CHAPITRE IL
De la Rffyauti, dans la consùtuùon de Lacidétttûne. Succession au trêne ; Régence et Tutelle; Femmes et Enfans des Rois.
Avant Sparte, Argos et Thèbes eurent deux rois. A Thèbes, Étéocle et Polynice dévoient ~y*"*^'^^'* f être alternativement , monter au pouvoir et en redescendre chaque année (i); il n'en résulta que des parjures et la plus violente inimitié. A Argos , la division ne fut pas établie sur la durée ; elle le fut à raison des lieux ou de Tétendue de la domination : Phoronée et Egialée commandèrent, chacun , dans une partie des états de leur père (2 ^ A Sparte , les deux princes gouvernèrent ensemble et à-Li-fois : ce ne fut pas le royaume, mais la royauté, qui se partagea; ce ne fut pas non plus pour les Lacédémoniens, comme pour les Argiens et les Thébains , un événement extraordinaire , qui ne laissa de trace que dans l'histoire sans en laisser aucune dans le gouvernement.
(ij Diod. IV, s. ^5.
(2) Apollod. U^ chap. l, SSt 1 et 2.
2l6 HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
La double royauté se maintînt pendant neuf cents années dans la femille des Héraclides» et les deux branches de cette Emilie s'y éteignirent presque en même temps, à la foible distance de quelques années. Un oracle avoit déclaré qu'en perdant ses deux rois, Sparte cesseroit d'être libre : sa prédiction ne fut que trop justifiée par d'horribles tyrans (5).
Cette division du pouvoir royal étoit antérieure à Lycurgue; elle remonte à Eurysthène et Proclès» enfans jumeaux d'Aristodème , un des Héraclides qui reconquirent la domination du Péloponnèse (4). Quoique l'aîné fût resté incertain , quelques présomptions , assez douteuses, firent croire que ce pouvoit être Eurysthène; la branche dont il devint ie chef reçut même, à ce titre, quelques honneurs particuliers ( J )• Les deux rois jouissoient , d'ailleurs , dans l'exercice de leur pouvoir, d'une parfaite égalité. Montesquieu reproche à Aristote d'avoir mis au rang des monarchies le royaume de Lacédémone. Est-il bien sûr que ce reproche soit fondé l Aristote, au contraire, ne se sert jamais que du mot
( j) Pluiarq. j4gésii, S. 4. ^oir ci-après, chap. IV, pag. 373. (-i) ^W ci-Hessus , chap. T, pag. 1 98. (5) llcrodot. VI, SS. ;» Cl 52.
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^yauté quand il rappelle le gouvernement de Sparte y même en parlant de cette autorité ab. solue que la constitution laissoit au prince , dks qu'il étoit à la tête des armées (6).
Sparte n'avoit connu qu'un seul roi » avant ie retour des Héraclides. En avoir deux, c'étoit fonder deux intérêts » deux partis , une lutte plus (brte et perpétuelle des grands et du peuple; chacun de ces deux partis de voit avoir un des rois pour protecteur. Le gouvernement ne fut [amais plus agité que depuis Eurysthène jusqu'à Lycurgue [7).
Témoin des maux que produisoit une double ^« <!»« a> ^
/ T 9 If A • * r eurgue; ce que
royauté , de tout ce qu elle otoit de force au gou- Théopompc. vemement , Lycurgue la laissa pourtant subsister. Les institutions qu'il y ajouta ne dévoient pas rendre les Lacédémoniens plus patiens envers une autorité dont ils pouvoient croire que Tafibiblissement tourneroit au profit de leur propre pouvoir. Elle fut ébranlée plus violemment encore par rétablissement des éphores. L'inimitié qui subsista toujours entre les deux branches de la royauté, ne leur laissa pas même ce moyen d'une résistance mieux concertée que
(6) Montesq. Il , chap. IX. Aristot. III, chap. XI V, p. 35^.
(7) K(7/rci-Jessus, pag. 199 et 200,
runioii des rois auroit pu leur offrir. Quelques grands hommes , nés parmi eux, donnèrent quelque éclat au diadème ; il se seroit affermi sur leur front, si un seul prince Feût porté : mais cette reconnoissaiice et cette affection , accrues par de hautes qualités et d'importans services, étoient en présence des passions rivales de l'autre roi , toujours sûres d'être secondées par ces éphores , puissans sur le peuple, et ennemis invincibles de tout autre pouvoir. On pensoit que le salut de i*état étoit dans la discorde des rois (S).
Théopompe étoit de la branche cadette (<;) : c*est à elle qu'une inquiétude ombrageuse envers une branche aînée, qui auroit voulu occuper seule le trône, devoit naturellement inspirer ridée de se rapprocher du peuple , de le flatter et de lui accorder des magistrats particuliers. La jalousie , dominée par la haine, ou par la crainte, qui n'est qu'une haine dissimulée, a souvent précipité les rois dans de déplorables erreurs : celle de Théopompe fut également funeste aux deux races d*Héraclides. Plus habile ou plus circonspecte, la reine cherche vainement à le détourner
Aristot. PoUtù], II, chap. IX, pag. 551. (<;) li ctoit fils de Nicandrc et petit- fîU de Charilaii;. Chari< \.K\xi avoit régne soixante-quatre an.s
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cTun si téméraire projet; le roi fait cette réponse, que depuis vingt -cinq siècles tant d'historiens ou de philosophes ont célébrée , et qui n*en mérite pas moins h réprobation de tous les amis d*un gouvernement tranquille, d'une autorité erme et respectée : <^ Loin d'amoindrir la royauté , je la laisserai d'autant plus grande k mes successeurs, qu'elle sera plus durable '> (lo). Et n'oublions pas que la royauté avoit dès -lors, dans 8a double existence , dans l'existence et Torganl sation d'un sénat , dans la détermination faite des attributions du prince , des lK)rnes posées par la constitution de f état. Théopompe étoit plus sage, lorsqu'il disoit qu'un moyen d'affranchir la puissance des rois étoit de permettre à la vérité d'arriver jusqu'à eux , et de garantir les peuples de rinjustice (i i).
II étoit trop facile de prévoir quelle seroit ccquedc l'influence d'une magistrature qui joindroit à Î^^|!^]|^*J"^ l'activité nécessaire d'une puissance nouvelle la phorcs. force invincible d'une magistrature populaire, dans un pays où les citoyens délibéroient sur les intérêts de la patrie. Elle de voit passer de la représentation à la plainte, de fa plainte à la
(10) Plut. Lycurg. S- 1 1 ; Imtr.du prince, tom. Il, pî*g'779- Aristocc te rappelfe, v, chap. xi.
(11) Apcphth, lacidim. pag. 222.
menace 9 de la menace à Toppression. Nous aiions voir ce que devint la royauté.
Les rois étoient inviolables; ils cessèrent de Fétre. On en vit d'appelés dans les tribunaux, d'envoyés k la mort : Pausanias ne se déroba que par la fuite à une semblable condamnation (12]; Agis III périt sous le cordon des bourreaux (13). Les rois commandoient les armées avec une véritable souveraineté ; on leur donna des surveiilans qui tempéroient Fexercice de leur autorité (i4)« S'ils n'avoient pas la toute-puîssance» aucun pouvoir n'étoit au-dessus d'eux: les éphores leur intimèrent des ordres; ils suspendirent leurs décisions , les forcèrent de pardr pour l'armée, les forcèrent d'en revenir (ij). Un nouveau serment leur fut imposé, chaque mois; et tous les neuf ans, d'après des signes observés dans ie ciel par les éphores eux-mêmes, un roi pouvoit être suspendu de ses fonctions , comme coupable envers les dieux (16). Et c'étoit une magistrature mobife, annuelle, qui trai-
(r 2) Plutarq. Lysand, S. ;<î. Le voir aussi , Vie tVAgis , $. 13. (13) Plutarq. Agis, $.21. Les cphorcs font aussi assassiner le frère (le ce roi [ibiJ. S. 30 ;.
( I .j) \ "uir ci-aj»rès , pa^. 22^.
(1 0 ri7>tiitort ci-a[>ici, cliap. ifl , pî-.i:. 262 et 2<ï;. (l'^y Xcn. RqK liiCid. p.* g. 6yo. Wvi. A^ii , S» ^ l»
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t ainsi une magistrature perpétuelle et hérédi-
Dans les pays mêmes où une jalousie inquiète erche à diminuer constamment les prérogaes de la première dignité de Tétat y on lui rend bonneurs ce qu'on croit nécessaire de lui ôter puissance. Les éphores ne se soumettoient s toufours à ces marques extérieures d'un utile spect : ainsi, quand les rois paroissoient » acun se levoit; les éphores seuls restoient ds ( 1 7)« Aristote a fort bien remarqué (18) le la puissance tyrannique de ces magistrats , la nécessité où se trouvoient les rois de caiser le peuple et ses chefs , changèrent la forme . gouvernement et le firent tomber dans la déxratie.
Une telle différence entre l'autorité des rois le titre qu'ils portent , a pu seule faire croire le ce n'étoit pas la même dignité qu'on vouloit primer. On a mêoie dit que leur nom appeldf ne fut pas le même à Sparte que chez les itres Grecs : mais c'est une erreur démentie
(17) Xén. i^iii Nicolas de Damas, pag. 568. Les rois au Miis ne se levoient pas quand les cphores cntroicnt , comme I Ta souvent dît. Agcsiias fut le premier qui ne craignît pas : \t faire. Voir Plut. Agésilas, S- 9. (iS) Politiq,\\, chap. IX, pag. 330.
par tous les passages de Xénophon, de Platon ^ d'Aristote, de Plutarque, de tous les auteurs anciens (19)-
On a aussi comparé les rois de Sparte aux consuls de Rome (20). li n'y a guère, entre leur pouvoir , de véritable analogie que le commandemjent des armées : les rois étoient à vie, et les consuls annuels; les consuls étoient électifi» les rois héréditaires ; les rois étoient les chefi de la religion (21), et Fintendance du culte avoit à Rome un magistrat particulier , un grand pontife; les tribuns même, quelle qu'ait été leur puissance, fîirent loin d'avoir jamais sur les consuls cette étonnante autorité que les éphores exercèrent sur les rois.
^Dcsrois^tantqu'iis Ce n*est pas que les rois, quand ils cessoient pane, de combattre, n'eussent, dans l'intérieur de la cité , la jouissance de quelques honneurs et Fexercice de quelques droits ; il est juste de les rappeler, en regrettant que ces prérogatives n'eussent pas plus de force. Lycurgue leur avoit assigné une portion de terres plus considérable, comme une salle particulière pour les repas com-
( 1 9) yoir la note G aux Eciaircissemcns,
(20) Voir Mably sur les Romains , l , lom. IV, pag. 250.
(11) Hcrodot. VI , S. 5^. Ko/r ci-après , rhap. iv, pag. 18 1 .
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muns ( 22 ) ; les deux rois dévoient toujours manger ensemble dans cette salle et à la même table (23). Hérodote dit (24) ce qu'on leur don- Qoit, quand ils venoient aux repas publics; ce qu'on leur envoyoit, quand ils n'y venoient pas. Ofiroit-on un sacrifice , au nom de la ville; ils ivoient la première place au festin : toujours, on les servoit les premiers ; on leur donnoit une double portion, et ils en accordoient une à ceux qu'ils vouloient honorer. Les premiers aussi , ils Usoientles libadons, et ils avoient, outre une portion des animaux immolés , la peau de toutes les victimes : on leur réservoit même quelquesuns de ces animaux , afin qu'ils pussent continuellement, lorsqu'ils le jugeoient nécessaire, invoquer ou interroger les dieux (25]. Deux fois par mois, l'état leur en fournissoit, pour des sacrifices prescrits. Dans tous les jeux, continue Hérodote, qui vivoit au temps de la gloire de Sparte, ils ont la place d'honneur et ils nomment les proxènes (26) ; ils choisissent aussi chacun
(11) Xén. RépuhL lûcéd, pag. 690.
(13) Plut. Vied'Àg/siias, S. Ji-
(14) Liv. VI , S. 57-
(25) Hérod. et Xénoph. i6U.
{16) Voir ci-dessus , introduction, p. 33 » et cî-aprcs, ch. V, pag. 309. Hérodote parle d'un sceptre que portoicnt les rois.
deuxpythîens (27) , qui sont nourris avec eux aux dépens de' Fétat : ces deux fonctions étoient les seules dont la ^nomination leur fût réservée; elle appartenoit de droit à ceux qui avoîent la surintendance du culte , le commandement général de Tarmée, et la présidence du sénat, où se discutoient les intérêts de Sparte dans leurs rapports avec les autres peuples (28).
Hérodote nous dit encore quelles étoient les affaires soumises à la décision des rois. Si une héritière n'avoit point été fiancée par son père , ils déterminoient à qui elle seroit mariée : vouloit-on adopter un enfant , on ne pouvoit le faire qu'en leur présence. Les chemins publics les concer* noient. Ils assistoient aux délibérations du sénat ; ils y avoient une double voix : absens y ils pouvoient charger de voter pour eux des sénateurs qui leur étoient unis parles liens de la parenté (29).
Tous les écrivains ne sont pas d'accord avec Hérodote sur le double suffrage qu'il attribue aux rois. Thucydide , dont l'ouvrage est postérieur , et dont les connoissances politiques étoient plus étendues, le nie formeHement {30); la manière
(27) Voir ci-après , chap. iv , p, 28 1 , et cliap. Vlll , p. 4 1 7.
(18) l Vit Xénophon , Fépuhl. Incéd, pag. 68 9 .
(29) Hcrodot. vi,S. SJ.
(30) Liv. i| S- 20. Ko/Vaux Eclaircissemens ia note H.
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dont il s'exprime ajoute k la force de son assertion : ce II est des choses , dit ce grand écrivain , qui existent de nos fours , qui ne sont pas du nombre de celles que le temps a effacées de la mémoire , dont on n'a cependant que de dusses idées dans le reste de la Grèce : ainsi Ton croit que les rois de Lacédémone donnèrent chacun deux suffrages au lieu d'un .... tant la plupart des hommes sont indolens k rechercher la vérité, et aiment à se tourner vers la première opinion qui se présente ! >> II est difficile d'être plus posidfl Une semblable prérogative eût été d'ailleurs trop en opposition avec les efforts multipliés des chefs du peuple contre la puissance royale; elle eût enfin porté à trente-deux les votes du sénat , tandis que nous n'en retrouvons jamais que trente dans les écrivains de Fantiquité , ceux des vingt-huit sénateurs et des deux rois.
Les prérogatives accordées aux rois , quand i>« ««h, à i ils étoient k Sparte, ne les plaçoîent pas fort au- *'**^ dessus des citoyens ordinaires ; on avoit dû les limiter ou les rabaisser k ce qui ne pouvoit offrir ni danger ni ombrage pour les magistratures rivales. II n'en étoît plus ainsi k l'armée : la nécessité absolue d'un chef unique et d'une grande autorité ne permettoit pas d'y réduire la royauté
à des honneurs stériles. Cependant, là encore on finit par les soumettre à un contrôle actif et perpétuel : mais ce ne fut que cinq siècles après Lycurgue ; et des écrivains reçommandables (31) se sont trompés, quand ils ont parlé de cette limitation du pouvoir royal comme ayant été continuelle. Les conseillers que l'on plaça auprès des rois (52) étoient de véritaUes inspecteurs, exerçant une surveillance k laquelle on pourroit donner un autre nom. Deux des éphores accompagnoient même le prince à la guerre, pour y exercer sans doute une surveillance plus directe encore et plus étendue (33). Barthélémy croit qu'ils ne s'y méloient que des affaires que le roi vouloit bien leur communiquer; mais lui-même dit bientôt après qu'ils ne l'accompagnoient à l'armée que pour épier sa conduite (34). N'eûton fait que ce changement à l'autorité des rois, on seroit étonné de lire dans Xénophon (3 j ) que
(p^ Rolfîn, Hist, une. IV, pag. 482 et suiv. Condilf. HisL une, I, chap. XIV.
( 3 2) l'Wr Aristote , Politique , n , chap. ix , pag. j 3 i .
{ j ^) Xcnoph. Hellén, Il , pag 478. Pauw s*cst donc trompe quand \\ a dit , pag. 330, que les éphores ne pouvoîent s^absenter de Sparte.
(54) ^^'^'*^'g^ d'Anachanis, IV, pag. 148 et 163. VoirXén, Hellén. Il , pag. 478.
(SJ] R^Mquc dcLacédémone , pag. (^89.
ce fut le seul pouvoir qui ne soufTrit aucune altération dans !a constitution de Fétat.
Oest pendant la guerre du Péloponnèse que ces inspecteurs furent établis : une loi ordonna même que désormais l'armée ne pourroit sortir de Sparte , sans que ia décision du roi eût été approuvée par dix citoyens qu'on iui donnoit pour conseil (36]. Nous ignorons s'il fut soumis à une obligation semblable , au milieu des camps : elle pouvoit compromettre la victoire. Le roi devoit décider seul, si les opinions étoient diverses; la défiance et la jalousie attendoient un revers pour signaler une faute au mécontentement du peuple.
Dès le premier jour, le roi marchoit et agissoit en véritable chef de Farmée. Xénophon a recueilli (37) toutes les dispositions concernant les prérogatives et les honneurs qu'on lui accordoit. L'état fournissoit à la subsistance du prince et des généraux, qui, toujours près de lui, pouvoient l'aider de leurs lumières. Le roi seul ofTroit
{y6) Thucyd. v, S. 65. Agcsilas emmène trente capitaines pour l'assiitcr et le conseiller; mais ces guerriers qu*il réclame en même temps que iiuit mille hommes de troupe (Plut. Lys, S* 43 » -^o ^"^- S' 7> "^ doivent pas être confondus avec les conseillers inspecteurs dont je viens de parler.
{37) f'fr"^'f*it«: *^ Laccdétnvn€t pag. 688 et 689.