroit pris ce caractère, si la mer n*eût pas séparé la Crète des autres nations. Des peuplades du continent hellénique le tentèrent quelquefois avec plus ou moins de succès et d'étendue : mais il n'y avoit pas de terres limitrophes pour les Cretois; ils montoient sur des vaisseaux et traversoient la mer quand ils avoient des ennemis extérieurs à combattre.
(39) PluUrq. Am.fraifm, tom. 11, pag. 418.
IpO HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
^ttimecoMraiffe Au Iicu (TétaLfir une cité prépondérante* une Il par MiiM». ç^pjjjjg jg gçg ^^^ ^ Minos Evoît divisé la Crète
en trois parties, dans chacune desquelles il fonda une ville principale ( 4o )• En partageant nie ainsi, en ajoutant par une institution politique à ce que pouvoit si aisément favoriser la situation topographique des différentes contrées, ne sema-t-il pas quelques germes d'une division future ! ne plaça-t-ii pas dans Fintérieur même de ia Crète ces rivalités ambitieuses qu'il fiJIoit porter au dehors, pour la conservation de la gloire et des possessions acquises au-delà des mers qui bordent la Grèce ! II ne suffit pas de vivre sous les lois communes du même prince; il faut encore que des intérêts locaux ou partiels n'apportent aucune diversion au succès de tous. Tant que Minos vécut , sa force et son génie dévoient tout dominer ; mais ses successeurs n'avoient pas les mêmes moyens. II y a si loin , d'ailleurs , des qualités qui maintiennent et conservent , à celles qui agrandissent et conquièrent ! Le mouvement politique occasionné par la guerre de Troie, par les établissemens des Grecs dans les îles de la mer Egée ou sur les rivages de l'Asie, n'étoit pas favorable k la durée
(40} Strab.Xf ptg.476.
«Tune souveraineté absolue exercée par un prince éloigné de ceux qui dévoient lui obéir. La Crète elle-même avoit profité de ce mouvement pour renverser le trône de ses rois.
Le changement produit tout-k-coup dans la influence ^ forme du gouvernement , la dispersion des pou- ^ncmem avoi voirs publics non-seulement entre difFérens corps **' •" ■'*^"de magistrature, mais entre différentes cités qui voulurent former chacune un état indépendant , l'absence d*un régulateur commun entre des intérêts qui dévoient être souvent les mêmes , mais qui pouvoient quelquefois se montrer opposés , durent influer sur les mœurs des Cretois comme sur leur existence politique. D'inévitables rivalités, des états trop rapprochés l'un de l'autre, des voisins à surveiller toujours et quelquefois k combattre , une éducation occupée de gymnases et d'exercices militaires , mais qui n'apprenoit pas à monter sur des vaisseaux, dévoient avoir modifié les mœurs primidves , sans trop les altérer cependant sous d'autres rapports.
Polybe fait des mœurs Cretoises un effroyable ceqnii&uir
tableau (4 0 5 '"^^^ î' 7 ^ ^^^^ s^" ^^^^^ ^"^ exagé- poi**i^'^'7e^* ration trop évidente, et une confusion absolue ï*'"*"" **• *^«
smi conccTiunt
des époques les plus éloignées. Lycurgue, qui m«urid«Cftii
(41) ^Wr ci-dessus, chap. VI, pag. 142 et 143.
passa dans Ille de Crète cinq siècles environ après Minos f y trouva des moeurs austères et simples ; il avoit même eu pour objet de les étudier , d'en comparer Faction et les effets à ceux des mœurs si différentes des Ioniens > qu'il venoit de visiter (4 2). Aristote, postérieur de cinq siècles encore à Lycurgue , ne fait aux Cretois aucun reproche semblable, quoiqu'il blâme d'ailleurs, avec une juste sévérité, quelques-unes de leurs institutions politiques (43)- Philopémen, venu en Crète quelques années avant la naissance de Polybe, se montre aussi moins sévère; il accorde même à une partie de leurs mœurs quelques éloges (44)' On ne peut nier toutefois qu'il ne se fût &it des changemens dignes d'être remarqués; celui-ci, par exemple : ces Cretois, qui n'alloient pas chez les autres peuples comme négocians , avoient fini par se mettre à leur solde comme archers ou frondeurs ; Xénophon et Arrien les placent avec quelque gloire à la retraite des dix mille et dans les armées d'Alexandre (45 ). Et ces services , on ne les accordoit pas avec ce
(4a) Plutarq. VU Je Lycurgue, S. 5.
(43) Vohr le chap. X de si Politique, lîv. II.
(44) Plutarq. Vie de Philopémen ,%, 11.
(4;) Voir ci-dessus , chip, lii, ptg. 102 et 103,
LiClSLATION DES CRETOIS, CH. VIII. 19J'
noble sentiment qui eût porté & aider les Grecs contre leurs ennemis ; on les vendoit au peuple qui les réclamoit {A6).
Ajoutons que toutes ces mers , tous ces rivages, toute cette partie du monde, furent bien* tôt agités par les plus violentes des commotions politiques. Les Macédoniens présentoient aux autres peuples une puissance montée tout-à-coup à la plus vaste domination ; une portion de FEurope et de f Asie subissoit de nouvelles lois et des maîtres inconnus. La crainte et Fasservissement communiquent facilement aux mœurs Tempreinte des nouveaux intérêts qu'ils paroissent leur donner. Les Macédoniens vainqueurs se reposoient à peine dans la jouissance de leur étonnante conquête , que les Romains , échappés d'Italie , vinrent chercher sur des rivages éloignés du Tibre les services de ces Cretois » qui finirent par y perdre leur indépendance et leur liberté (47).
Mais la corruption morale fut plus tardive qu'on ne Taflirme ordinairement, et c'est une
(46) Voir S^\nte'Crolx, pag. 434 etsuiv,
(47) ^(9£r Tite-Lîve, xxxvil , SS. 41 et 60 ; XXXVlll, S, %i; XUi,S. 35iXun, S. 9. Florus,iu«$.7, Appien, Ug.xw.
grande erreur de confondre toutes les époques de rhistoire pour dire avec un de nos plus grands écrivains : <cLes Cretois étoientun peuple trèscorrompu , qui eut de bonnes lois ; on vit en Crète de bonnes lois et de méchans hommes, parce que Minos n'avoit discipliné qu'un peuple chargé de vices (48)*^ Où Rousseau a-t-JI fu que les Cretois fussent chargés de vices au temps de Minos ! Les écrivains qui reprochent de mauvaises mœurs & ce peuple , sont postérieurs de dix à douze siècles au règne de ce prince illustre. Nous pourrions demander encore à l'auteur du Contrat social comment , et d'après ses principes mômes y il seroit possible que de bonnes lois eussent si peu ^influence sur les mœurs ; comment elles subsistent, bonnes et puissantes ( car la puissance des lois sur les peuples qu'elles gouvernent est une partie de leur bonté ) , sans modifier en rien , pendant tant de siècles , des mœurs corrompues. Montesquieu avoit dit avec bien plus de raison : ce Quand un peuple a de bonnes mœurs , les lois deviennent simples (49)»: et il loue la simplicité des lois qu'avoit File de
(48) ComiTM social , il, chtp. VIII.
(49) Etpritdahis. xix^chap. xxil.
LÊQISLATION DES CRETOIS. CH. VIII. t^f
Çràte : Montesquieu parle des temps ancif ns de ce pays , puisqu'il nomme Rhadamanthef Trop absolu dans ses éloges , comme Rousseau f est dans s^s accusations » Platon avoit dit, au contraire, que la vertu seule fut le but de Mi* nos ( jo). Et quant aux vices par lesquels il fiiut si souvent expier les progrès de fa civilisation ^ ils suivirent ces progrès mêmes, comme chez tous les peuples connus, et quelquefois aussi s'associèrent ou se mêlèrent à des vices qui sembloient remonter jusqu'à la barbarie , ou naître de quelques-unes de ces traditions religieuses dont le paganisme fut infecté.
L'éducation des Cretois leur avoit même né- ^*^ "^ cessairement donné de ces impressions morales doits p» r^ qui se prolongent dans la vie des hommes, et «^^^^^^c»** disposent toujours par de bons sentimens à de bonnes actions, comme la vénération pour les lois , le respect pour les vieillards , les réunions journalières sous la direction et la surveillance des magistrats , les hymnes nationaux, les commémorations solennelles des services rendus à d'autres peuples.
(50) Des Lois, l, ptg. 630.
Leur éducation encore leur avoh appris à braver la douleur. Les repas communs enseignoient à tous les citoyens la tempérance et la frugalité. L'hospitalité fut constamment exercée par les Cretois envers les étrangers. L'humanité le fut toujours envers les esclaves. Ce sont là pourtant des vertus.
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