CHAPITRE IV
Assemblées Ju Peuple j Délibératiûns pubtiques , Élections , Drûit de cité , Population.
«im«ni r»A- <c \^ E fut au corps de la nation que Lycurg^e
C^U peuple .,, ., • »v**I««
iroiiauxdé- remit 1 autorité souveraine, cest^a-dire, le droit kMu pouu- dç fairç des lois , d'ordonner la paix et fa guerre,
et de créer les magistrats auxquels elie devoir obéir. » Ainsi s'exprime un écrivain ( i ) , admirateur froid quoique passionné, mais opiniânre et imperturbable , des Lacédémoniens et de leur gouvernement. Cependant des rois existoient avant Lycurgue , et ils recevoient leur autorité de leur naissance. Le législateur n'avoit pas remis au corps de la nation le droit de faire des lois ; la démocratie eût alors existé tout entière : il avoit au contraire voulu , par l'institution d'un sénat perpétuel , et que rendoit plus indépendant son inamovibilité même, opposer une digue puissante à l'autorité populaire, comme k la tyrannie
( I ) Mably , sur les Grecs , 1 , lom. IV, p. 1 6. Il n'est pas plus vrai que Tai^semblcc se composât de députés choisis , comme ie dit SAÎnt-Lambert, Principts ttes niiZurs des nations , t. III» p. 570.
LEGISL. DES LACEDÉMONIENS. CH. IV. 27;
des rois (2), Uoracle apporté de Delphes par Lycurgue donnoit le droit de sanction k rassemblée du peuple (j); mais la proposition ne lui appartenoit pas, quoiqu'on ait vu, dans la suite, les éphores joindre à leurs usurpations Finfluence que donne l'initiative des lois.
L'assemblée du peuple n'avoit pas attendu cette entreprise de ses magistrats , pour essayer de changer ou d'altérer par des amendemens les décrets soumis à son approbation. Pouvoir amender sans réserve une loi proposée, c'est reprendre Finitiative que place ailleurs la constitution de l'état; c'est s'attribuer un droit qu'on n*a pas reçu d'elle. Le sénat et les rois eurent de nouveau recours k l'autorité des dieux. Un oracle obtenu d'Apollon défendit de rien ajouter ou retrancher k la résolution proposée ; il autorisa les sénateurs et leurs chei^ k dissoudre l'assemblée et annuller toutes les modifications qu'elle auroit voulu faire (4)- L'instituteur des éphores « Théopompe, est un des rois sous lesquels cet oracle fut rendu. Les bornes posées par Lycurgue se trou voient ainsi raffermies, au moment
(a) Voir ci-Hc$su$, chap. ni , pag. 243 etsuh. ( j) Plut. Vie de Lycurgut , S. 9- (4) /i/V.S. 10.
OÙ alluit naître une magistrature qui devoit les déplacer toutes, droit dciire. Une des attributions les plus importantes étoil le droit d'élire. Lycurgue avoit confié à rassemblée du peuple le choix des sénateurs ; elle nomma ensuite les éphores, et l'on peut se souvenir du jugement d'Aristote sur le mode ou les formes de ces élections (5). La nomination exclusive de ces deux grandes magistratures et la sanction nécessaire des lois donnoient aux citoyens une assez grande autorité.
Y participèrent-ils tous également l Quand les Héraclides furent revenus dans le Péloponnèse, quand Eurysthène et Proclès eurent établi leur résidence à Sparte , les habitans des environs se soumirent à leur autorité , sous la promesse d'être régis par les mêmes lois que les Spartiates y de jouir de tous les droits de citoyen et d'être admissibles à toutes les magistratures (6). Ce traité fut souvent mal observé. Les Spartiates assistoient seuls à l'assemblée que plusieurs écrivains appellent , d'après Xénophon, la petite assemblée (7^. Les Laconiens étoient tous con-
(5) JWci-tIcssus, chap. III, pag. 247 et i6<),
(6) Strab. Vlll , pair. j64 in iiuf.
(7) Mix^ txHAiîwa.
LÉGISL. DES LACÉDEMONIENS. CH. IV. 277
voqués pour les réunions extraordinaires , ou les grandes réunions , comme les appelle encore Xénophon (8) ; on admit enfin jusqu'à des alliés > si la délibération les concernoit (9).
Suivant l'auteur du Voyage d'Anacharsls (10), * Diffrrente la petite assemblée avoît lieu lorsqu'il falioit ré- *j" ^^ "^^ gler la succession au trône, élire ou déposer des «*•"»• magistrats, prononcer sur des délits publics, statuer sur les grands objets de la religion ou de la législation : on convoquoit l'assemblée générale lorsqu'il s'agîssoit de guerre, de paix et d'alliance ; on y discutoitles prétentionset les plaintes mutuelles, les infractions aux traités, les voies de conciliation , les projets de campagne et les contributions à fournir.
Cette division est-elle exacte! Elle renferme des objets qui n'ont pu former une attribution , puisqu'ils n'étoient pas de nature à laisser des doutes. Telle est la succession au trône. L'ordre en fut si invariablement prescrit, que la mort du prince investissoit nécessairement de la couromie Théritier désigné par la nature et par les lois de rétat. Une seule fois , Tonde voulut
(8) Hellcn. III , pag. 495. Voir Crag. I, chap. vil , 11 Bariluf. IV, pag. 165.
(9) Xcnoph. HeUi'n. V, paj;. 554 cl J90.
(10) Chap. XLV.tom. IV, png. i6j et xfyC.
Z-ji HISTOIRE J>£ LA LEGISLATION.
disputer le trône à son neveu ; mais le jugement fut prononcé par le sénat, qui consacra le droit d aînesse ( 1 1 )• Je rapporte ce fait y quoique étonné de le trouver dans Fbistoire; il semble eflectivement que , au point où en étoit alors le pouvoir populaire , les éphores n'auroîent pas dû laisser à dautres un semblable jugement. Les historiens ne disent pas quelle autorité prononça entre Léotychide y exclu du trône comme bâtard, et Agésilas, qui Tavoit réclamé comme fils légitime d'Agis (12)' Nous ne voyons pas même qu'une décision solennelle fût intervenue : le crédit de Lysandre et l'interprétation habile d'un oracle (13) ne permirent pas que des droits aussi certains que ceux d'Agésilas pussent être discutés. Sous le règne d'Anaxandride (i4}> Ist succession au trône étant menacée, dans la race des Agides , par la stériliié de la reine , les éphores s'étoient rendus au sénat pour soumettre à sa délibération le désir qu'ils avoient exprimé au
(11) Pausan. Iil , S* VI. Voir ci-dessus, chap. il» pag. 236*
( 1 2) Voir ci-<iessus , chap. H , pag. 1 37.
(13] Un oracle avoit fait craindre un règne boiteux; on I*appliquoi t à AgésiJas , qui i'étoit. Lysand/e répondi (que par boiteux on devoit entendre un bâtard comme Léotychide, un roi quf n'étoît pas véritablement de la race d'Hercule. Plut. j4gét. $• 4-
(14) Dans le VI.< siècle avant Tère chrétienne.
roi , de ranimer par un second mariage les espérances des Lacédémoniens (15).
II n'est pas plus certain que rassemblée du peuple prononçât sur les délits publics. Les aJS^res criminelles étoient ordinairement portées au sénat : il tenoit en sa puissance , dit Plutarque , la vie , l'honneur et la fortune de tous les citoyens (16). L'accusation contre les rois auroit pu seule être jugée par l'assemblée générale : la mère et l'aïeule d'Agis le réclamèrent pour lui (17} ; mais elles le réclamèrent en vain : les éphores l'avoient condamné; ils ne souffi-irent pas qu'on appelât de leur décision à ce peuple dont ils prociamoient l'autorité avec tant de véhémence quand ils en étoient les ministres» dont ils menaçoient les droits quand on cherchoit dans sa justice un recours contre leur tyrannie. Ijes vingt-huit sénateurs , assistés des éphores et de Fautre roi, avoient prononcé , un siècle et demi auparavant, sur l'accusation formée contre Pausanias (18); mais ici les éphores du moins furent d'avis de l'absoudre , tandis que la haine égara le roi , qui osa condamner, au point de lui
(1 5) Hcrotl. v , SS. 39 et 40.
(16) Xcnoph. Rep. Ucéi, pag. 684* Plut. Lyc, S* 55*
(17) Plut. Vit d: A^s , l. x\ .
(18) Plus, m, S. ;• r^/VCrag.lVychap. VIII, pag. 4)8.
28o HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
faire oublier , avec les droits de la justice » les droits et les intérêts du trône » en concourant il un jugement semblable. Sur vingt-huit sénateurs» quatorze votèrent contre Taccusé , quatorze en sa £iveur ; le roi se réunit à ceux qui votèrent contre lui. Les cinq éphores , joints aux quatorze sénateurs qui avoient opiné pour Fabsolution, sauvèrent Pausanias de ia mort qui le menaçoit.
Les grands objets de législation étoient portés sans doute à l'assemblée du peuple : de quoi Tauroit-on entretenue, si ce n'avoit été des premiers intérêts de l'état! Mais Lycurgue avoît posé les limites du pouvoir qu'elle devoit exercer. Une délibération préalable du sénat étoit nécessaire ; on ne portoit à l'agrégation des citoyens qu'une résolution déjà prise par lui: elle ne pouvoit que donner ou refuser un assentiment de- 5nandé (19) ; seulement, après i'institudon des éphores , ou plutôt à mesure que s'accroissoit leur pouvoir , ils présentèrent à l'assemblée du peuple les délibérations sur lesquelles il y avoh eu partage au sénat (20). La proposition d'Agis pour rétablir les lois de Lycurgue fut d'abord
(19) PlvLUl^c.SS' 9. 10 et 13. Voir ci-dessus, f^g, 275.
soumise aux sénateurs , soumise ensuite au peuple, puis présentée de nouveau à la décision des premiers , et, une voix de plus Payant rejetée , elle ne fut plus reportée à l'assemblée générale des citoyens (21). Je ne voudrois même pas assurer que cette assemblée ait toujours été consultée par les éphores, quand ils eurent donné une si grande extension à leur autorité : je ne vois pas qu'ils l'aient consultée, quand ils arrétoient un général au milieu de ses victoires, quand on le transportoit tout-à*coup loin des pays témoins de ses succès , quand on lui ordonnoit subitement de déposer les armes et de revenir à Sparte (22). La loi sur les successions, proposée au temps d'Agis , paroît cependant avoir été soumise , par l'éphore qui fa fit adopter , à rassemblée générale du peuple (2 j).
Quant aux matières de religion , elles ne formèrent jamais l'objet d'une délibération publique. Les rois furent, sans contestation, les pontifes de l'état (24) ; ils avoient auprès des dieux des envoyés perpétuels (2 5), et les oracles
(ai) Uid.SS. 1 1, ta et 13.
(ai) Voir c\-dcssu% , chzp. iil, pag. %6i et 263.
(a3) V\ut. Vu d'Agû, S. 7.
(a4) ybir cî-aprcs , chap. v Jii , pag. 381.
(a 5) Les pythicns. [Wci-dcssus, p. 224, et ci-aprcs, p. 417.
devinrent souvent de véritables législateurs 9 dont les éphores sentirent si bien l'influence , qu'ils cherchèrent plus tard à se l'approprier pour le succès de leurs vœux , ou à y suppléer par d'autres moyens tirés de la superstition populaire (26). Les grandes assemblées y celles où tous les Laconiens furent admis, délibéroient bien sur des objets qui concernoient la guerre et la paix» les alliances, les contributions à fournir. II eût été nécessaire pourtant de rappeler aussi que les délibérations du sénat dévoient précéder (27) : quand la perfidie de Pausanias eut &it donner aux Athéniens le commandement de la flotte grecque , le sénat de Sparte se réunit pour savoir si Ton déclareroit, ou non, la guerre à des rivaux auxquels venoit de passer le sceptre des mers ; ce fut aussi l'objet des délibérations du peuple, et un sénateur de la famille des Héraclides fit prévaloir également dans les deux assemblées les motifs de conserver la paix (28). II eût été pareillement nécessaire de rappeler que les roisavoient eu dans les camps une autorité exclusive et indépendante, jusqu'au moment où les éphores leur ■ ■ I ■■■ I ■ ■■ ■ ■ 1^— — ^ii
(26) Voir ci-après, chap. VIII, pag. 416.
(27) Voir ci-dessus, chap. 111 < p. 244» ^t chap. IV, p. a^j.
(28) Diod. U,S« 50.
LÉGISL. DES LACÉDEMONIENS. CH. IV. 283
donnèrent un conseil militaire (29), et s'arrogèrent le droit de les faire revenir de Farmée par un commandement absolu. Dans aucun cas , d'ailleurs , les projets de campagne ne furent discutés dans l'assemblée du peuple. Un tel fait ne peut être supposé ; il est trop contraire à la nature des choses, à Tintérêt public, au succès de la guerre; et Xénophon nous dit lui-même (30) quelle étoit encore, à cet égard, au quatrième siècle avant l'ère chrétienne , l'autorité des rois.
L'assemblée du peuple se tint long-temps en où et «pu plein air et aux bords du fleuve. Lycurgue avoît Î^J^X * voulu qu'on choisît un lieu sans ornemens : il craignit de laisser détourner vers des lambris , des statues ou des tableaux, une attention que réclamoit la patrie (31). Une salle fut bâtie dans la suite : c'est à sa voûte qu'on suspendit la lyre de Timothée, après qu'on Feut puni d'avoir ajouté à cet instrument quatre cordes nouvelles (32). Les bâtons n'étoient pas permis dans les assemblées générales : Finterdiction remontoitau temps ou im jeune Lacédémonien frappa Lycurgue»
(19) Voir ci-dessus, chap. il, pag. 2 16. Deux éphores même l'y Suivirent.
(30} Républ, lacéd. pag. 689.
(31) Plut. Vie de Lycurgue, S. 9.
(32} Pausan. m. S* n.
qui venoit de changer la constitution de Fétat ( 3 3). L'île formée par les contours du fleuve avoit été choisie pour en éloigner plus sûrement des attiroupemens fiictieux , assurer mieux la liberté des suffrages, et constater £icilement, sur un pont que l'on traversoit , le droit de ceux qui se présentoient pour concourir aux délibérations publiques.
II y avoit des assemblées annuelles pour réfection des magistrats (34); il y en avoit de ptus fréquentes pour les discussions politiques. On tenoit les dernières à jour fixe , ou d'après une convocation spéciale (35)* C'étoit, chaque mois, à la pleine lune, qu'avoient lieu les assemblées ordinaires (36) ; elles ne pouvoient se réunir
dans les dix jours qui suivoient la mort des
rois (37).
convMadoa et L'oracle de Delphes avoit décidé que les rois nibu/s • *dr^i ®^ ^^^ sénateurs présideroient aux assemblées du uffragc. peuple (38). A mesure que les éphores avan*
(j3) Plut. LycuTgue, H. 16 et 17.
(34) Voir ci-dessus , chap. III , pag. 247 et 269.
(j5) Voir Thucyd. I, S* <>7» Plut. Lycurg. S. 9» Crag. I, chap. Vil //fj&ff.
(}6) Barthéi. chap. XLV, tom. IV, pag. 165. (j7) Hcrod. VI, S. 58 infnt.
(58) Plut. Ile Je Lycurguc , S. 10.
çoient dans le domaine du pouvoir, ils dévoient chercher à obtenir une prééminence plus analogue au caractère de leur magistrature. Xénophon (39)&it convoquer par eux une assemblée, peu de temps après la guerre du Péloponnèse , au sujet de la conspiration des ilotes. On pourroit croire que cette assemblée , tenue à la hâte dans un moment de danger public, n'ofire pas une preuve suffisante de l'état ordinaire des convocations , si la formule ne supposoit que les éphores s'étoient déjà investis de cette autorité (4o)« Des auteurs même un peu antérieurs, Hérodote et Thucydide , placent toujours ces magistrats à la tète des assemblées du peuple de Sparte (4i)*
Le droit de voter étoit acquis à tou3 les citoyens qui avoient trente ans ( 4^ ). Quelques écrivains ont semblé croire que l'aîné de la famille avoit seul droit d'y assister ; aucun ancien auteur n'indique cette limitation. Thucydide (43) ^t mettre la question aux voix par les éphores
(39) Helien, lll» pag. 494.
(40) K(;/V ci-dessus, chap. lli, pag, 272 et 273.
(41) Crag. I, chap. VU, pag. 50.
(42) On peut le conjecturer, d*aprcs Plutarque, L}'c. S. y4. TWCrag. ni, pag. 340.
(43) Liv.i, S. 87.
et compter par eux les suffrages. On vôtoit d'à* bord par acclamation ; s'il y avoit quelque doute» on se rangeoit à droite ou à gauche » suivant l'avis qu'on adoptoit : les voix étoient ainsi bientôt recueillies. La majorité décidoit(44)*
Long-temps il avoit été défendu de motiver son opinion par un discours (45); quand on le toléra , quelques conditions furent mises au drdt déparier. Un orateur, dit Eschine (4^)> haranguoit les Lacédémoniens ; c'étoit un homme aussi diffamé par sa conduite que distingué par son éloquence : un vieillard se lève ; il se plaint que de pareils hommes soient écoutés \ il appelle un citoyen qui, sans avoir le talent de la parole» jouissoit d'une grande réputation de sagesse et de vertu ; il lui £iit proposer l'avis du premier orateur » afin que rassemblée prononçât d'après un homme de bien , et non d'après le discours d'un lâche et d'un pervers.
Drdt de M. U falloit être né à Sparte » pour être éligible res ^^"*1i^ aux magistratures. Plutarque dit même (47) que ;ibie M» magii- jg ^j^qIi Je cilé fut accordé au poète Tyrtée, afin
tttica.
(44) Thuc. I , S. 87. Crag. I , chap. Vili.
(45) Plut. Vie de Lj;c. S. 9-
(46) CTîmarquc, pag. 188. Voir Aulu-G. XVIII, chap. III, et Plut. II, pag. 41 et 80.
(47) ^pophih, des iMCiJem, p2g, i)o.
de n*avoir pas un étranger pour général : le fait et le motif sont pareillement incertains; Tyrtée ranima par ses vers le courage des Lacédémoniens , il ne les commanda pas ; il reçut le titre de citoyen , mais ce ne fut qu'après la victoire. Hérodote nomme unTégéate qui donna son avis , qnoiqu*étranger , dans une assemblée du peuple ; mais c'étoit comme allié , ayant pour lui-même et pour les siens un grand intérêt à empêcher que les Athéniens ne s'unissent aux Perses (48 )• Une condamnation pouvoit faire perdre le droit de dté (49} • L'exercice en commençoit à trente ans (50). Nous venons de dire qu'on avoit alors droit de suffrage dans les assemblées du peuple. Être né à Sparte ne suffîsoit pas pour être éligîble aux magistratures , il fkiloit être né d'un père et d'une mère Spartiates. II fklIoit encore être admissible aux repas communs , c'est-à-dire y pouvoir y apporter, chaque jour, le contingent prescrit (5 1)« Cette obligation est remarquable
(48) Hérod. IX, SS*7 et 9.
(49} ^'^ ci-après , c hap. x 1 1 1 , tom . VI , pag. a 5 .
(50) Voir Crgg, \, cTiap. v. Pausanias , III, S 14» dît qu'on appdoit ff^ùLipiç ies Lacédcmoniens qui passoicnt dans ia classe des hommes.
(51) Voir Crag. I, chap. m, pag. 31 et 34, et cî-après, chap.XI,pag.477.
288 HISTOIRE DE LA tiCISLATIONw-
dans un pays où les lois ÊLVorisèrent mal h propriété ; c'étoh comme le cens exigé » pour être élu y dans les autres républiques. Au temps des guerres avec les Perses , corrompus par Darius y les éphores , voulant obtenir que les Spar* tiates se réunissent à lui contre Alexandre, distribuèrent de l'argent aux plus pauvres , pour qu*ib eussent de quoi assister aux repas publics et qu'ils vinssent ensuite voter dans rassemblée. Le roi des Macédoniens le reprochoit au roi des Perses dans un de ses manifestes , et il ajoutoit : ce Tous les Grecs ont refusé vos dons , hors les Lacédémoniens » (52).
Lycurgue a voit joint des exclusions morales à celles qui résultoient de l'indigence ou de la patrie : on n'étoit pas éligible , on ne pouvoit même être électeur, on n'exerçoit plus les droits de citoyen , si f'on n'avoit pas eu le courage de se sou* mettre aux exercices laborieux sur lesquels le législateur avoit fondé l'éducation, la force et les mœurs des Spartiates (53}.
fRrmtcsciasscs Tous ceux qui pouvoîent fournir le contintioyeiw; tribus, gg^t demandé, furent désignés par la qualificadon légaux (54)* Les citoyens de la seconde
(52) Arricn, Exféd. d'Alex, II, pag. 85.
{5 }) Xcnoph. Républ, de Laccd, pag. 685.
(54) "O/uctct, Xcnoph. /^/W. et HelL Ul, pag. 494.
LÉGISL. DES LACÉDiMONlENS. CH. IV. 289
classe (55) n'étoient guère que des habitans. Ils avoient cependant le même droit par leur nais* sance ; ils appartenoient aux mêmes familles , aux mêmes tribus : mais ils n'ofTroient pas les mêmes garanties d'indépendance , et, si on ose le dire pour un peuple semblable , de désinté* ressèment; leurs besoins les rendoient trop et trop souvent tributaires des autres.
Un oracle , car c'est toujours par les oracles que nous procédons dans Thistoire des institutions de Lacédémone , avoit ordonné à Lycurgue (56) de diviser le peuple en tribus. On devroit conclure de cet ordre qu'une division semblable n'exîstoit pas avant ce législateur ; toutefois, quoi qu'en ait dit ou Plutarque ou Foracle , elle existoit depuis plusieurs siècles chez les Lacédémoniens. Onze cent soixante ans avant Tère vulgaire, les Minyens, chassés par les Pélasges de Tîle de Lemnos , vinrent solliciter un asile dans le pays de ces Tyndarides ( j 7) que leurs pères avoient suivis dans l'expédition des Argonautes; ils furent admis, comme ayant avec eux une parenté politique, reçurent des terres et furent incorporés parmi les tribus
[s s) 'Tm/meionç,
(56) Plutarque, l'icile Lycurgne, S- 9.
(J7) Castor et Poilux,
290 HISTOIRE DE LA LEGIStATION.
de Lacédémone. Vers le même temps, Théras, oncle d*£urysthène et de Proclès , partit pour aller fonder une colonie , emmenant avec lui beaucoup de Spartiates de diverses tribus : une d'elles portoit le nom d'Egée, peth-fiisde Théras (58). Quel étoit le nombre de ces tribus \ Cragîus (59) le porte à six : il se fonde principalement sur ce que dit Éphore (60), que fe pays fut divisé en six parts ou régions. II compte dans le nombre les Héraclides , qui n'étoient pas assez multipliés pour avoir ce caractère, qui étoient bien plutôt une fiimille qu'une tribu , la première Ae^ femilfes sous le rapport de l'origine et de la royauté, mais confondue avec les autres sous le rapport de Fhabitation, des agrégations pardculières et de l'exercice des droits.
L'auteur du Voyage d'Anacharsis (6 1 ) réduit à cinq les tribus de Sparte, et son opinion est préférable. Dans fa plupart des autres cités grecques, on retrouve, pour les grandes magistratures, un nombre de magistrats égal à celui
(58) Hcrod.iv, SS. »45. «47» '48.
(5^) Uv. I, chap. Vlypag. 4o.£ramiusclic iZraussi«pag. 8j. Il subdivise ensuite les tribus en cinq portions chacune.
(60) Strab. VIII, pag. 364.
(61) Chap. XLI, tom. IV, pag. 95 , « aux notes , pag. 52 j.
LÉGISL. DES LACÉDiMONlENS. CH. IV. 29I
des tribus ; on en prenoit un dans chacune d'elles : or Sparte avoit cinq éphores, cinq agathoer^ ges {6i)f cinq bidiéens (63 , et ces deux dernières dignités étoient , après le sénat et f éphorie, les plus importantes de Fétat. Ce n'est là sans doute qu'une présomption » mais elle a beaucoup de force.
Les cinq tribus que Barthélémy nous indique , sont ies mêmes , aux Héraclides près , que Cragius avoit désignées ; toutes sont rappelées par les écrivains ou dans les monumens de fantiquité : ies Égides, les Limnates, les Cynosuréens » les Messoates et les Pitanates. Les deux savans que fe viens de citer nous font connoitre l'origine ou Fétymologie du nom qu'elles portoient. Leur emplacement est déterminé par Barthélémy d'après ce qu'avoit écrit Pausa^
nias (64) •
Sparte n'avoit pas de murs (65); et aucun des écrivains qui l'ont remarqué , n'a laissé échapper cette phrase de rhéteur, qu'elle étoit gardée par
(^2) Voir ci-après, chap. V, pag. 3 14.
(^3) Voir ci-après ,' chap. V, pag. 305.
(^4) Tom. IV, aux notes , pag. 5 a6 rf suiu.
(65) Plut. Lysand, S. ^8. Xénoph. HtUén. VI, pag. 6o8. Corn. Ncp. Lysand, S. ^. Justin, XIV, chap. V. Ce ne fut qu'après le siècle dVMexandre qu*on Tentoura de murs.
a92 HISTOIRE DE LA LEGISLATION.
le courage de ses habitans. Âgésilas lavoit dit d'une manière bien plus animée et bien plus éloquente, lorsque, montrant des citoyens armés à quelqu'un qui s'étonnoit que Sparte fût sans murailles, il ajouta : Voilà les murailles des Lacédémoniens (66). La vérité est que c'étoit bien plus une réunion de bourgades , qu'une ville. Les maisons de chaque tribu formoient une masse isolée et distincte , que séparoit des autres un espace vide où furent élevés quelques temples et quelques tombeaux ; et au milieu de ces groupes étoient la citadelle et la place publique {67). Le Péloponnèse n'avoit eu long-temps que de pareilles bourgades ; ce n'est point par des noms de ville, mais par le nom de pays, qu'Homère en désigne les différens états (68).
II paroît que les tribus se subdivisoient. PIutarque le laisse croire , plutôt qu'il ne Taffirme ; mais des savans distingués l'interprètent ainsi (65^), sans offrir néanmoins aucun développement qui tende à l'expliquer. Je suppose que c'étoit par
(66) Plut. Apifhth. pag. 1 1 o.
(67) f^^/V le plan joint au Voyage d'Anacharsis.
(68) Sirab, Vil I , p. 3 36 et 3 37. Il y donne plusieurs exemples de cités ainsi foimces par des bourgades distinctes. Voir aussi Thucyd. I,S. «o; Diod. xv. S- lll, n Paus. vin,S. 45.
(69) Crag. I,rhap. VI, p. 4j. UbboLmm. tom.ni,p. 133.
LEGISL. DES LACEDÉMONIENS. CH. IV. 293
races ou lignées; par Torigine primitive aussi , comme il arriva pour les Minyens y qu'on plaça dans les tribus qui existoient (70), Les Mi« nyens y furent disséminés, peut-être au hasard» mais plus vraisemblablement par familles : on ne voulut pas qu'ils formassent tous une seule agrégation; on dut préférer de les confondre avec ceux dont ils venoient habiter la patrie. Pour la race même des Héraclides, fe n'oserai assurer que les deux branches royales appartinssent à la même tribu ; Pausanias au moins place dans une bourgade différente leurs maisons et leurs tombeaux (71).
Plutarque nous parle encore des anciens de chaque tribu , et des obligations qui leur étoient imposées toutes les fois qu'il y naissoit un enfant (72).
Cette division existoit sans doute pour les ha- Des Lae^d bitans du reste de la Laconie, comme pour les popuuuonde habitans de la ville de Sparte : toutefois , les historiens ne le disent pas* Nous savons seulement que la classification en tribus fut aussi
(70) î^/rci-dcssus, page 289.
(71) Liv. ill| 1%, 12 et 14. Vçir aussi le plan joint au Voyage d'Anacharsis,
(72) l '"it de Lycurgue , S. J » .
ancienne que Lycurgue (73) ; qu'aucun privF lége n'y étoit attaché ; que les descendans mêmes d'Hercule n'en avoient aucun , les deux branches royales exceptées (74} ; que les Lacédémoniens désignés ordinairement par Lacédémoniens de province furent dans une situation moins favo^ rable, sous les rapports politiques (75) ; que les Spartiates réservèrent pour eux 9 autant qu'ils le purent , ou pour leurs premiers magistrats 9 Texercice de la souveraineté. Cette différence subsista long-temps. Il ne suffisoit même pas d'être né à Sparte pour exercer la plénitude des droits de citoyen ; il falloit y être né de citoyens qui les exerçassent.
Mais , quoique les Lacédémoniens de province fussent moins fevorisés que les citoyens nés à Sparte , il est pourtant impossible de leur appliquer ce que dit M. de Pauw (76), qu'aucun habitant de la Laconie, soumise aux Spartiates , n'osoit avoir chez lui ni épée, ni flèche, ni javelot, et que, quoiqu'on les eût désarmés de la sorte, on les massacroit en secret , afin de les affoiblir de plus en plus. On voit que l'auteur lui-même n'a voulu
(7 } ) ^"' ci-dcssu$ , pag. 289.
(74) Plut. Vie de Ly$andre , S. 46.
(7 5 ) Voir ci-dessus , pag. 176 et suiv, (76J Part. IV, scct. ix , tom. II , pag. 239.
LÉQISL. DES LACÉJDÉMONIENS. CH. IV. 29S
parler que des ilotes , envers lesquels un tel crime fut si souvent commis (77)* Il n'est pas moins impossible d'appeler les Lacédémoniens de province une classe abjecte , comme Ta fait encore un écrivain (78) qui se laisse quelquefois entraîner à ces systèmes absolus d eloge ou de censure, toujours plus commodes à adopter et plus piquans à défendre. Les Laconîens for-* moient si peu une classe abjecte , qu'ils combat- (oient dans les mêmes rangs , qu'ils étoient admis dans les grandes assemblées , qu'ils avoient reçu vne égale portion de terre , et qu'ils avoient autour d'eux pareillement des ilotes pour les cultiver (79). Je dis qu'ils avoient reçu la même portion de terre : en effet, quand Lycurgue les divisa , il donna neuf mille parts aux habitans de Sparte et trente mille aux autres Lacouiens (80} ; différence qui peut servir à connoitre par approximation la population comparée des hommes libres dans les diverses parties de Fétat. Nous dirons, dans un des chapitres suivans , quelle étoit la population des esclaves.
Les trente mille portions de terre données aux
(77) yoir ci-aprcs , chap.xii , pag. 5 28 et sut'p,
(78) ÉtU'ies de l'hîst, anc, tom. II» pag. 304. \
(79) ^'^^^ ci-ilcssus , pag. 282.
(8u) Plut. Vicde IjiUiguf, S. 11.
Laconiens qui n'étoient pas nés dans la ville de Sparte, dévoient être d*une valeur tout-à-fàît égale à celle des autres , si l'on en peut juger par les mots que Plutarque fait dire à Lycurgue , revenant après une longue absence , au moment où les moissons s'achevoient : « Ne semble-t-il pas que la Laconie soit l'héritage de plusieurs frères qui viennent de faire leur partage» (8i)î Une déclamation d'Isocrate (8 2) est le seul texte d*après lequel on établit la différence qu'on suppose. Nous dirons , au chapitre des lois civiles » ce qu'il faut en penser, sous le rapport de la valeur des propriétés. Mais Isocrate ne borne pas là ses reproches; et, quoiqu'ils aient ici plus de fondement, l'exagération est encore sans mesure. On ne peut croire que les Spartiates voulussent rejeter sur d'autres les fatigues de la guerre et ses dangers; il n'y a pas d'infustice que re*» poussent plus aisément leur éducation mâle et leur bravoure connue. Ce qu'il y a de vrai, c'est que les Lacédémoniens de province n'exerçoient pas dans toute leur étendue, comme les Spartiates , la souveraineté politique ; on les distiiiguoit même, à quelques égards, comme guer-
(81) Plut. Vie de lycurgue, $, \i, (Si) ranathcRoitjue , pag. ajo.
LÉGISL. DES LACiOÉMONIENS. CH. IV. 297
liers : dans les dénombremens des forces militaires , on lit toujours séparément ce qu'il y avoit de Spartiates dans l'armée, et ce qu'il y avoit d'habitans des bourgs et des campagnes.
Mais cela même nous apprend à quel nombre finirent par être réduits les véritables Spartiates. Dans le principe , ils avoient été jusqu'à dix mille ; ils n'étoient plus que mille au temps d'Aristote; et cependant leur territoire auroit pu nourrir quinze cents hommes à cheval et trente mille fantassins ( 83 ). Si Aristote ne s'est pas trompé, s'il est vrai sur-tout, comme l'affirme Hérodote (84) j que Sparte, comptoit encore huit mille citoyens après la journée des Thermopyles , quatre cent quatre-vingts ans avant l'ère chrétienne, la guerre auroit donc fait les plus étonnans ravages dans l'espace écoulé depuis cette journée jusqu'au moment où écrivoit Aristote. II est certain que jamais ia patrie commune ne fut plus menacée ; jamais on ne livra des batailles plus sanglantes ; jamais les Spartiates ne montrèrent plus d'intrépidité : les Perses faliguoient sans cesse les Grecs; et, indépendamment de ces attaques multipliées , où le patrio-
(83) Arist. Politique , II, chap. IX, pag. 329.
(84) Liv. VII,S.2 34.
2gi HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
tisme et le courage ne triomphoient du nombre que par le sacrifice de tant de braves soldats, des guerres nationales, celle du Péloponnèse en particulier , celle qui amena h bataille de Leuctres (8 j), venoient accroître sans mesure les pertes que Lacédémone £dsoit de ses premiers défenseurs. A Leuctres, sur sept cents Spartiates il en périt quatre cents (86). Cinq mille étoient encore, un siècle auparavant, à la I>ataiIIede Platée (87) , presque dans la même année où se livra ce combat des Thermopyles après lequel Hérodote dit qu'il restoit huit mille Spartiates \ 8 8 ). Anacharsis , que son savant înter* prète fait voyager au milieu du quatrième siècle avant l'ère chrétienne, remarque avec quel soin le -gouvernement veilloit alors à leur conservation ; on n'en exposoit qu'un petit nombre aux coups de l'ennemi. L'auteur ajoute (89) que deux princes qui avoient vécu dans le même siècle,
(^5} 37* ^'^ avant l'ère chrétienne.
{S6) Xénoph. Hist.grecq, VI , pag. 597.
(87} Hcrodot. IX , $. I o. Il y avoit aussi cinq mille Lacédcmoniemde province, $. 1 1 .
(8iJ) Xcnophon parle de quarante Spartiates k Tavénement d'Agésilas; mais on ne peut en rien conclure, comme le fait Barthélémy, pag. 102. Xénophon ne les indique qu*cn opposition avec ceux dont espéroient les conjurés.
(89) Chap. XLll, tom. IV, pag. 104.
LÉGISL. DES LACEOÉMONIENS. CH. IV. 299
Agésilas et Agésipolis, nemenoient qiielquefbis que trente Spartiates dans leurs expéditions : mais je crains qu'il ne soit tombé dans i*erreur ; ces trente étoient un conseil formé autour du roi 9 bien plus qu'une partie de l'armée, quoiqu'ils combattissent comme lui et à côté de lui ; Fhistorien grec qu'on cite, Xénophon, Texpiique lui-même (90) , au sujet d'Agésipoiis partant pour la guerre ; trente Spartiates Faccompagnoient avec cette obligation ou ce caractère. Il est aussi peu exact de dire (p i ) que , pour retirer quelques Spartiates de naissance d'une île ( Sphactérie ) où la flotte d'Athènes les tenoit assiégés , on alla jusqu à demander à cette ville une paix humiliante et lui sacrifier sa marine. Thucydide ne dit pas que les guerriers placés à Sphactérie fussent exclusivement de ces Spartiates , pas plus qu'il ne le dit de ceux qu'on plaça sur le continent; il ne les désigne (92) que par hoplites ou soldats pesamment armés : or tous les Laconiens pouvoient servir comme hoplites; et quant au traité qui mit les vaisseaux de Lacédémone sous la main des Athéniens, il auroit été juste , en rappelant une condition si humiliante
(90) Liv. v, pag. 362.
(91) Voyage d'Anach. tom. IV, pag. 103,
(92) Liv. IV, S. 8.
en effet , d'ajouter que ce traité n'étoît qu'une trêve, et qu*à son expiration, d'après une stipulation formelle , les vaisseaux dévoient être rendus aux Lacédémoniens (pj).
Des causes qui II y avoit plusieurs siècles que des guerres impabtkMi; insditt- p'a^ables faisoient tomber leurs ravages sur la fions et lois qui y population de I état. Ce n'étoient pas seulement
ceatribucrenc. • t t
quelques combats partiels , quelques campagnes plus ou moins tieureuses , quelques batailles terminées bientôt par une longue paix ; ce n*étoit pas une ville ou une forteresse, un rivage, le cours d*un fleuve, l'exercice d'un droit, une branche d'industrie , quelques richesses , qu'on se disputoit: c'étoit le territoire tout entier , la soumis* sîon durable de tout un peuple, l'abaissement et les malheurs de la servitude ou la domination d'un maître. Un grand nombre de Lacédémoniens avoientpéri aux champs de Messénie,dans les deux siècles qui suivirent l'établissement des lois de Lycurgue; la population avoit encore souffert des longues absences occasionnées par ces guerres , chez un peuple où il y avoit autant de soldats que de citoyens. Strabon et Justin (94)
(93) Liv. IV, S. 1^- Hi '^s réclamèrent effectivement; mais ies Athéniens furent peu fidèles à leur promesse. Voir le $. 23. (9i) Strab. vi, pag. lyS. Just. lii, chap.iv. Mais ce fut un
ont raconté l'histoire des Parthéniens, histoire qui seroit trop invraisemblable pour une autre nation, mais qui, pour celle-là, peut être conforme à ia vérité. Les besoins de l'état servirent aussi quelquefois la justice. Les citoyens combattant toujours et les ilotes jamais , les deux populations dévoient être dans une disproportion effrayante pour les premiers. La guerre avoit fait des esclaves : ce qu'elle coûtoit d'hommes , la nécessité de combattre encore , âisoient remonter ia postérité de ces esclaves au rang des citoyens (95). Ce moyen étoit plus juste et plus sûr que cette horrible cryptie dont nous aurons malheureusement à parier dans un des chapitres suivans (96) : elle opposoit le plus lâche des crimes à l'accroissement d'une population qui devenoit tous les jours phis nécessaire.
Tel devoit être l'effet de cet esprit guerrier auquel Lycurgue avoit tout sacrifié. Cette idée dominatrice lui avoit fait porter une loi non moins contraire aussi à la population qu'aux premiers droits de l'humanité. La force et la
foible secours pour ia population de Sparte ; on tes en éloigna bientôt.
(95) Voir ci-après, chap.xil , pag. 530 et suit»,
I96) Chap. XII, pag. 528.
vigueur étoient, dans le système de Futilité constitutionnelle , la première des qualités publiques et presque une vertu; la débilité étoit comme un crJme, puisqu'on Fexpioit par la mort (97). L'inconséquence égaloit la barbarie. Cet enfant si fbible dès ses premiers jours , Féducation et le temps Feussent fortifié peut-être. Ne Feussent* ils pas hit y il y avoit, dans la constitution même de Lycurgue , des travaux ou des fonctions qui n'avoient pas besoin, pour être bien remplis, d'une santé vigoureuse et d'une complexion robuste. Une imperfection physique marquoit ce Tyrtée qui rendit aux Lacédémoniens un service immortel (98); et l'on sait combien naquit débile {^^) ce grand législateur qui, plusieurs siècles avant celui de Sparte, avoit donné aux Hébreux ces lois qui vivront autant que la mémoire des hommes.
On est étonné qu'avec tant d'obstacles à la population , ou tant de causes qui dévoient la détruire , la législation n'ait pas cherché plus de moyens d'y exciter. Deux lois tendirent néanmoins à produire cet effet ; l'exemption des
(97) Plut. Lyc, S. 3a. yeir cî-apics, chap. XII, pag. 507, et note 34.
(98) yoir ci-dessus, pag. 287, et cî-aprcs , chap, x, p. 4/55.
(99) ^'''^ '^ tom. III de cet ouvrage, pag. a et 3.
LÉGISL. DES LACEOiMONlENS. CH. IV. 303
charges publiques accordée au père de quatre en&ns (loo), et la loi de Lycurgue qui avoit flétri les célibataires ( 1 o r).
D'autres causes amenèrent une diminution rapide de la population , quand des tyrans pe* sèrent |sur Sparte. II y eut un maître et plus de citoyens. Les habitans même, en transportant ailleurs leur demeure , cherchèrent à se soustraire à une oppression qu'ils ne pouvoient secouer ni combattre ; bientôt les cités se dépeuplent et tomrbent : la Laconie n'avoit plus que trente bourgs , au lieu de cent villes , quand Strabon écrivoit (102).
(100) Arist. VI, p. 33o.Éli«n, VI, chap. VI, dit cinqenfans; trois suffisoient, selon lui, pour être dispensé de faire la garde.
(101) Plut. Lycntg. $. 17 , et Apophth. pag. 227.
(ici) Strab. Vili, pag. 362. On peut voir, sur les villes de Laconie, Strab. pag. 362 et suiv,, le ill.<: liv. de Pausau., Meurs. Afisc. Lac. IV , chap. I et miv. , et Crag. 1 , chap. H.
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