‹ Histoire de la législationChapitre 18 sur 44 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Relations extérieures ; Relations commerciales; Étrangers , Alliances , Traités ; Marine , Colonies.

fonsavce les jL E s Lacédémonîens , dit Hérodote ( i ) , furent 'xI^éLiH long-temps les plus mal policés de presque tous iccetieioi. jç3 Grecs : ils avoient peu de communication entre eux ; ils n'en avoient aucune avec les étrangers. Cependant, long-temps même avant Lycurgue, on les voit s'ailier à d'autres peuples pour combattre : leurs soldats étoient sous les murs de Troie avec ceux des autres nations helléniques; c'est en Laconie, et pour le crime d'un étranger, qu'étoit née cette guerre que le génie d'Homère a agrandie et immortalisée.

L'assertion d'Hérodote est encore détruite par tout ce que nous savons de la législation et des moeurs de Sparte avant Lycurgue. Eurysthène el Proclès avoient permis de recevoir en Laconie tous les étrangers qui viendroient s'y établir ; Fhospitalité y étoit par-tout observée , et il étoit facile

(1) Liv.i, s. <>5.

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d*en devenir citoyen -{2). Les Mînyens réfugiés à Lacédémone y eurent des terres, furent distribués parmi les tribus et admis k toutes les magistratufres (3].

La barrière entre les habitans de Laconie et les étrangers fut posée par Lycurgue. Xénophon et Plutarque lui attribuent la loi connue sous le' nom de xénélasie (4)- Le législateur avoît craint la communication des mœurs étrangères. La défense cependant n'étoit pas tellement absolue, que S])arte et les autres villes ne leur fussent ouvertes , si des affaires importantes Fexigeoient, ou dans quelques occasions solennelles, comme la célébration d'une fête et les réjouissances qui suivoient une victoire (5). Un grand nombre d'étrangers assistoient aux jeux gymniques , à Lacédémone , quand arrivèrent les courriers qui y apportoient la nouvelle de la défaite de Leuctres (6).

Thaïes , Terpandre , Phérécyde , Ty rtée, furent

(2) Arisi. Il , cliap. ix^ pag. 329. Strab. Vlli, pag. 364.

(3) Volr\\éro6, iv , S* '45 > *^ cî-dcssus, chap.iv, pag. 289. Plutarque dii les Tyrrhcniens, Vertus desftmmes, pag. 2$}^,

(4) Plut. Lyc, S. 57» « Instit, lac. pag. 238.Xcnoph. Ilcp» lac. pag. 689. Voir aussi Thucyd. I , S. "44.

(5) Xcn. Alar.or. \, pag. 72 1 . Plut. Lyc, S. 57.

(6) Plutarque, Vie d'A^Was^ S. 48.

admis ou appelés parmi les Lacédémoniens (7). On a même cru qu'une portion du territoire fut accordée aux étrangers venus à Sparte pour se soumettre à ses institutions ; Plutarque rapporte cette opinion sans l'adopter (8). L'historien Théopompe a voit dit (9) que les Lacédémoniens , ayant pris beaucoup de terres à d'autres 1 y établissoient les étrangers qui se réfugioient chez eux.

Il est plus certain que les Grecs, obligés de quitter la ville qu'ils habitoient, trouvèrent constamment un asile à Lacédémone. D'illustres Athéniens , Cimon , Alcibiade , Xénophon , furent de ce nombre : aussi le gouvernement de Sparte a4-il été fréquemment loué par les émigrés d'Athènes. Xénophon, qui avoît tant à se plaindre de Paudace des démagogues et de leur tyrannie , louoit avec plaisir une constitution rivale , qui fiit plus paisible du moins et plus stable dans ses institutions ( J o). Quelques philosophes aussi, témoins des excès et des malheurs d'une telle démocratie, aimoient à célébrer un gouvernement si peu sem-

(7) Plut. Agis, S- ' î. ^oir ci-dessus , chap. I , pag. ^ ; chap. IV, pig. 41 ; et les Al/m, de l'Acad, tom. XII, pag. 162.

(8) Instit. lie, pag. 238.

(9) Strabon, VIII, pag. 373.

(10) Voir son Traité éU la république de Sparte,

LEGISL. DES LACÉDEMONIENS. CH. VII. 359

Llable à celui sous lequel ils viyoient. Leur mécontentement d'Athènes étoit devenu Finspiration des éloges de Sparte.

La xénélasie n'en subsista pas moins comme loi générale de l'état.

L'auteur des Recherches philosophiques sur les Grecs (ii) donne pour motif à cette loi l'orgueil national d'abord , et ensuite la constitution même d'un gouvernement militaire ; le secret dont les expéditions guerrières ont besoin fkisoit craindre l'œil observateur d'un étranger. II y ajoute la débauche des femmes , portée, selon lui , k de tels excès , qu'on n'osoit leur permettre aucun commerce avec des hommes qui pouvoient être intéressés à connoître les projets politiques de Sparte. Thucydide avoit supposé à Lycurgue la crainte que les étrangers ne voulussent imiter son gouvernement et n'apprissent à aimer la vertu ; Plutarque croit que c'étoit plutôt de peur qu'ils n'enseignassent k pratiquer le vice (i^)*

Aristote assigne une autre cause k l'institution de la xénéiasie : les révoltes des esclaves ,

(11) Tom. If, pag. 344. Voir le discours de Pcriclès dans Thucydide, il. S- 39.

(i a) Plut. Lyc, S. 57. yoir le Protûgoras de Platon et les Ah'm . de VAcdd. tom. Xil, pag. 162 a sulv.

fréquentes à Lacédémone,avoient toujours eu fes peuples voisins pour protecteurs (13}. Dès que Lycurgue vouloît donner des mœurs particulières aux habitans de la Laconie, il devoit s'opposer à des relations habituelles qui eussent insensiblement apporté quelques modifications à ces mœurs , qui en eussent altéré la simplicité un peu barbare et la grossière austérité.

Voifà aussi pourquoi Lycurgue mit des obstacles aux voyages des Lacédémoniens hors de leur patrie : il devoit craindre qu'ils ne rapportassent de mauvaises mœurs , des exemples dangereux, et d'autres idées sur le gouvernement de Fétat (i4)- Lui-même cependant étoit allé recueillir chez les nations étrangères une partie de ses lois.

b rdadves au Lc commerce ne pouvoît amener des étrangers en Laconîe. Sa prohibition avoit dû être dans le système général de la loi; elle en seroit devenue la conséquence nécessaire , quand elle n'auroit pas été prononcée. Dans l'intérieur même du pays, l'échange étoit le moyen principal de l'acquisition des propriétés : la maison du roi Polydore fiit vendue pour un certain

(1 3) PoUi, II, chap. IX» pag. 318.

(14) V\\xx,Ijfc. s. J7; Af'ophth. pag. 238.

WfM.

nombre de bœufs (15). Quelques animaux, des esclaves même, des morceaux d'or et d'argent non façonnés, étoient les objets avec lesquels s*acquittoient le plus fréquemment les habitans de Laconîe; ils ne trafiquoient pas encore du marbre de Ténare, et de ces coquillages qui donnent la teinture en pourpre, sifréquens sur leurs côtes maritimes , et qui ne le cédoient qu'à ceux de la mer Rouge (16].

Lycurgue avoit rendu une véritable loi contre le commerce , en ôtant aux monnoies la facilité de leur usage comme signe représentatif (17)- Les monnoies de Lacédémone n'avoient aucun cours chez les autres peuples de la Grèce ; celles des autres peuples ne pouvoient être reçues h. Lacédémone. Que seroîent venus faire les trafiquans étrangers, si on les avoit admis dans les marchés ou dans les ports de Laconie ! Indépendamment de la fertilité naturelle du territoire de la capitale (18), les denrées de première nécessité , les seules dont eût vraiment besoin un peuple si frugal, lui étoient fournies en abondance par la Messénie, depuis qu'elle avoit été

(15] Pausanias, m. S- >2.

(1 6) Strab. VUI , pag. 367. Paus. il! , S* > 1 et 2 1 .

{17) Justin, III, c. II. Pline, xxxiii, S. i. Plut. I^c. S. 14.

(18) Plut. SoloB, S. 4*- Platon, t.^'Aldù, pag. 309.

soumise à la domination des Lacédémoniens ; les chasses du mont Taygète et de ses environs ne leur procuroient pas moins d'animaux dont ils se nourrissoient. Un excellent vin étoit produit par les coteaux voisins de Sparte (19).

Pauw donne cependant aux Lacédémoniens un commerce suivi (20). II leur crée des manu- Ëictures, des banquiers, des usuriers même; car c'est principalement pour avoir quelques vices de plus à leur reprocher (la cupidité et la mau - . vaise foi ) qu'il les signale comme négocians : f usure étoit, selon lui, le métier accoutumé de tous ceux que leur âge dispensoit du service militaire (21].

mment et par La loi défendît même d'avoir des navires (22).

udne puiTl lï étoit difficile de prendre une résolution plus contraire à ce que pouvoit conseiller ou exiger la situation naturelle d'un pays environné de côtes ou de rivages; d'un pays qui avoit plusieurs ports (2;), et autour de lui la mer Egée, la mer

(19] Piusan. m, S. ao. Athcn. i, S* 24* Sur la fertilité de la fAesséniCfVoir le iv/ liv. de Pausanias et le Vlli.^ de Strabon.

(ao) Recherches philosophiques sur Us Grecs , tom. II, pag. 348.

(ai) l\ cite Piutarque , qui ne -dit rien de semblable.

(aa) Plut. pag. ajQ. Les Lacédémoniens en avoient fourni soixante pour la guerre de Troie. Iliade, \i, v. 587.

(33) Strab. villf pag. 368. Paus. m, $. a i. Strabon par fe, pag. 363 , du port voisin de ille de Cythcre; il étoit Tabord de

de Crète , la mer que nous appelons Adriatique ; d'un pays qui touchoit même par ses frontières » ou par un voisinage très-rapproché , à des états ayant des côtes aussi, et, de plus , des matelots et une marine.

La force de cette situation remporta même quelquefois sur la volonté du législateur. Il est vrai que ce fiit plus encore comme guerriers que comme négocians que les Lacédémoniens montèrent sur des vaisseaux : mais les guerres mari* times avoient été pareillement Fobjet de la prohibition feite par Lycurgue (lA)* La nécessité de se défèndrecontre les incursions de quelquespeuples voisins y dont les matelots opéroient des débarquemens pour piller dans le voisinage de la mer, avoit facilement éveillé cet intérêt privé qui, une fois averti de ses dangers, lutte avec une infatigable opiniâtreté contre la volonté des lois , en attendant qu'il la surmonte ; il finit par armer de petits navires , et par opposer des corsaires à des corsaires. Le brigandage que les Laconiens exerçoîent , dans l'intérieur des terres , envers leurs propres concitoyens , comment ne Tauroient-ils pas exercé envers des étrangers qui

beaucoup de vaisseaux. On ne s*atcend pas à voir Cychèrc toucher au royaume de Sparte.

(14) Plut. /«!/. lac. pag. 239.

les attaquoient et leur déroboîent le produit de leurs champs! Ainsi s'affbiblissoit insensible» ment l'obéissance accordée d'abord à la loi de Lycurgue. Les guerres avec les Athéniens et d'autres peuples encore forcèrent aussi à construire des vaisseaux. Une nation guerrière et ambitieuse ne pouvoit acquérir ce moyen de puissance sans éprouver bientôt le désir d'avoir Fempire de la mer; elle le disputa ,elle l'obtint : les batailles navales contribuèrent sur-tout à établir dans la Grèce une prépondérance politique, à faire passer la domination d'Athènes à Lacédémone. Lysandre victorieux ne voulut pas permettre que les Athéniens pussent conserver plus de douze vaisseaux (25).

conmande- Il ne paroît pas que les rois eussent le corn- '- ■•^ mandement des flottes. Aristote se plaint même ' positivement de ce que les navarques exercent une puissance égale à la royauté , et la dépossèdent de cet empire habituel sur la force publique , que les lois fondamentales de l'état accordoient à cette haute magistrature (26). M. de Pauw assure (27) qu'une loi expresse le défendit. La crainte du pouvoir que donneroit ce corn-

(zj) Plutarquc, Vie de lycurgue , S- a 9.

(26) Polit, II, chap. IX, pag. 351.

(27) Recherches sur la Grecs, pan. iv et ix, tom. II , p. i4j.

mandement , en fit borner la durée à un an : on ne pouvoit y être renommé Tannée suivante. Ce fut en vertu de cette loi que Lysandre ne put continuer à être amiral de Sparte y à en garder le titre du moins ; car il en remplit les fonctions sous le nom d'un autre et en conserva l'autorité (28). Sa bienveillance pour les matelots devoit le leur rendre cher ; il avoit augmenté leur paie , et ob« tenu par-là que beaucoup de marins abandon* nassent pour lui la flotte des ennemis (29'.

Dès que la barrière posée par Lycurgue eut commoce été renversée , le commerce maritime prit quel- **"** ^^°***'* que activité , mais comme il pouvoit en prendre chez un peuple que la plupart de ses institutions ramenoient à des mœurs austères. Il devoit être encore sans force au commencement de la guerre du Péloponnèse, s'il faut croire aux reproches d'inexpérience et d'inhabileté que Thucydide ( 30) fait adresser aux habitans de ce pays par la bouche de Périclès , sous le rapport de la marine , dans sa réponse à des ambassadeurs venus à Athènes pour redemander la paix. Périclès se plaint, dans le même discours, de ce que la xéné-

(a8) Xcn. Hist.graq, II, inprinctpio. Plut. F^s, %, a. (19) Plutarque , Vie de Lysandre, SS. J ci 6, (jo) Liv. i.SS. 14» Cl 142.

lasie s'exécute encore it Tégard de ses conc^ tojrens et de leurs alliés ; il ne croit pas que les marchés et les ports d'Athènes puissent être ouverts aux Mégariens , en faveur desquels on le demandoity tant que subsisteroient les anciennes lois de Sparte pour Tinterdiction du pays aux étrangers (31)* On trouve pourtant » dans ce siècle même , plusieurs colonies des Lacédéinoniens ; Trachine, que la guerre avoit presque entièrement dépeuplée , reçut alors un assez grand nombre d'habitans venus des différentes régions du Péloponnèse , et prit le nom d'Héraclée, parce qu'Hercule y si cher aux Spartiates , y avoit long-temps demeuré (32). Des relations même commencèrent à nahre ou k se renouveler avecdes établtssemens fondés avant que Lycurgue donnât ses lois (33). Elles n'a voient pas dû cesser d'exister, sinon sous les rapports commerciaux, du moins sous des rapports politiques j s'il est vrai que, les Spartiates ayant été irrévocablement fixés

(31) Thucyd. liv. i. S* i44- Sparte, qui ferma long-temps ses ports aux étrangers, regardoit comme un motif fondé de guerre, que les Athéniens eussent fermé fcs leurs aux Mégariens.

(32) Dîod. XII, S, 59. Ce fut Tan 42^» avant Jésus-Chrrst, la 3.^ année de la guerre du Péloponnèse.

{33) Voir Hcrod. IV, S- i47» >7^ct iyry,V, SS * 4^. ei skit\ Diod. IV, S. 2^ Vell. Paterrul. I, chap.lY.

LÉGISL. DES LACÉDEMONIENS. CH. VII. 367

à neuf mille, comme les portions de terre qu'on leur assigna , ceux qui excédoient ce nombre étoient envoyés dans des colonies que les Lacédémoniens avoient en Crète • en Sicile\*en Italie , dans la mer Egée , dans FAsie mineure » en Afrique (34)* Au sixième siècle avant fère chré^ tienne, Doriée, fils du roi Anaxandridas , ne voulant pas dépendre d'un fi-ère [aîné , devenu successeur de son père au trône , étoit allé , avec quelques Lacédémoniens , chercher en Lydie d*abord, en Sicile ensuite, un lieu où il pût fonder une colonie (35). Les Parthéniens étoient allés en fonder une , dans le huitième siècle avant l'ère chrétienne (}6). Peu auparavant, vers le commencement du règne de Polydore , les Lacédémoniens avoient envoyé une colonie à Crotone, et une autre chez les Locriens qui habitoient le promontoire de Zephyrium (37).Théras, tuteur d'Eurysthène et de Proclès , les deux princes auxquels remonte l'existence des deux rois à Sparte (38), étoit allé en fonder une dans

(34) ^<^^r Crag. 111 , pag. 209 ; Mcuk. Afisc. lac, I , chap. vu ; Pauw, part, iv, scct. il. S» J.

(35) Hérod. V, SS, 4a et ^6, Pausan. m.

(36) Voir ci-aprcs , chap. XII , pag. 5 1 8.

(37) Pausan. m, $, 3.

(38) KwV ci-dessus , chap. I , pag. 198, et chap. il, p. 235,

nie nommée jusqu'alors Callisté j et qui prir depuis le nom de soh fondateur (39)* Lyctos, en Crète , étoit une de leurs colonies y bien longtemps avant Lycurgue , et , plus de huit cents ans avant Jésus-Christ , des envoyés de Lacédémone s*y transportèrent pour apaiser les troubles dont cette ville étoit agitée {4o)- Mr conduite Périclès s'étoit plaint aussî de ce que les Lacés les petipicf démoniens ne permettoient pas aux villes "isous

Cl soumis. ' I

leur domination de conserver les lois qu'elles avoient, de ce qu'elles perdoient toute influence sur leur propre gouvernement, et se voyoient forcées d'adopter les formes les plus analogues à la politique de Sparte (40* ^^ désir que les Lacédémoniens avoient de ramener les peuples soumis sous une administration moins différente de celle que Lycurgue leur avoit donnée, ils fexerçoient du moins sans violence. Thucydide avoit déjà dit, dans le livre où il pface le discours de Périclès , que Sparte n'exigeoit aucun tribut de ses alliés, les ménageant pour les tenir plus attachés à Foligarchie (4^)- Isocrate parle plu-

(59) Pâusan. m, S- 1. Hcrod. iv, S- 147.

(4«)) K(P/V cr-dcssus , Législ. des Cretois , chap. Vll , pag. 1 60,

(41) Thucyd. I,S. 144.

(42) Thucyd. I, S. 19.

LÈGISL. DES LACÉDEMONIENS. CH. VII. 369

sieurs fois des dix magistrats qu'elle établissoit ordinairement dans les villes sujettes (43)-

Si les Lacédémoniens aimoient peu le gouver* nement démocratique , ils haïssoient et poursuivoient les usurpateurs de la liberté d*un peuple : tous les tyrans de la Grèce furent chassés par

eux (44)-

Pour Athènes seule , ifs écoutèrent trop les conseils d*une malheureuse rivalité (45)« On ne doit pas oublier cependant qu*après la victoire de Lysandre ils retrouvèrent un sentiment généreux : les Corinthiens, les Thébains, d'autres alliés, vouloient détruire Athènes; les Lacédémoniens déclarèrent qu'ils ne consentiroient jamais à la destruction d'une ville qui avoit rendu à la Grèce entière de si grands services (46)>

Le désir d'avoir plus de villes sous leur dépendance ne contribua pas peu h ces entreprises mutuelles de jalousie et d'ambition, qui répandirent tant de maux sur les deux peuples et préparèrent leur asservissement. La haine l'emporta

(45) PdH^. p. 63 ; Panath, p. 24 j. Voir Xcn. Hellén. III, p. 504 , et ce que Cornélius Népos dit Ji ce sujet de Lysandie,

SS- I et 3.

(44) Tiiucyd. I , S* I B. Voir cependant le discours de Sosicics de Corinthc, Hérod. v. S- 93.

(4j) Hcrod. v,SS. ^J»74» 9» tt iutv,: vi, S. »o8.

(46) Xcnoph. HflUn. II, pag. 460,

• même quelquefois j dans le cœur des Lacédémo-

niens, sur le sentiment de la domination. Brasidas offre en leur nom aux Âcanthiens révoltés, de conserver leurs lois, en devenant les alliés de Sparte ; il déclare que ses magistrats ont promis avec serment de laisser ce droit à tous les peuples dont il leur procureroit TalHance. Nous ne verrons pas en vous des auxiliaires, ajoute tirasidas ; nous serons les vôtres , pour délivrer tout ce qui est esclave d'Athènes (47). Le secours aussi des Lacédémoniens ne fût pas imploré en vain par les autres peuples de la Grèce , quand des étrangers menacèrent leur liberté et l'indépendance générale de la patrie commune. Sparte ne craignit pas de se déclarer par un décret solennel la protectrice de tous les états grecs contre les entreprises de Cyrus, et d'envoyer ce décret au roi des Perses (48). Elle accorda des secours aux Athéniens même , quand un tel danger les menaça (49).

uuuicfs avec Leur amour pour l'indépendance de la Grèce, respeupicisutf ^^ j^^^ aversîon pour les étrangers, ne les empêchèrent pas toutefois de contracter souvent des alliances avec les autres nations. Cinq

(47) Thucyd. IV, SS- 8; et Bô.

(48) Hérod. i,f. 152.

(49) Hérod. VI , SS. 1 06 et 1 20.

KCS.

LÈGISL. DES LACÉDÊMONJENS. CH. VII. 37I

siècles et demi avant Père chrétienne, instruit de leur courage et de leur puissance , Crésus leur avoit envoyé des ambassadeurs pour solliciter leur amitié, et un traité d'alliance ofîènsive et défensive avoit été conclu entre ce monarque et le peuple de Sparte (50 . Moins de cinquante ans après, les Scythes nomades, voulant se venger de Darius, envoient aussi des députés aux Lacédémoniens pour leur demander une alliance qui est acceptée : les Lacédémoniens promettent de faire passer des troupes dans la haute Asie pour y combattre le roi des Perses ( j i ) . Us ne pouvoient être plus infidèles à leurs lois sur les conquêtes et sur les étrangers (5^). Un de leurs rois s'en fustifioîtpar ia nécessité ; il necroyoitpas qu'on pût être blâmé de recourir à Falliance des barbares, quand le danger alloit jusqu'à menacer ia liberté politique (53). Les Lacédémoniens se firent même quelquefois les auxiliaires d'une nation étrangère contre une autre nation étrangère. Mais s'associer aux Perses conti^e la liberté

(yo) Hérod. SS» ^ «t ^9. Crcsuf icur donna même beaucoup d*or : ils i*cmpIoyèrent à orner la statue d'un dieu. Pausan. Ili,

S. 10. Athénée , VI , S- 4- (51) Hcrod.vi,S. 84.

(5 2) Voir ci-dessus , chap. VI , p. 3 3 o , et chap. VIT , p. 3 57. (53) Thucyd. 1,5.82.

372 HISTOIRE DE LA LiCISLATION*

même de la plupart des Grecs ! La haine inspira ce crime aux Lacédémoniens. Conon venoit de rétablir les murs d'Athènes : les Lacédémoniens irrités recourent aux Perses qu'ils venoient de combattre; Antalcide conclut en leur nom un traité, honte éternelle de Fambassadeur et du peuple qui l'envoyoit. Tous les Grecs d^Asie furent livrés à Artaxerce, qui devint pareillement le maître de Chypre et de Clazomène (54)* C'étoit 387 ans avant l'ère chrétienne. II y en avoit trente à peine qu'un traité avoit déclaré que les colonies grecques d'Asie seroient indépendantes des Perses (55).

uri<i««-uns Un des plus célèbres traités est celui qui fut

t traites. ' *

fait entre Athènes et Lacédémone, Tan 4^2 avant l'ère chrétienne (56). La paix étoit promise pour cinquante ans ; elle n'en dura que six. Les Athéniens et les Lacédémoniens avoient conclu auparavant une trêve de trente années ; elle avoit été rompue aussi long-temps avant son expiration (57). Les guerres de Sparte avec les Mes-

.(54) Xcn. Hellén, v. pag. 550. Plusieurs traîtés antérreurs avec les Perses sont rappelés par Thucydide. K<7/ri entre autres* le livre vill, SS» >7» 3^ et 58.

(55) Diod. XII, S. "I.

($C) Thuryd.v,S. i8. Diod. XII, S.74. Just. llT,cliap. Vif.

(57) Thucyd. I,S. ii}.Diod.xil,S. 6. Just. iii, chap. vil^ KWrPlutarquc, ViedePériclès, S- 45-

LEGISL. DES LACÉDÉMONIENSI CH. VU. 373

séniens avoient été pareillement ta cause de quelques alliances et de quelques traités , rappelés parPausanias et par Justin (58).

Le traité qui devoit suspendre pendant cinquante ans la guerre entre les Athéniens et les LacédémonienSy étoit à peine conclu , que de nouveaux troubles agitèrent la Grèce. Tous les alliés y avoient été compris ; mais les principaux contractans avoient fait entre eux et pour eux seuls une ligue offensive et défensive. Les alliés voulurent à leur tour s'unir contre les deux autres peuples. Ceux-ci s'étoient réservé d'ajouter au traité ou d'en retrancher, comme ils le jugeroient convenable. Ils sembloient ne s'être entendus, après tant de divisions , que dans le dessein d'asservir la Grèce (59).

Le traité qui promettoit une amitié de cinquante ans y nous a été conservé par Thucydide , dans le v.* livre de son Histoire grecque (60). Xénophon nous a aussi conservé , dans le second

(58) Platon en cite de plus anciens encore, Jes Lois, iir, pag. 683. Voir aussi Pfut. L/c. S. i. Isocrate rappelle des traites avec les barbares , Pan/g» pag. 77 ; Panath, pag. 244*

(59) Diod. xn,S. 75.

{60) S, ïB et suiv. On lit aussi tout entier, VIII, S* ;8 , un traité fait, l*an 41 j avant Jcsus-CIirist, entre les Lacédémonieni et les Perses.

374 HISTOIRE DE LA LiCISLATION.

livre de la sienne, le traité fait après la prise d'Athènes (6i). Ce dernier offre moins une convention libre de deux peuples ennemis , que des vaincus fléchissant sous le poids de la nécessité. Le premier renferme quelques articles qui peuvent être considérés comme- appartenant k ces lois positives qui assurent et règlent J'exercice des droits réciproques dans les rapports mutuels des nations. Les Lacédémoniens et les Athéniens y reconnoissent ou y déclarent , pour eux et pour leurs alliés, que chacun pourra^ à sa volonté , suivant les anciens usages , offrir des sacrifices dans les temples communs à tous les Grecs , y aller sans crainte par terre et par mer, consulter les oracles, y envoyer des théores. — Delphes et son temple seront indépendans , exempts de tout tribut, soumis à leur seule justice.— Tout dol, tout dommage, toute ruse, toute machination , de fa part d'un des deux peuples et de ses alliés , contre lautre ou ses alliés» sont interdits ; pour les différends , s'il en survient, on aura recours aux voies de la justice et auxsermens, suivant les conventions qui auront été faites. — Les villes restituées reprendront

(6i) Voir aussi Plut. Lys. S. a8. II y a quelque différence dans il mamicre dont ces deux écrivains rapportent ce traite.

LEGISL. DES LACEDÉMONIENS. CH. VU. 37J

leurs propres lois. — Les prisonniers, départ et <rautre, seront rendus. — Si quelque chose a été oublié ou a besoin d*être changé, les parties contractantes pourront l'ajouter ou le changer, sans manquer au serment , si elles en sont mutuellement d'accord. — La ratification du traité fut îd présidée par un des éphores ; car ces magistrats tendoient aussi, et toujours au nom du peuple, à agrandir leur pouvoir sous ce rapport comme sous tous les autres.

Quelques alliés s'étant refusés à signer ce traité , il fut réduit à une convention particulière entre les Athéniens et les Lacédémoniens. Des obligations sembfables y sont stipulées , et plus expressément encore pour les secours mutuels.

Plus tard , quand plusieurs petiples helléniques s'unirent contre Philippe , roi de Macédoine, les Romains s'allièrent avec ces peuples , et les Lacédémoniens avec les Romains. Les opinions s'étant partagées dans l'assemblée générale des citoyens de Sparte , Machanidas entraîna la majorité en faveur des ennemis des Macédoniens. Son influence le rendit bientôt maître de Lacédémone. Nabis lui succéda dans la tyrannie. II f exerçoit , quand une paix générale fut conclue (62).

{61) Titc-Live, xxvil, SS. 30 et suiv.; XXIX, S. XII. Voir aussi ics ix.*" Cl X.* livres de Polybc.

yjô HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.

Philippe avoit cédé Argos à Nabis , qui devoit la lui rendre , si les Macédoniens triomphoîent : Nabis ne Teut pas plutôt reçue , qu'il s'allia aux Romains (63).

Les conditions ordinaires des simples traités de paix (64) étoient qu'aucun des deux peuples ne nuiroit à l'autre ou à ses alliés , et qu'on rendroit ce qui auroit été pris à la guerre : la paix ne commençoit véritablement qu'après l'exécution des articles convenus ; on tiroit au sort pour savoir lequel des deux exécuteroit d'abord les restitutions promises (65 }• Des otages furent quelquefois donnés {66).

Par le traité d'alliance (67), on ne se promettoit pas seulement une assistance mutuelle: chacun des contractans devoit encore s'abstenir de toute attaque envers les alliés réciproques; les ennemis de Fun devenoient les ennemis de Fautre (68). Des sermens donnoient à ces conventions une garantie sacrée ; ils étoient prêtés par les principaux magistrats de chaque cité. Le

(63) Tite-Livc, XXXII, SS- 38 et 39.

{64] iTnvtfkf. IP^0/> Grotius, 11, chap. XV, $, 5.

(65) Thucyd. V,S. ai.

(66) On peut voir ce qui arriva à ce sujet dans une gucne contre les Éginètes , Hérod. vi , $S. 73 j 85 ec 86.

(68) Crigius,pag.4aa.

traité d'amitié pour cinquante ans , contracté entre Athènes et Lacédémone , fut juré par les deux rois , un éphore et beaucoup d'autres citoyens ; les rois ne se trouvent pas nommés dans un premier traité qui comprenoit aussi les alliés (6^). Ces sermens étoîent souvent renouvelés , quelquefois dans la même année : des députés se rendoient, à cet effet, dans un des temples de Fautre peuple » à l'époque d'une solennité religieuse (70).

Dans le traité de paix conclu pour cinquante ans , pendant la guerre du Péloponnèse , entre les Athéniens et les Lacédémoniens , et les alliés de ces deux peuples , il fut stipulé que chacune des villes qui y concouroient préteroit le serment regardé par elle comme le plus inviolable , et que ce serment seroit inscrit sur des colonnes à Olympie, à Delphes sur l'isthme, à Athènes dans la citadelle, à Lacédémone dans l'amyclée (71 )• Le traité d'alliance conclu bientôt après fut inscrit sur une colonne, et dans le même lieu , par les citoyens de Sparte et par les citoyens d'Athènes (72.). Quand ceux-ci accu-

(^9) Thucyd. V, SS. 19 et 24,

(70) UU. SS. 17, «8, 1} et 47.

(71) Ibid.î.\^.

(7a) Ihid,$.i}.

sèrent les premiers d'avoir violé leur serment, ils firent inscrire cette accusation au bas de la colonne même que leur citadelle renfermoit (73). On gravoit quelquefois sur la pierre les articles conclus; on Tavoit fait pour le traité avec les Perses , si souvent rappelé dans le Panfgyrique dTIsocrate ( 74 )• La formule du serment étoit d'ordinaire : ce Je promets de garder ce pacte avec justice et sincérité (75)* »

De courtes trêves ou des suspensions d'armes étoient quelquefois demandées ou accordées pour la sépulture des morts. Plutarque et Thucydide • en rappellent souvent. Agésilas donne un délai de trois mois à Tissapherne, satrape de Carie , pour que celui-ci puisse envoyer des députés réclamer auprès du roi de Perse la liberté des Grecs asiatiques qu' Agésilas vouloit affranchir {76).

Le général en chef pouvoit accorder une trêve. Son autorité n'eût pas suffi pour contracter une alliance ou faire un traité de paix. Il falloit,

(73) Thucydide, V, S. 5^-

(74) Pag. 77. Les Laccdcmoniens firent graver sur une colonne élevée au bord de TAIphée leur traité avec les Tcgcates. Plut. QucsL grecq, V , pag. 292.

(75) Thucyd. V, S. 18.

(76) Xcn. AgésiL p. é>3* Plut. Agésil. %,\i\ Agis, S- 3 ». ^ <?"'

LÊGISL. DES LACÉDEMONIENS. €H. VII. 379

dans ce cas, en envoyer le projet à Sparte; le sénat et le peuple dévoient le connditre et l'approuver (77). La capitulation faite après la prise d^Athènes fut soumise aux éphores : le décret est porté en leur nom (78).

Les ambassadeurs grecs furent toujours respectés à Lacédémone. La défiance ou la haine qu'on eut long-temps pour les autres peuples, n'empêcha jamais de reconnoître dans les envoyés un caractère digne d'égards et de respect : Thémistocle même est simplement éloigné, malgré tous les torts qu'il devoit avoir aux yeux des Spartiates (79)' II n'en fut pas toujours de même pour les envoyés des barbares, pour leurs hérauts du moins : les Lacédémoniens fbnt jeter dans un puits ceux de Darius , en disant : Qu'ils y prennent la terre et l'eau , et qu'ils les portent à leur roi (80). Il est vrai que, bientôt après , de sinistres présages firent envoyer à Susesdeux Lacédémoniens , qui offrirent d'expier ce crime par leur mort. Xerxès , qui régnoit

Justin, VI, S. 6. Agcsilas fait presque immédiatement un traite avec le roi de Paphlagonie. Plut. S* 17*

(77) ^'^'^ ci-dessus, chap. UI , pag. 247; ciiap.iv, pag. 277,

(78) Plut. Vie de Lysandra. 1%.

(79) Just.Il, S. 15-

(80) Hcrod.vii, S^ij}. f wVPausan.iil, S. »*.

alors , se contenta de leur répondre : ce Sparte a violé le droit des gens ; je ne ferai point Faction que je lui reproche : ce seroit justifier son attentat que de fimiter {81). »

La correspondance diplomatique n'étoit pas longue , si Ton peut en juger par quelques réponses que Fhistoire nous a conservées. Mais ces réponses ne sont ni des actes ni des traités; elles oflïent même souvent par leur arrogance le caractère opposé à celui qu'appellent des négociations semblables. Leurs phrases , au reste , s'allongèrent à mesure que leur puissance diminua. Le langage ;des vaincus ressemble mai, dans ses formes même , au langage des dominateurs. Épaminondas se vantoit avec raison, après la bataille de Leuctres » d'avoir (ait allonger les discours des Lacédémoniens*

(81} Hérod.vu,S. 136.

LÉGISLATION DES CACÉDEMONIENS* 381

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