CHAPITRE VIII
Luis et Institutions religieuses,
J-jES rois de Sparte en étoient les pontifes : Divinité; comment ne leur auroît-on pas confié Fînten- ******' '*^'* dance du ailte ! ils étoient de la famille des dieux. Premiers ministres de la religion , ils présidoient à la célébration des fêtes , aux [feux sacrés, à toutes les cérémonies pieuses , et régloient seuls ce qui n*ayoit pas été commandé ou prévu par des lois.
Plutarque dit d'Agésilas, qu'il n'oublioit rien pour rendre ces solennités agréables au peuple; et Hérodote avoit placé parmi les prérogatives accordées aux rois le double sacerdoce de Jupiter Lacédémonien et de Jupiter Uranien ou céleste (i). Ce dieu étoit encore adoré sous la dénomination SHercien , ou protecteur de l'enceinte domestique : c'est par lui que Démarate veut faire jurer sa mère , quand il cherche à connoître enfin le secret de sa naissance (2}. On Fadoroit aussi dans un bois planté de chênes ,
(î) Plut. ^^/j. s. 34.
(2) Hicrod. VI, S. 67.
SOUS le nom de Scotîtas ou ténébreux (3). Hésjrchius nomme un Jupiter Epidote, honoré des Lacédémoniens ; Pausanias ne désigne sous cette dénomination qu'un génie , imptoré pour qu'il apaisât une déesse dont on avoit violé les autels (4).
Une chapelle étoit consacrée à Jupiter Cosmétès ou le grand ordonnateur, au sujet du temple d'airain construit en Thonjieur de Minerve ( 5 ) » adorée aussi sous le nom de Poliu* dos ou gardienne de la cité (6). Minerve avoit encore un temple sous le nom d'Asia; on ie croyoit bâti par Castor et Pollux, en action de grâces de ce qu'ils étoient heureusement reveilus de leur expédition de la Colchide (7).
On a droit d*étre étonné qu'à Lacédémone Apollon eût plus de temples que Mars. A peine y trouvons-nous des traces certaines d'un cuite pour le dieu des combats : je dis d'un culte suivi et religieux ; car jamais y sous les rapports civils et guerriers, un peupi ne lui fut plus dévoué :
(1) Pausan. lll,S- 10.
(4) Hcsych, au mot 'Eth^'ibc. ^oi^ Pausan. m, S. 17.
{5) Ccst Minerve Chalcîœcos.
(6) Paus. 111, S. 17-
(7) Paus. III , S. 24. ï W aussi ce qu'il dit , Vlll , SS- 2 3 et 47 , de Minerve Aléa,
la Statue en avoit été placée, dès les temps les plus anciens , sous les regards publics , et on lui avoit donné des fers aux pieds ; les Lacédémôniens avoient cru que par ce moyen il ne les quitteroit jamais. Pausanias parle aussi d'un temple de Mars en Laconie , entouré d'un bois sacré dont rentrée étoit interdite aux femmes , lorsqu'on y celébroit une fête annuelle de ce dieu (8).
Quant à Apoiton , il avoit quatre oreilles et quatre mains (9) » comme si Ton avoit dû plus fréquemment lui adresser des prières et implorer son secours. La viiie de Délium , celle d'AmycIes surtout, à vingt stades ( 10 ) de Lacédémone, lui étoient spécialement consacrées. Amycles renfèr-f moit le plus beau temple élevé à ce dieu ( 1 1 }, on dit même le plus ancien (12). Beaucoup d'étrangers venoient assister à ses cérémonies et à ses fîtes (13).
Des inscriptions, rappelées dans les Mémoires
(8) Paus.ni, s$. 15^1 22.
(9) Meurs. A^isc, lac. i, chap. I. On y voit aussi sous quels
autres noms il étoit honoré.
(10) Un peu moins d*une iieue.
(il) Pau5an. lll, $$. i et 19. Poîyb. V, chap. V. Strab. Vlll, pag. 3^3 et 368. Voir Meurs, iv, chap. 11. Amycles avoit aussi un temple pour Bacchus. Pausan. $. 19. Strab. pag. 363.
(12) Philostr. Vîed'Apolbniui, III, chap. XIV.
(13) Voir l'inscription citée par Barthélémy , ch. XLI , p. 88.
de f Académie des belles- lettres ( 1 4) » annoncent que le temple d'AmycIes étoit desservi par des prétresses. On pK)urroit croire que ces inscriptions parlent seulement de femmes attachées au service du dieu qu'on y adoroit , sans être revêtues d'un sacerdoce , si l'on ne retrouvoit d'ailleurs , à f occasion d'un des usages les plus célèbres de Sparte ( la flagellation près de Fautel de Diane } , des prêtresses concourant et excitant à cette superstidon barbare 115).
Meursius a recueilli beaucoup de passages sur les honneurs rendus à Diane, à Minerve, à Junon , à Mercure , à Neptune , à Bacchus et à plusieurs autres divinités ( 1 6). Hercule et Castor et PoIIux ne pouvoient être oubliés ; mais on est surpris encore de trouver le cuite du rire et de la peur chez une nation si remarquable par son courage et son austérité, ce Lycurgue , dit Plutarque (17), avoit consacré une image du ris, ayant voulu f entremêler aux repas et aux assemblées , comme une sauce plaisante , pour adoucir le, travail et la dureté de leur règle de vivre, » Et quant à cette divinité que Ton désigne ordinai-
(14) Tora. XXIII, pag. 404 et suiv. Barthel. page 86.
(15) Fwr ci -après , pag. 396, ci Mcursîus , vu , chap. XXV.
(1 6) Voir la note K aux Eclaircisseroens,
(17) Vie de lycurgue, %, 54, Le voir aussi Vie d'Agis, S- 3>-
LÉGISL. DES LACÉDÉMONIENS. CH. VIlI. 385
rement par un mot dont la singularité du contraste a fait préférer f usage , c'étoit moins la peur proprement dite, qu'une crainte salutaire de la violation des lois I ou la crainte des magistrats qui exerçoientun pouvoir si peu limité ,des éphores (i 8). Un temple aussi avoit été dédié aux Grâces , aux deux Grâces , car il n'y en avoit que deux à Sparte , et elles y portoient un autre nom ; elles dévoient ce nom et leur temple à Lacédémon » gendre d'Eurotas, un de ses premiers rois (ip). Vénus y avoit pareillement une enceinte sacrée : c'est une lance à la main qu'elle s'ofTroit aux hommages du peuple ( 20 )• On la voyoit armée dans le temple même qu'elle avoit à Cythère ( 2 1 ) ; il est vrai que Cythère étoit sous les lois de Sparte. On avoit représenté Mars avec des chaînes; les Lacédémoniens en donnèrent aussi à Vénus , comme symbole de la fidélité conjugale (22). Une de leurs institutions biea connue (23) n'étoit pas plus en harmonie avec cette idée religieuse qu'avec les principes généraux de la morale publique.
( 1 8) Voir aux Éclaircissemcns la note K.
(19) Pausan. iiiy $. 18.
(ao) Pausan. m, S- 15* Kair ci-dessus, chap. VI, pa g. 354*
(11) Hid.S.ih
(13) Voir, ci-après, chap. XI, pag. 485 ttsuiv.
I j'uiiei ». Lej temples de Minerve et de Junon semblent
lilmpuraés.
avoir été les plus saints et les plus magnifiques ; ils devenoient un lieu d'asile , dans des momens de crainte ou de danger. Le jour que Lycurgue se présenta sur la place publique , accompagné de trente des principaux citoyens» tous armés , pour substituer une constitution nouvelle au gouvernement établi, le roi Charilaiisy craignant une insurrection contre lui, se réfugia dans un des temples de Junon (24). Le roi Léonidas s'y réfugioit encore , plus de six siècles après , quand Lysandre l'accusa d'avoir violé la loi qui défendoit aux Héraclîdes d'épouser une femme étran* gère (25 )• Agis et Cléombrote se réfugièrent bientôt eux-mêmes , le premier dans un temple de Minerve, le second dans un temple de Neptune; et, si Agis y fût resté, de perfides amis n'auroîent pas eu le moyen de le jeter dans une prison , d'où il ne sortit que pour aller à la mort {26). Peut-être, au reste, eût-on fait ce qu'on ne craignit pas de faire pour Pausanias : il avoit cherché un asile contre les éphores dans un temple de Minerve; les éphores, n'osant Ten arracher, en firent murer les portes, et la
(24) P!ui. Vie df L}'curguc , S. H.
(25) Plut. Vied*A§iu S. 13.
(26) Ibid, %$,i^ tt suiv.
LEGISU DES LACÉDEMONIENS. CH. VIII. 387
fiûm y consuma un général illustre, long-temps cher à la patrie : le confident de sa ^trahison , Argilius , étoit venu s'asseoir au pied d'un autel de Neptune (27). D'autres éphores expièrent , dans la suite , sur eux-mêmes , le crime commis envers Pausanias : au moment où ils alloient sacrifier à Minerve dans un des temples de cette déesse 9 de jeunes soldats se précipitèrent sur eux et les massacrèrent; le sang des éphores coula autour de la table sacrée (28).
Lycurgue avoit donné Fexempie de confier sa sûreté aux dieux j quand on se souleva parce qu'il vouloit instituer des repas publics (29). Les bois dont un temple étoit quelquefois environné, participoient à son inviolabilité : Cléomène fut aussi coupable envers la religion qu'envers i'humanité, quand il fit brûler vivans les malheureux qui avoient cru se soustraire à sa fureur (30).
On voit pourtant que ce droit d'asile , reconnu pour des Lacédémoniens , ne communiquoit plus d'inviolabilité quand des étrangers ou
(27) Thucyd. 1,$. 134. Diod. XI, S. 4^. Corn. Nép. /'tfiri. 5S* 7 et 8. Le roî Télccle fut tué dans un temple de Diane. Paus. IV, S. 4.
(28) Poiybc, IV, chap. IX.
(29) Plut. Vie de Lycurgue » S. ï^.
(30) Hcrod. VI, SS. 75178, 79 et 80. Strab. vin.pag. 3^3.
des esclaves Fimploroient ( 3 1 )• Xénophon et Cornélius Népos louent Agésilas (Tavoir toujours respecté la vie des hommes qui étoient venus se placer sous la protection divine (32). Plutarque dit, en parlant de Cléombrote (33), de quelle manière les supplians étoient en présence des dieux. On ne pou voit forcer les portes d*un temple : Cléomènefkit un sacrifice en dehors de celui de Junon (34)*
Ces lieux, que ne profanoit pas le séjour d*un coupable, un cadavre les profanoit : on en tire Pausanias expirant , par respect pour la demeure où Minerve étoit adorée (3 5 ^ Un meurtre , dont la souillure ne pouvoit s'effacer, avoit empêché qu'il ne trouvât la sûreté de sa vie dans le temple de la déesse (36).
Les expiations étoient cependant réglées par des cérémonies antiques. Hercule voulut les pratiquer après le meurtre d'Iphitus : Hippocoon , qui régnoit alors , et ses en&ns, s'y opposèrent;
( j I ) Voir Pausan. m , S. 4. Polyen , l , chap. xxx v. (32) Xén. Ag/s. S. 1 1. Corn. Ncp. Agés. $. iv. Voir Xcn. Helléà.W, pag. 519.
(3 3) VU d'Agis , S. 1 8. Voir Hérod. V , S. ; » .
(34) Plut. Agis, S. J7-
(35) ThucyH. i,s. 134-
(36) Paus. IH, S- 17*
le crime leur paroissoit trop grand pour qu'on pût en être purifié (57). L'expiation fut toutefois permise à Oreste, coupable d'un matricide (38). Pausanias , nous venons de le dire, Timplora en vain ; et après sa mort» un oracle ayant ordonné d*apaiser ses mânes , les Spartiates firent venir d'Italie des psychagogues, ou évocateurs des âmes, pour conjurer l'ombre de ce prince (39}. La fête des Carnées eut pour premier objet l'expiation d'un meurtre commis sur un devin inspiré par Apollon (4o). Les Athéniens demandèrent, au commencement de la guerre du Péloponnèse , que les Lacédémoniens se purifiassent du sacrilège commis en faisant sortir du temple de Neptune des Ilotes supplians, pour leur donner la
mort (4i)*
Parmi les demeures saintes qui décoroient TempiM Sparte, il en est dont la fondation remontoit à ***^*'»'**"**
^ ' curgu«|Ouq
rétablissement des lois de Lycurgue : telle étoit fu»«»i cew celle de Minerve Optilétide (4^) ; Lycurgue la ^i^aw^ fit construire après qu' Aicandre l'eut frappé d'un
(37) Plus. m, s. i;.
(}8) Voir Pausan. II, S- 3 « ; Vill, S. 34.
(39) Plut. Cimon , S- 1 2 ; Dél. de lajusL Mv. p. $^$ et j6o.
(40) Castdl. au mot Yiâfmay pig. ^78.
(41) Thucyd. i,S. ii8,
(42) Les Doricm de cette contrée appeloîent les yeux, optiUs*
coup qui le priva d'un œil (43). Pausanias parle d'autres édifices élevés à Minerve sous d^autres dénominations (44)«
Lycurgue eut lui-même un temple après sa mort; des sacrifices annuels lui étoient offerts : la foudre avoit consacré son tombeau (45)* I^^s personnages moins dignes de la reconnoissance publique reçurent aussi quelques hommages religieux. Leur nom se trouvoit lié aux premiers événemens connus de l'histoire de Lacédémone , Hélène , par exemple , et Ménélas ; ils n'avoient que ce titre au long souvenir qui consacroit leur existence (46). Des monumens furent élevés dans la suite au générai qui com* mandoit à Platée , et aux héros des Thermopyles (47)- ▼«net fîtes. On célébra quelquefois en Fhonneur de quelwncienJ" 9"^^ hommes , presque divinisés, des solennités périodiques. La commémoration des bienfaits
(43) Plut. Lyc, SS. 1 6 et 17. On peut voir Paus. m, S. 18.
(44) Liv. m , chap. XI et jaiV.
(45) Plut, l^s, S. ^6. Hérod. 1, S. 66. Strab. VllI, p. ^66. Paus. m, S- 1<>.
(46) Voir Fasold, p. 588, €t Meurs. Gracia feriatd , p, y6^ ctSai. Plusieurs fêtes consacrées à des héros sont rappelées p. 880 etsuiu. du même tome de Gronovius.
(47) Paus. III, S- 1 4* Des jeux annuels étoient célébrés autour de leurs tombeaux. Wil. Voir ci-dessus , chap. vi , pag. 545.
LÉGISL. DES LACÉDEMONIENS. CH. VIll. 39I
de Lycurgue rassembla long -temps , chaque année y ses admirateurs , et Ton désigna par lycurgides les fours pendant lesquels ils se réunissoient (48) : c etoit la fête des lois et de la reconnoissance.
Les Lacédémoniens eurent des solennités historiques; ils en eurent de relatives à l'agriculture ou en fhonneur de Cérès (49) : niais la plupart avoient la guerre pour objet , soit comme y préparant la jeunesse , soit comme en rapportant aux dieux les espérances et les succès. Dans les fêtes même qui n'avoient pas ce but» on cherchoit encore à exciter par des éloges publics et des chants universels le dévouement à la patrie : ainsi 9 dans les Gymnopédies, un hymne sur les Spartiates morts aux 1 hermopyles se mêloit à ceux que des enfans nus adressoient à Apollon {50), Le patrioti&me, la force et le courage, étoient presque exclusivement Ies*qualités qu'on demandoit toujours , qu'on iouoit toujours en présence des dieux.
Les Gymnopédies dévoient conserver le sou,
(48) Plui. Vie de Lycurgue, l,6j.
(49) Voir Meurs. Gr,fer. pag. 769 j Attic. lect, IV , chip. 11. li rappelle aussi, il, chap. 1, les sacrifices qui précédoîent les récoltes. Les fèces pour Cércs duroient trois jours.
(50) Voir Plus. III, S. 1 1 » Cl \t grand Ét/molog, pag. 243.
venir d'une victoire long-temps disputée par les Argiens et remportée enfin sur eux (; i). Elles duroient plusieurs jours. On les céiébroit quand la nouvelle de la dé&ite de Leuctres parvint à Lacédémone : ce malheur ne fit pas suspendre les jeux commencés ; le sentiment religieux qui présidoit à leur célébration obligeoit de les achever, même dans une si grande infortune (52). La fête désincarnées avoit empêché les Lacédémoniens de marcher avec toutes leurs forces contre les Perses , quand Léonidas alla mourir aux Thermopyles (53). Elle avoit été instituée pour calmer Apollon , irrité du meurtre d'un Acarnanien qu'il avoit instruit à la divination, et dont les conseils avoient dirigé l'armée des Héraclides. La peste sur le Péloponnèse fut la vengeance du dieu. L'assassin fut banni , et des expiations publiques apaisèrent les mânes de l'ami d'Apollon (54).
La fête des Carnées duroit neuf jours. Des jeux y étoient célébrés et des prix donnés pour
(51) Hérod. 1 , S. 82. Isocr. Arch'id, pag. 1 36. Paus. Il, S- 3^* Athénée, Xlii, S- â*
(;a) Plut. Agés, S. 48. Xcn. HtlUn. VI , S. 1 ^.
(53) Hérod. VU, s. ao6.
(j4) Paus.lli^S. 13. Athcn.iV, S. 9.
la cithare : Terpandre y obtint , dit-on , la première victoire (jj). Des cabanes étoient dressées en forme de tente; dans chacune soupoient des Lacédémoniens pris dans les différentes tribus : rien ne s'y exécutoit qu'au son de la trompette. L'ordre militaire fut établi pour les repas même (j6). Tout annonçoit, jusque dans ses jeux, un peuple ami des combats. La religion toutefois enchaînoit alors le courage de ceux qui dévoient prendre les armes ; ils ne sortoient de Sparte qu'après les jours employés à la célébration des Carnées (57}.
La fête d'Hyacinthe est presque la seule qui n'annonçât pas un peuple guerrier ; elle duroit trois jours, et se céiébroit au printemps. A des lamentations sur la mort du jeune amant d'Apollon succédoient, le lendemain, les accens de la flûte et de la cithare , des chants universels d'allégresse, des danses à Fantique, des courses de char , des prix disputés , de nombreux sacrifices , et cette fausse image d'une liberté momentanée , que laissent paroître quelquefois les
(55) Athénée, XIV, s. 9.
(56) Athén. IV, S. IX ; XIV, S. 9. ^oir HésycFi. au mot Carnéates. Cest dans une de ces fêtes qu*un éphore coupa les cordes ajoutées à la lyre de Timothce. Voir ci-dessus, ch. III, p. i6y.
(57) Mérod. VII, S- 106.
peuples qui admettent la servitude ; les esclaves dînoient avec leurs maîtres. Des chants de douleur retentissoient de nouveau le troisième four. Le triste objet de la solennité fkisoit qu'on ne se couvroit pas de fleurs pendant sa durée. La fête se célébroit dans le bourg d*Amycles ; et le concours étoit tel, que Sparte se trouvoit alors presque déserte : aussi les Parthéniens choisirent-ils le jour de cette célébration pour Fexécution du complot qu'ils avoient formé contre les citoyens de Lacédémone ( j8).
Nous ne connoissons pas bien l'objet d'une fête que mentionne Athénée (59) , sous le nom de fête des Promachies. Les hommes s'y ceign oient la tête d'une couronne de roseaux de la contrée, ou d'une bande de peau. Les enfans encore occupés de leur éducation pouvoient assister à cette fête ; mais il ne leur étoit pas permis de ceindre la couronne que les hommes dévoient porter, atftt loii reu- II y avoît des fêtes pour Bacchus » des fêtes dliTcie qJd- po^*" Cérès, une fête des mystères (60) ; nous ^^ l'apprenons principalement par des usages ou
(58) Xcn. Hellén, IV, pag. 528. Sirab. VI, pag. 278.
(59) Liv.xv, S. IV.
(60) Des fêtes pour Hercule, Diane, Neptune, sont rap-
LiGISL. DES LACÉDÉMONIENS. CH. VIII. 395
des lois relatives à leur célébration. Ainsi les jeunes Lacédémoniennes assîstoient ordinairement dans des chars aux processions religieuses £iites pendant ces solennités : Lycurgue le leur avoit interdit pour la fête des mystères (61 ). Ainsi Platon , en rappelant que l'ivresse étoit punie, remarque qu'elle n'étoit pas même tolérée dans les fêtes consacrées à Bacchus. Les femmes seules étoient admises à un des temples de ce dieu ; elles seules y ofTroient des sacrifices : il ne leur étoit pas permis de révéler les cérémonies qu'elles y pratiquoient {62).
Pausanias parle de sacrifices offerts par les Dionysiades et les Leucippides, également attachées au culte de Bacchus (63). Onze autres femmes, que Ton désignoit encore par Dionysiades f se disputoienty chaque année , le prix de la course, k une fête de Bacchus, suivant un ordre ancien de l'oracle de Delphes (64). Chaque
pelées par Meursitis, p. 7^1 , 77a , 809 et 854. Le voir encore pour d'autres fêles, p. 771» 775. 779*791 » 803, 811 61813.
(6t] r\ut./lg/s. S* 29. l^oir aussi Hésych. au mot Canathre, et Dacîer sur le S. 43 ^tWVude lycurgue.
(6%) Plat, des Lois, I , pag. ^37. Paus. III , SS- 20 , 23 et 24.
(63) On nommoit pareillement Leucippides de jeunes Lacédémoniennes qui desservoient un temple élevé à deux filles d*Apol-
ion. Paus.lii,S. i^.
(64) Paus. III, S. 13.
année aussi les filles venoient danser en chœur dans un lieu consacré à Diane , autour de ia statue de cette déesse (65).
Les vieillards, les enfans, les hommes d'un âge mûr , formoient des chœurs différens » quand on célébroit les fêtes : Plutarque le rappelle dans la Vie de Lycurgue {66). Les vieillards chantoient les premiers ; ils disoient ce qu'ils avoient été, sous le rapport de la vaillance: les hommes plus jeunes se félicitoient de pouvoir la déployer tout entière au service de la patrie ; les enfans promettoient de ne pas le céder à leurs pères.
Les enfans étoient l'objet particulier de quelques fêtes. On en célébroit une pour leur conservation : les nourrices portoient les enfans mâles à un temple de Diane , et des cochons de lait étoient offerts à la déesse. On donnoit alors le repas désigné ordinairement par kopîs (67) : des tentes étoient dressées, des lits d'herbages élevés , des tapis placés sur ces lits où les Lacédémoniens s'étendoient ; les étrangers en voyage y étoient admis. Les alimens dont on devoit faire usage , et la portion qu'on devoit en
(^5) Paus.in, s. 10.
(6j) Voir Athcncc, lY, S. 7 1 et Meurs. Mise. lac. 1, ch. Xf.
JLÉGISL. DES LACÊDÉMONIENS. CH« VIII. 397
donner à chacun, furent déterminés par la loi. Une chèvre étoit sacrifiée , iors(]u'on célébroit le kopis ; c'est le seul animal qu'on pût alors oftir (68).
Non -seulement les femmes n'étoient pas étrangères aux exercices des solennités de Sparte 9 mais encore il fut de ces solennités oyx^ d'après les institutions de Lycurgue , les femmes dévoient danser nues en présence des jeunes Lacédémoniens ; elles y chantoient aussi , en lançant quelquefois les traits d'une raillerie piquante contre ceux qui avoient oublié leurs de- ^ voirs, tandis qu'elles célébroient ceux qui avoient fait des actions dignes de quelque mémoire (69).
Les célibataires ne pouvoient assister à ces FUftUtiioM evsolennités, où des filles paroissoient nues {70). hum^JII^ " Un disciple d'Aristote 9 Cléarque, dit même , dans ses Adages (71)9 qu'à certain jour de fête les Lacédémoniennes frappoient de verges les hommes qui ne s'étoient pas mariés , et leur faisoient faire ainsi le tour d'un autel.
L'histoire religieuse de Sparte ofifre plusieurs exemples de flagellation dans les fîtes publiques.
(^8) Athénée , IV, $. 6.
(69) Plut. Lyc. S. 2 5. Le voir aussi AgésiL SS. 34 et 48.
(70) Plotarquc, Vie de ïycurgue, %, %j,
(71) Athénée, XIII, S. 1.
On la ^soit subir cruellement à de jeunes La* cédémoniens , près des autels de Diane sur-: nommée Orthia. Une querelle étant survenue entre ses adorateurs pendant qu'on lui ofSroit un sacrifice, tous périrent, ou sous les coups les uns des autres, ou d'une mort subite qui les frappa. L'oracle ordonna d'arroser Fautel de la déesse de sang humain : un homme y fût d'abord immolé ; le sort désignoit la victime. Lycurgue substitua la flagellation à cet horrible sacrifice. Une prétresse y présidoit , tenant entre ses bras une statue de Diane. Si les coups s'affoiblissoient ou se ralentissoient, la statue devenoit pesante, la prétresse ne pouvoit plus la soutenir ; elle en accusoit l'exécuteur qui remplissoit si mal la volonté des dieux (72]. Les jeunes Spartiates avoient moins de pitié pour eux-mêmes que n'en pouvoit avoir envers eux l'homme chargé de les frapper; ils supportoient avec joie, dit Plutarque {73) , cette exécution sanglante, et se disputoient l'honneur de l'endurer plus longtemps.
Un événement arrivé au temps de la bataille
(7a) Pausan. m , S. \6.
(73) Inst, lac, pag. 239. L*usage en subsista sous la domination même des Romains. Voir Scncque. Pt(n.'id. cbap. IV ; Tertuli. aux Alaru chap. IV; et Ubbo Emmius, pag. 85.
LÉGISL. DES LACÉDÉMONIENS. CH. YIII. 399
de Platée fit instituer une cérémonie reli^euse qui étoit encore une flagellation. Pausanias, avant cette batsdlle , faisant un sacrifice hors des rangs , une troupe de Lydiens fondit sus , et renversa tout ce qu'il avoit apprêté pour ce sacrifice. Pausanias et les siens étant sans armes , i[s frappèrent de fouets et de bâtons ceux qui venoient de leur fiiirê cet outrage. Tous les ans, au même jour, eut lieu depuis une procession qu'on nommz procession des Lydiens: de jeunes Spartiates y recevoient des coups de fouet autour d'un autel (74.).
Nous avons dit, sur la première de ces institutions, que des hommes avoient ^d'abord été immolés : il est trop vrai qu'on peut reprocher aux Spartiates ces abominables sacrifices (75). La sagesse et l'humanité de Lycurgue interprétèrent enfin le terrible commandement de foracle : la superstition du &ux courage lui laissa encore trop de barbarie.
Porphyre dit d'après ApoIIodore , et Théodoret d'après Porphyre [76), que les Lacédémoniens immoloient un homme à Mars. Dans un
(74) Plai.Aristiiie, S. 41.
{75) ^'<'/> Porphyr. Absdn, H, S. 55 ; Thcodorci, dise. Vil , des Sacrifices : Plut. ParalL S. 70.
[yC) Porph, Abstin, II, S» 55.Théodor,/^/V.
temps où la peste exerçoit sur eux tous ses nvages, un oracle avoit ordonné (77} desacrilSer, chaque année» une jeune fille d'une noble race à Vénus. L'immolation d'une génisse fut ensuite substituée par les Lacédémoniens au sacrififce demandé par l'oracle.
L'habitude d'offrir des animaux aux dieux étoit
pur Icf lois»
•ado. ancienne et fréquente en Laconie. Ce pays avoit»
dit-on y cent villes : de là vint l'usage d'une hécatombe pour le sacrifice annuel offert au nom de toutes (78). Tyndare, ayant réuni les prétendans d'Hélène, immole un cheval, et leur fait jurer sur la victime de venger sa fille et l'époux qu'elle auroit, si on leur faisoit quelque outrage. Pausanias parle aussi de chevaux qu'on immoloit au soleil sur le sommet du Taygète [j^)*
En présence de l'ennemi, c'étoient des chèvres qu'on sacrifioit. Après avoir replacé Tyndare sur te trône , Hercule en avoit offert une à Junon , que l'on révéra même depuis sous le nom SEgophage. L'exemple d'Hercule fit adopter ce genre de victimes (80). Avant de livrer la
(77) ^'^ Mcun. Mise, lac. Il , chap. XIV , pag. 206.
(78) Strab. vni,pag. 362.
(79) Ibid. S. 20.
(80) Pau$. m, s. 15. Plut. Vie de LycuTgue , S. 47. Xén. R^. lac, pag. 620.
LiCISL. DES LACÉOÉMONIENS. CH. VIII. 40I
bataille de Némée, les Lacédémoniens immolent une chèvre à Diane (Si). Un cochon de lait lui étoit toujours immolé dans les repas &its quand on menoit les enfans mâles au temple de cette déesse (82}.
Les combats que Ion instruisoit les jeunes Lacédémoniens à se livrer pour se former aux exercices guerriers , commençoient aussi par un sacrifice ; chaque bataillon oflfroit pendant la nuit un petit chien à Mars (8}). Agésilas, marchant pour aller combattre les Perses , oflVe une biche k Diane (84)- Avant le déparc pour farinée, le roi sacrifioit à Jupiter; à Jupiter et à Minerve sur les frontières de Tétat; aux Muses en présence de l'ennemi (85). D'autres sacrifices étoient offerts après une guerre heureuse ; Agésilas même , apprenant une défaite des Lacédémoniens, au moment où il ailoit combattre les Thébains près de Chéronée , et craignant Tîn-
(8 1 ) Xcn. HclUn, I v , pag. 5 1 6.
(81) Athcn. IV, S. 6.
(83) Paus. m» S. 10. Barth. iv, pag. 189.
(84) Plut. Vie d'AgésiUs, $. 8. On y dit ^ue fa victime étoIt couronnée de fleurs.
(85) Voir ci-dessus, chap. VI, pag. 352. On peut voir aussi, cha.p. II f pag. 123, ce que nous avons dit de la place et de la portion des rois, à Tcgard dci sacrifices faits à Sparte*
fluence de cette nouvelle sur le courage de ses guerriers, supposa une victoire, et offrit, ia tête couronnée de fleurs, les sacrifices accoutumés pour un triomphe (86). Agis, vainqueur des Athéniens , fut condamné à une amende par les éphores pour n'avoir pas rempli ce devoir envers les dieux ( 87 )• Le sacrifice , après la victoire, étoit d'un bœuf, si Ton avoit vaincu par ruse; d'un coq seulement, si Ton avoit vaincu par la force (88) : le succès obtenu par la ruse avoit épargné fe sang des guerriers.
Des sacrifices étoient offerts à foccasion des principales actions de ia vie; pour le mariage, par exemple : les Lacédémoniens en offroient également quand ifs passoient de la classe des adolescens à celle des hommes , et quand fînissoient les jours de deuil pour un parent expiré (89).
(86) Xén. Hellén. iv, pag. ; 18. Plut. Agés. S. a6. Voir au3sc les. 28.
(87) Plut. lledeLj'Cttrgae^S. 18.
(88) Plut. Af/ircell, $. 36; Ag/s, $. j6 ; Inst. lac. pag. a 58. Les Romains faîioient le contraire; il n*y avoît qu*un petit triomphe pour celui qui n*avoit vaincu que par ruse.
(89) ypi'r Meurs. Mise, lac. Il , chap. III , pag. 1358 et 2359. Paus. III , SS* I ) ^t 1 4 » et ci-après , chap. ix » pag. 43 3. Meur* STus parle aussi ci*un sacrifice fait à Toccasion de la mort» chap. XIV, pag. 2393.
LÈGISL. DES LACÉDÊMONIENS. CH. VIII. 403
On ne se contentoit pas toujours de remercier les dieux par des sacrifices; on déposoit quelquefois des offrandes dans leurs temples : plusieurs trépieds de bronze avoient été consacrés dans le temple d'AmycIes, non loin de Lacédémone » en reconnoissance des victoires remportées sur les Messéniens ; et, dans la suite , d'autres trépieds encore y furent placés après la victoire remportée par Lysandre sur les Athéniens à >Egos-Potamos (po). Une tunique, tissue par les femmes de Sparte, étoit offerte chaque année à FApoIIon du temple d'AmycIes ; des colonies y envoyèrent quelquefois en présent la statue d'une divinité (91)- Lysandre encore offrit, en mémoire de ses succès guerriers , deux aigles portant des victoires (92). Pausanias avoit fait porter un trépied à Delphes, après la bataille de Platée; et Agésilas, la dîme du butin, après la bataille de Chéronée (93). La dîme offerte par Agésilas fut une des plus riches que l'Apollon
(90) Paus. iii/S* 18.
(91) WJ.SS» 12 et 16.
(9a) IbiJ, S. «7.
(93) Corn. Nép. Pnusan, S» i* l^lat, Ag/s. $> 2^. Voir zuui sur t*oflFrande de la dime du butin , Xén. HeUén, III , pig. 493 ;
4o4 HISTOIRE DE LA LEGISLATION.
de Delphes reçut jamais ((^4)* La maxime générale des Lacédémoniens avoit long- temps été que , les dépouilles ennemies étant des dépouilles de lâches, on ne devoit pas les offrir aux dieux (95). Nymphis d'HéracIée dit encore de PausaniaSy que 9 violant toutes les lois de Sparte , il osa , dans son orgueif , consacrer à Neptune f comme de lui-même et comme un monument de sa valeur, le cratère d'airain qu*on y voyoit encore au temps où Nymphis écrivoit rhistoire de sa patrie (96), Quelques offrandes avoient été consacrées à ce dieu dans le temple de Ténare (97) ; les étrangers même en envoyèrent quelquefois à dautres divinités de Sparte : Crésus donna beaucoup d'or pour y ériger une statue d'Apollon (98).
Si les offrandes guerrières eurent quelque magnificence , il n'en fut pas de même des offrandes ordinaires : Lycurgue avoit dit pourquoi il les demandoit de si peu de valeur ; ce afin que nous
(94) ^o*r ci-dessus, chap. VI, pag, 350.
(95) Apophth, lac, pag. 224.
(96) Athcncc, XII, S. 9.
(97) Hcrod. 1, S. 24. Élicn, Hist, des aaim. XII, S- 4. On peut voir Strabon , vili , pag. 363 , et Paus. Ili , S. 15.
(98) Hcrod. i, S. 69. Les Lacédémoniens rcmpioyèrtDt pour une autre, Pauâ. m , $. 10.
LEGISL. DES LAGEDÉMONIENS. CH. VIII. 405
ayons toujours de quoi honorer les dieux (99). » Plutarque rapporte cette autre réponse d'un Lacédémonien à un prêtre qui quétoit : «Je n'ai que faire de dieux plus pauvres que moi . 1 00).» Les offrandes des citoyens ne dépendoient guère d'ailleurs que de leur volonté ; le seul cas où on leur eût imposé quelque obligation , étoit la fête célébrée, pour la conservation des enfans, dans le temple de Diane : la victime fut prescrite par la loi (101). Des fruits nouvellement recueillis étoient loffrande ordinaire déposée sur Fautel dans les solennités consacrées àCérès (102).
Quelques sacrifices avoient été recommandés aux rois par le législateur, à des époques ou dans des circonstances déterminées. Lycurgue les chargea, comme descendans d*Hercule, d'en offrir un pour Fétat dans toutes les cérémonies publiques; il leur assigna une part sur les animaux immolés ; il voulut qu'on leur donnât un cochon de lait sur chaque portée de truie , afin qu*ils ne manquassent pas de victimes quand il &udroit consulter les dieux (103). C'étoit une
(99) Plut. VieJe l.jr'curgue, S. 4©.
(100) Apophih, hic. pag. 275.
( 1 e I } Voir ci-clc5sus , pag. 3 94»
(101) Voir Meurs. Att. Icct, II , chap. i. (103) Xcnopli. Rép, lac. pag. 690.
4o6 HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
véritable contribution religieuse, mise sur tous les citoyens. On donnoit encore aux rois » on leur donnoit aux frais de Pétat, le premier et le septième jour de chaque mois , une victime digne d'être offerte, et qu'ils alloient sacrifier dans le temple d'Apollon : on y joignoit une mesure de farine d^orge et une mesure de vin (io4). Ks étoient les intendans des sacrifices, en même temps que les pontifes suprêmes (105) : quelques-uns même d'entre eux se distinguoient par leur munificence et leur piété, quand on célébroit ces fêtes instituées par la religion , que le temps avoit rendues plus vénérables encore (106).
Les dieux n'aiment pas moins les actions que les victimes, disoit souvent Agésilas (107J. Une idée si morale étoit généralement celle des Spartiates ; on fe remarque dans leurs prières. Ce qu'ils demandoîent sur-tout, c'étoit de bien faire; ils demandoient aussi la force de supporter Finjustice (108). Ils croyoient que ce n'étoit qu'après avoir commencé d'agir, qu'on devoit îm-
(104) Hcrod. VI, s. 57.
(105) Plut. Agés, s, j4.
( 1 06) Voir ci-dessus , pag. 381.
( 1 07) Xcn. Ai^s, ptg. 67 3 .
(108) Plut. Inst. !ac. p. 238. Platon, 2J AkihioiU, p. 14S.
LEGISL. DES LACÉOiMONIENS. CH. VIII. 407
plorer les dieux ( 1 09) ; quelquefois ils lesprioieiu moins pour eux-mêmes que pour ceux qui les gouvernoient : tout le peuple de Sparte leur demande avec les plus vives instances d'accorder un fils à un roi bien cher à la patrie; ce fils fut Démarate, dont la légitimité» contestée avec serment , fut repoussée par l'oracle de Delphes (no).
Les sermens placent les promesses des hommes sous la garantie des dieux ; ils les rendent plus inviolables» en rendant leur violation plus redoutable. Les Lacédémoniens prenoient souvent à témoin leurs divinités; ifs attestoient aussi Castor et PoIIux » qu'une tradition nationale associoit à la famille de leurs rois ( 1 1 i )• Mais peutêtre appelèrent -ils trop souvent la conscience religieuse au secours de la probité civile. Les sermens furent aussi multipliés qu'ils peuvent l'être, dans la législation de Sparte : celui des rois et celui des éphores dévoient , par exemple, se renouveler chaque mois ; les rois juroient ea leur nom , les éphores au nom de la cité (112).
(109) Plut, hst, lue, pag. 238.
(i 10) Hcrod. VI , SS. ^3 1 ^S c* ^^'
(1 1 1 ) Mém, df VAcad. tom. I, pag. 202. Voir la Paix d'Aristophaiie, act. l,sc. IV.
(112) Xcnoph. Rép, lac, pag. 690.
4o8 HISTOIRE DE LA LEGISLATION.
Quelquefois ils joignoient à leurs sermens des imprécations contre le parjure ; quelquefois ils cherchoient à les rendre plus imposans encore par l'immolation des victimes , en plaçant leurs entrailles fumantes entre les mains de ceux dont le serment étoit exigé (i i 3). Des imprécations se fkisoient aussi contre les hommes qui, par de fausses accusations ^obligeoient ainsi d'attester les dieux (114). Suidas nous a conservé une formule des malédictions prononcées par les Lacédémoniens (115); la connoissance n'en est pas étrangère k l'état de leurs travaux et de leurs mœurs : ce Puisses-tu , disoit-on de celui contre qui l'imprécation étoit prononcée, puisses-tu avoir une maison à bâtir , des digues à construire y des chevaux à nourrir ! Puisse ta femme être adultère î »
Lycurgue a été accusé d'accorder peu de foi et peu de respect aux sermens (1 16 • II en fit au contraire un fréquent usage qui atteste toute sa confiance : déjà il en connoissoit la force sur
(113) Hcrod. VI, s. ;8.
(115) l 'olr iMcurs. AJisc. lac. Il , chap. VIII,
(116) yvir Folard sur Polybe, tom. H, pag. 419. II faut Jaisscr à Lysandre toute la honte <lu mot qu*on voudroit attribuer à Lycurgue.
LEGISL. DES LACÉDEMONIENS. CH. VIII. 4^9
les Lacédémoniens , quand il fit promettre de ne rien changer à ses lois jusqu'à son retour (i i7)« On sait comment ils essayèrent de concilier Tintérèt de la population de l'état avec le serment de périr tous plutôt que de rentrer dans leur patrie sans avoir asservi les Messéniens (i i8). Ce fut pourtant un Lacédémonien , et un des plus célèbres, Lysandre, qui proclama celte insolente maxime, qu*il falloit tromper les enfans avec des osselets et les hommes avec le parjure ( 1 1 9] ; ce fut aussi un Lacédémonien, longtemps renommé par sa justice, Glaucus , fils d'Epîcyde , qui, placé entre le remords et Finfidélitéy au moment d'exécuter une promesse sacrée pour un riche dépôt qu'on lui avoit confié , voulut essayer de consulter encore un oracle, comme s'il espéroit que son serment seroit oublié , et que sa mauvaise foi pourroit triompher avec une approbation apparente des dieux ( 1 20).
Cette consultation des oracles étoitun besoin onOm^ém fréquent des Lacédémoniens. Ici, on les interro- ■"«"'«• f^
^ cvocsitandaa
geoit avec l'espérance qu'ils absoudroient d'un
(117) Plut. Z;;^. S. ^o. Justin, III, chap. III.
(118) Strab. Vi, pa^r. 279. Justin, III, chap. IV.
(1 19) Plut. LysATid. S. »3.
(120) Hérod. vi,S.86.
4lO - HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
crime ignoré ; mais de plus hauts desseins et une plus noble confiance appeloient ordinairement auprès d'eux les citoyens ou les magistrats. Les Lacédémoniens en avoient dans leur propre pays: ils alloient consulter encore ceux que possédoient les autres états de la Grèce ; témoin ce temple d'Ino , où , suivant Pausanias , on apprenoit l'avenir en dormant , où des songes instruisoient de tout ce qu'on desiroit savoir ( 1 2 1 )• Maîtres de la citadelle d'Athènes, ils en avoient même fait transporter les oracles à Sparte, et souvent ils les interrogeoient ( 1 22). L'oracle de Delphes, quoiqu'il se fit entendre hors de la Laconie, devoit inspirer une grande vénération à un peuple dont il avoit proclamé le Législateur ami des dieux , un dieu même plutôt qu'un homme (123).
Lycurgue n'avoit pas uniquement consulté cet oracle sur le système général de ses lois; il en avoit reçu une approbation spéciale pour la plupart des institutions qu'il fondoit ( 1 24} : c'étoit un moyen de plus , et le meilleur peutêtre, d'en assurer la durée. Quand il voulut éta-
(lai) Paus.lll, S- 26.
(laa) Hcrod. V , SS. 90 et 9 1 .
(laj) HtTod, I, S. 75. Plut. A^^. S. 8.
(ia4) Voir ci-dessus , chap. iv , pag. 17^ , 284 et aS^.
LÊGISL. DES LACiDÉMONIENS. CH. VIII. 4ll
blir h monnoie de fer, Lycurgue ordonna d'apporter For et l'argent en circulation ; on croît qu'il en fit des présens au temple de Delphes, pour obtenir plus sûrement encore sur cet objet même l'approbation du dieu : il ne voulut pas aussi que ses lois fussent écrites, pour mieux laisser croire qu'elles étoient des oracles (125).
Les Lacédémoniens eurent constamment l'usage de soumettre leurs résolutions à des ora^des ( 126); ils l'avoient avant que Lycurgue leur donnât des lois. Quand les deux jumeaux nés d'Aristodème laissèrent quelque incertitude pour la succession au trône , l'opinion de les y appeler ensemble fut approuvée par la pythie de Delphes. Ménélas la consulte avant de partir pour la guerre de Troie. Un oracfe force les Héraclides rentrés de s'éloigner du Péloponnèse. Un oracle détermina où s'établiroient un jour les Lacédémoniens {127). C'étoit en vertu d'un oracle qui faisoit craindre un règne boi^ teux, qu'on vouloit exclure du irône Agésilas, qui avoit le malheur de Têtre (128). Lysandre,
(laj) Plut. Vie de Lycurgue , %. 24.
(i a6) Corn. Ncp. Lysand S. 3. Cic.éron , de Divtnat, l , S. 5-
(127) Paus. III, S. I. Apoll. H, chap. viii, %, 2, Plut. Lys. S. 48 , et Meurs, de Rcgno lac, chap. v , Vl! et Vin.
(128) Voir ci -dessus, chap. JV, pag. 278. Pausan. ni.
4l2 HISTOIRE DE LA LÉGISLATIOFT.
aspirant à la royauté , if oublie rien pour obtenir la faveur des oracles (129)* Agis les (ait intervenir, quand il veut rétablir le gouvernement de Lycurgue : il invite le peuple assemblé à se souvenir des anciens oracles , qui annonçoient la ruine de Sparte si elle se laissoit subjuguer par l'amour des richesses, et d'une prédiction semblable faite récemment par l'oracle du temple de Pasiphaé dans une des villes de Laconie (130). L'oracle de Delphes avoit été consulté sur la conquête de TArcadie ; il avoit ordonné aux Spartiates de demander un général aux Athéniens, quand ceux-ci leur envoyèrent le poète Tyrtée pour les commander (i 51). On le consulte sur l'illégitimité reprochée au fifs d*un roi pour l'exclure du trône , et l'illégitimité est prononcée par une pythie dont la corruption fut ensuite prouvée et punie (132). La confiance des Spartiates dans l'oracle de Delphes en particulier étoit si connue de toute la Grèce , que
S. 8. Xcn. Hellén. ÏU , pag. 493. Justin , VI , chap. il. Plut. l^'s.
(i 29) Plut. Lys. S. 47, et Dîod. xiv, $, 1 3. Sa mort fut aussi annoncée par un oracle. Plut. $• S5 ^^ 5^«
(130) Plut. Agis, S* 1 1 • ^'oir aussi, sur ie temple et Tonicie de Paitphaé , le S. 32.
(131) Hcrod.i,S, ^^. Just. 1II,S. 5.
(132) Hcrod.vi,$. 66.
I^GISL. DES LACÉOEMONIENS. CH. VIII. 4<3
les ennemis des Pisistratides , voulant rétablir la liberté d* Athènes , donnèrent beaucoup d'argent à la pythie pour qu elle proposât d y concourir à tous ceux qui viendroient la consulter, soit en leur propre nom , soit au nom de la république de Sparte (133)* Les ennemis de Piistoanax» (ils de Pausanias» roi de Lacédémone, Taccusoient d'avoir corrompu cette même pythie , et de lui avoir long-temps fait répondre qu'ils eussent à rappeler des terres étrangères ia race d^Heicule (134)* Un oracle avoit annoncé ia mort de Léonidas ; inébranlable , il marche aux Thermopyles et meurt pour sa patrie (13;). Agésiias , qui vouioit passer en Asie pour y affranchir les colonies grecques de la domination des Perses, se le fit prescrire par deux oracles (i \6).
Les devins eurent aussi une grande influence sur la conduite politique des Lacédémoniens (i 37]. Cétoient leurs principaux prêtres.
(133) Hcrod.v,S.^3.
(i j4) Thucyd. V, s. i6.
(13;) Juit. II, chap. XI. Hérod. Vil , J. aao. Élicn, Hisf, ^V.lll, chap. XXV, le dit des trois centf Spartiates, l^ifir aiusi le S* 119 d'Hérodote.
(1 36) Plut. Apophth. lac. pag. ao8 et Z09.
(137) l'oit Hérod. IX, S* 3 2 , les notes de Larcher sur ce paragraphe, et Paus. m, $• 1 1 et I j.
4î4 HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
comme Toracle de Delphes étoit leur première religion. On les consultoit avant de partir pour la guerre ; pendant qu'on y étoit , avant de livrer une bataille. Des devins suivoient toujours l'armée (i }8). Thucydide représente souvent les Lacédémoniens comme différant de combattre parce que les augures étoient peu ^vorables» Des superstinons générales et perpétuelles les arrêtoient quelquefois autant que les indications particulières sorties d'une consultation instantanée. Ils ne vont pas à la bataille de Marathon, de peur de se mettre en marche avant la pleine lune ( 1 39 )• Les étoiles de Castor et Poilux avoient paru, disoit-on, aux deux côtés du gouvernail de la galère de Lysandre, quand ce général parût pour remporter la victoire d'-/Egos- Potamos (i4o)' Une pierre tombée du ciel fut regardée comme un présage { \^i). Agésilas, mis à la tête des Grecs d'Asie, ofiroit un sacri-
(138) Xén. Rf'p. lac. pag. 689. Plut. Apophth, lac, pag. aaj, et Vie de Lysandrr, S- 54« Paus. UI, S» 1 <•
.(139) Just. II, S- 9- Paus. I, S. 28. Hérod. VI, S* 106. Voir aussi le S* > ^o , et dans Plut. Arisu $. 28 , &c. l'inaction de Pausanias à ia bataille de Platce, jusqu'à ce que les victimes eussent donne des augures favorables.
(140) Plut. Lys. S* 23. Voir aussi ce que dit Xénophon, HelU'n. Vil, p. 620, au sujet de la bataille contre les Argieas.
(141) V\\ïUiùid.
LÉGISL. DES LACiOÉMONlENS. CH. VIII. 4i;
fice diaprés un ordre qu'il avoir cru recevoir pendant le sommeil ; des Béotiens jettent de dessus Tautel les cuisses de la victime , et il en conçoit de sinistres augures (i42)- Au commencement de son règne y une conjuration avoit été formée cx>ntre lui , et un devin i'avoit annoncée ou décx>uverte en consultant les entrailles des animaux immolés (i43)«Des signes funestes avoient précédé la bataille de Leuctres (i44)* Une supercherie d'Agésilas fait croire à l'existence d'un présage» et, malgré l'infériorité du nombre» leur assure la victoire (i4j)* Il semble qu'on croyoit & révocation des morts : Plutarque du moins ( i ^6) faut consulter des psychagogues (i47) pstr les Lacédémoniens , pour conjurer l'ombre de Pausanias, après la mort de ce grand homme (i 48).
Les Lacédémoniens éioient trop ignorans pour intcrétqa*ava
tA^ ^« • ■ ■ T • les rois ei les ép
netre pas superstitieux : mais ce qui devoit ^^^ ànuinuBii
(142) Plut. Agés. $$. 8 et 13. Les entrailles défectueuses des victimes lui font suspendre ses poursuites envers l'ennemi.
(143) Xén. Hclléa, 111 , pag. 493- VoirW page 499.
(144) Plut. Agés, S* 47* On peut voir ce qu'il dit» S* n» d'une éclipse arrivée au moment où l'on apprcnoît une défaite. Voir aussi Xén. Heîlén, IV , pag. 5 18.
(14^) Plut. Apophth. pag, 214.
( 1 46) Des délais de la justice diviue , pag. 5 60.
(147) Lvocateurs des âmes.
(i 4S) Voir ci-dessus, pag. 389 , et Paus. m , S. 17. ]
i\6 HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
«ftfttiiiMi;avmii. accroîtrc leur aveuglement et le perpétuer, ce
"^ fS»f?"'**^ ****"' ^^^"^ ^^^^ '^^ avantages que la superstition
oflroit aux principaux magistrats sur l'esprit du peuple. Les éphores recherchèrent et finirent par obtenir le pouvoir que l'explication des songes donne sur des peuples crédules (149)* Us étoient, plus tôt, parvenus à laisser croire qu'à dés époques déterminées faspect du ciel pouvoit leur permettre d'attenter à la royauté. « De neuf en neuf ans» dit Plutarque (1 50) , les éphores, choisissant une nuit que le ciel fût fort clair et net , et qu'il ne fît point de lune , se seoyent en quelque lieu à découvert, regardans contre mont vers le ciel; et, s'ils aperce voyent aucune étoile
* qui sautât d'un endroit du ciel k un autre, ils
mettoient leurs rois en justice, comme ayans commis quelque péché à fencontre des dieux, et les suspendoient de leur royauté , jusqu'à ce qu'il fût venu , ou de Delphes ou d'Olympe , quelques oracles qui les restituassent. » L'éphore Lysandre n'eut pas d'autre prétexte pour appeler en justice le roi Léonidas (151,* Peu auparavant, un de ces cinq magistrats voulut rattacher
(149] Cicér. de Divin. I, S* $• Crag. Il, chap. iv, pag. 129. On peut voir aussi Plut. Agis, $, 3 a. (150) Vied'Agis,î,ii.
(ij^i) Piutarque,f^/V/,
LEGISL. DES LACÉDEMONIENS. CH. VIII. 417
à un songe qu'il avoit eu en passant la nuit dans un temple y le projet de l'assassinat des quatre autres et la destruction de l'éphorie (152). Dans le temps de la guerre avec les Etoliens, ils furent massacrés tous les cinq , pendant un sacrifice à Minerve, pour lequel tous les jeunes guerriers dévoient accompagner au temple (a victime, que les éphores eux-mêmes dévoient immoler (i j 3)« D'un autre côté, les rois furent les dépositaires des oracles rendus; ils nommoient ceux qu'on cnvoyoit pour les consulter : ces députés, connus sous le nom de pythiens dans l'histoire de Lacédémone, demeuroient ordinairement près de la personne des rois; ils ctoient comme leurs augures habituels ; ils étoient nourris aussi par rétat (ï 54^' Le sénat avoit même auprès de lui un fonctionnaire semblable (i 5 j). Ce nom de pythiens par lequel on les désîgnoit, sembleroit annoncer qu'ils furent particulièrement chargés d'aller interroger l'oracle de Delphes ; on les
(152) Plut. Vie tt Agis, S- 31 « 33.
(153) Polyb. IV, chap. IX. Ko/rCrag. 11, cliap. \^.
(154) HcroH. v;, S- 57- Xcn. /vt/;. Ait. pag. 69o;Cicér. ^ Divinat, 1 , S- 5- Voir les Alan. d( i'Acad, toni. XV, pa^j. 396 , et ci-dciSJS , chap. Il , pag. 224.
(155) Clccron, dicto loco. Voir Crag- "> ^^^^P- ^^'» P^g- ^5«
4l8 HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
envoyoit aussi à Dodone et au temple de Jupiter- Ammon (156).
La pythie avoit promis au roi Cléomdne qu'il prendroit Ârgos. Cléomène se trompe sur le sens des paroles de la pythie; il croit l'oracle accompli par la prise d'un bois consacré à un héros qui portoit ce nom. De retour à Sparte, il est accusé; les éphores supposent que son erreur a été volontaire et qu'il s'est laissé corrompre. Le roi affirme que, dans des sacrifices offerts à Junon pour savoir s'il pouvoit espérer de prendre la ville, une flamme étoit sortie de la poitrine de la statue de la déesse; qu'il avoit reconnu à cette marque l'impossibilité du succès ; que si la ville avoit dû être prise, c'auroit été de la tête , et non de la poitrine , que la flamme seroit sortie. La défense parut invincible ; Cléomène fut absous (i 57).
La religion intervenoit aussi dans quelques actes politiques : les nouveaux sénateurs venoient dans le temple remercier les dieux ( i j 8).
{1^6) Ciccron, /^/«/. Voir aussi Platon, 2/ AlcibUJe, t. II» p. 149.
(\S7) HcroH.vi.SS.7^— 82.
(i;8) ?\ui. l 'te iùLycurgue, S' S 5'
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