CHAPITRE X
Des Luis relatives à [Éducation des Enfans et à la Culture de quelques Arts.
JLiES enfans des Lacédémonîens appartenoient plus encore à la patrie qu*k la famille. Ifs étoient nés à peine , qu'on les présentoit aux anciens de la tribu , que Lycurgue avoit rendus juges souverains de leur vie ( i )• Les soins prescrits pendant la grossesse annoncent bien que les lois veilloîent sur Fenfànt avant même qu'if eût quitté le sein de fa mère qui fe portoit. Pendant tes premières années , fa nourrice donnoit à son corps toutes fes habitudes qui pouvoîent préparer et entretenir ces vertus fortes qu'if devoit avoir un jour (2). La futte, fa course , les exercices du gymnase » n'avoient été prescrits aux femmes par Lycurgue, que dans Fespérance d'obtenir des citoyens pfus forts et pfus capabfes de fa guerre (5), Oppien dit même (4)
(1 ) Vohr ci-après , chap. XII , pag. 507.
(2) Plut. L^, $• 3 5* H y die que les nourrices de Lacédémone étoient si estimées» que les autres Grecs venoienten chercher lài
(3) Xén. Rip* lac. pag. 67;. Plut. l^. S. 25 ; Aj^hA. lac, pag. 127.
(4) De la Châsse, \,v.}^7.
que y dans cette espérance, dès qu*ane femme devenoit enceinte , on plaçoit dans son appartement les portraits des hommes et des dieux les plus distingués par leur force et par leur beauté. Le fait est vrai, mais il est bien postérieur à Lycurgue.
L'en^t ne recevoit pas l'éducation de sa £imille; il ne se livroit pas, au milieu d'elle, aux exercices de son âge; il n'y prenoit pas ses repas journaliers. Les affections domestiques dévoient en être moins fortes, celles des mères même en étoient moins tendres. L'obligation imposée aux pères pour la manière d'élever les enfans n'étoit cependant pas absofue; ils pouvoient choisir entre les droits que donne la nature et les droits que donnoit la cité : mais ils étoient privés des derniers , s'ils refusoient de soumettre leurs en&ns à l'éducation publique (5}. Elle commençoit à l'âge de sept ans. (6).
On divisoit les enfans en classes : ceux des Spartiates composoient la première; les Mothaces, les fils d'étrangers, les bâtards, en composoient trois autres, suivant l'auteur des Recherches philosophiques sur les Grecs : toutes a voient les
(5) Pliil. Lyc, S. 51 ; Inst, Idc, pag. 238.
(6) Ibid, S. 3}. Pauw, tom. II , pag. 319 etsviu.
mêmes leçons, les mêmes jeux, la même discipline et les mêmes travaux.
Dans les autres villes de la Grèce , l'éducation étoit confiée k des instituteurs particuliers , souvent même k des esclaves: k Sparte, elle étoit sous Finspection d'un magistrat spécial (lepxdonome) ; il avoit autour de lui des adolescens armés de verges pour châtier ceux qui lemériteroient (7).
Le pxdonome étoit le grand-maître de l'éducation; mais elle se £iisoit véritablement, dans chaque classe, par un de ceux qui la composoient ( 8 ) • Les élèves les plus âgés, les plus instruits dans ce qu'il fàlloit savoir, les plus distingués par la prudence et le courage, étoient choisis pour diriger les autres et leur donner d'utiles leçons. On obéissoit sans réserve k leurs commandemens; on se soumettoit s^s murmure aux punitions qu'ils infligeoient. Des vieillards , en outre, assistoient souvent aux exercices du jeune âge; ils les surveilloient comme l'auroient fait des gouverneurs et des maîtres ; ils jetoient entre les adolescens des sujets de dispute , pour avoir occa-
(7) Xén. Rép. lac, pag. 6j6 et 677.
(8) Plut. $• 33* Xén. pag. 678. Meursius dit, Mise, lac, il ^ cfiap. m , quels noms on donnoit aiix enfans et à leurs chefs , suivant leur âge. Voir, pour les plus âges, Plut, l^x. S* J^.
sion de mieux découvrir le naturel de chacun , sous les rapports de l'audace et de la bravoure. Toujours quelqu'un de voit être auprès d'eux pour les reprendre et les châtier, si une faute étoit commise. L'inspecteur de Féducation étoit puni lui même, mais hors des regards des élèves, s'il avoit mis dans la punition infligée trop d'indulgence ou de sévérité (9).
Plutarque dit quels travaux on imposoit aux en&ns , suivant leur âge. Le vol ^t avec adresse étoit déjà une des leçons qu'on leur donnoit, comme devant les former k la hardiesse et aux ruses guerrières ( i o). Ilsdevoient se procurer ainsi une partie de leur nourriture ( 1 1 )• Des châtimens attendoient celui qui seroit surpris en commettant un larcin permis et même ordonné : on les supportoit avec une résignation et un courage admirables (i^)* On vit plusieurs adolescens expirer sous les verges, sur Tautel de Diane, sans pousser un murmure (13); onpunissoitégalement ceux qui se laissoient surprendre en pillant dans
(9) Plut. V. s. 33» 35 «37.
(10) Ibid. %%. )6 €t 37. Xcn. pag. 677.
(11) Xén. et Plut. 1^/^.
(la) Ibid. Sénèq. Provid. chap. IV.
(1 3) Plut. l^. S* 37; l^t. lac. p. 239. VoirlMÛtn, CjFmwm ton. Il , pag. 9 1 9 ; et Cîcéron , TutaiL il , S- ■4*
LÉGiSL. DES lac£d£moniens. CH. X. 449 fes campagnes. Si Ton en croit Isocrate, dont fouvrage est tout imprégné d'amour pour Athènes et de haine pour Lacédémone, quand ceux qui avoient fait le plus de vols sans être découverts , continuoient à se distinguer dans ces exercices après être sortis de Tenfimce, Faccès aux premières charges leur devenoit plus facile. Xénophon se demande comment Lycurgue punissoit le larcin , puisqu'il en faisoit un mérite : dans toutes les écoles, répond -ii, des châtimens sont infligés à ceux qui suivent mal ies préceptes qu'on leur donne ; ce n'étoit pas le vol , mais la maladresse, qu'on punissoit (i4)*
Platon censure les phidities des Lacédémoniens ^» comme leurs gymnases. II les censure sous les ^ rapports de l'ordre public et de ia facilité des séditions ; il les censure également sous les rapports moraux, comme ayant perverti l'amour et trompé la nature par les unions les plus criminelles que la débauche puisse produire. Xénophon approuve au contraire cet attachement mutuel entre des Lacédémoniens du même sexe, qui, selon lui, n'étoient épris que de la vertu , jamais de la beauté , et vivoient aussi chastement entre eux qu'un père avec son fils et des frères avec leurs frères. Suivant
(14) Isocrate, Pan/g, pag. 277. Xén. R^. lae, pag. 6jj. 5. 29
Elien, ioin d'être proscrit, cet attachement étoit ordonné ; des peines attendoient le Spartiate qui ne s'y seroit pas livré. On soumettoit à une amende considérable le jeune Lacédémonien qui auroit préféré pour ami un homme riche à un pauvre vertueux (15). Les amans participoient à Fopinion bonne ou mauvaise que Ton concevoit de ceux qu'ils aimoient. Un de ces enfkns, en se battant contre un autre, ayant laissé échapper un cri qui annonçoit peu de courage. Pâmant fut condamné à une amende par les magistrats. La loi ordonnoit de pardonner les fautes du jeune homme en faveur de son inexpérience , et de punir en sa place l'ami qui devoit être le surveillant de ses actions (16].
Mionpbyti- jg renvoie à Plutarque pour les détails reFati6
«reiccs prcs-
r«n éievoit au coucher des Lacédémoniens et à leur vêtement (17). L'éducation physique s'endurdssoit à mesure que les enfans avançoient eh âge. Us dévoient aller les jambes et les pieds nus, et
«cens.
( I ;) Plaion , t^rs Lois, I , pag. 6^6, Xcn. pag. 6yS. Élicn , in , chap. X et xn.
(16) Plutarcjuc Ljc. $$. jj et 38. LIien , Hist. dhr. lit, chap. X.
(17) Plut. Lyc, %^. }4 et 36. VoiryÀno^h, pag. 6j6 et 6j^\ Crag. m , tab. vi , pag. 250 j Meurs. Mise. Arr. I, chap. XV, et Darth. tom. IV, pag. 183 ei 203.
LÉGISL. DES LAcioÉMONIENS. CH. X. 4;i
quelquefois ils jouoient ensemble nus de tout le corps. Jusqu'à douze ans, ils avoient une tunique et un manteau; le manteau seul leur restoît alors; et cependant ils se baignoient peu, seulement à des jours marqués de Tannée (i8). Un écrivain, que je ne nommerai pas, a prétendu que, pour endurcir au froid leurs enfans nouveau-nés, les Lacédémoniens les plongeoient dans le Taygète : mais le Taygète est une montagne, et non un fleuve; le fleuve de Sparte, c'est l'Eurotas.
Le plus ancien de chaque gymnase devoit, sur ce qui concerne l'éducation physique, entretenir entre ses compagnons le désir de fortifier leur corps par des exercices laborieux. Une loi portoit qu'un Spartiate ne devoit avoir ni la fraîcheur du teint d'une femme, ni plus d'embonpoint que n'en laissent les travaux habituels du gymnase. Elien rappelle une improbation publique et une menace d'exil envers un citoyen dont lexcessive grosseur déshonoroit les institutions de son pays. La loi ordonnoic encore aux jeunes gens de se présenter nus en public, devant les éphores , tous les dix jours : on louoit ceux qui étoient bien conformés et robustes; on punis*
(i8j Plut. LjcS, 34.
4SX HISTOIRE DE LA LiCISLATION.
soit ceux qui ne Fétoient pas ( i p) . Ce ne fut pas le seul exercice de la suryeillance des éphores à cet égard ; ils l'avoient sur toute Féducation ; ils en étoient devenus aussi les magistrats suprêmes. Lycurgue, suivant Justin (20), ordonna d'élever les pubères , non à la ville , mais à la campagne, pour qu'ils passassent leur première jeunesse dans ie travail et la fiitigue, et non dans les plaisirs» ne leur permettant pas de revenir à Sparte avant Fâge viril. Comment concilier cette assertion avec les visites des éphores, les repas communs, les instructions que les enfans y recevoient des vieillards, et ia plupart de ces exercices qui se fkisoient en présence de tous » des femmes même! La chasse, les courses, les {^liages autorisés , les ascensions faites en gravissant sur des monts escarpés, les transportoient hors de la ville; mais il est difficile de croire que Feutrée leur en fât interdite jusque Fâge viril. Non seulement Plutarque ne le dit pas, quoiqu'il ait recueilli avec tant de soin les institutions de Lycurgue; mais tout ce qu'il dit suppose le contraire. Deux des endroits oit se fkisoient
(19) Xén. pag. 680. Elien, XIV, chap. VU. Voir Athénée, XII» $.12.
(ao) Liv. XIII ^ chap. III.
LiGISL. DES LAciDÉMONIENS. CH. X. 4;3
les principaux exercices de la jeunesse, Thippodrome et le plataniste (21), étoient même dans rintérieur de la cité (22). Sur un pont qui conduisoit à ce dernier» placé entre le Cnation et l'Eurbtas , on remarquoit une statue de Lycurgue (23). II sembloit présider encore à f éducation qu'il avoit prescrite.
On formoit ainsi les adolescens, en même temps et tout à-Ia-fois, à Fobéissance, aux fatigues du corps et k la douleur : savoir souffrir est une des premières leçons qu'on leur donnoit; témoin les autels de Diane et les combats du plataniste {2/I). Lycurgue voulut aussi opposer k Feffervescence naturelle des passions de leur âge l'obligation journalière d'exercices laborieux. On ne pouvoit, sans perdre par la suite de grands avantages et d'honorables droits, se dispenser des obligations prescrites (25). J'ai rappelé la plupart des exercices qu'on leur imposoit, dans le chapitre sur les lois et les institutions mili-
(a 1) Ainsi nommé à cause de $es nombreux platanes.
(22) Voir Paus. ili * S* 14» «t lai carte de Sparte dans l*atlu du Voyage d'Anacharsu,
(23) Pausan. ibid. On peut voir» sur les combats et les exer* cices des jeunes Lacédémoniens , Crag. lU, pag. 318^/ suiv, et Meurs. Mise. lac. H , chap. XIII et suit»,
(24) Voir Xén. pag. 6jj et 680 . et ci-dessus , pag. 448* (15) Xén. Rép, lac, pag. 679.
taires (26). Lycurgue ne permit que ies combats où Ton ne tendoit pas la main pour se reconnoître vaincu , où Taveu humiliant de son infériorité étoit la seule marque de la victoire (27); il ne voulut pas qu'un Lacédémonien pût s'accoutumer à perdre courage dans le danger.
L'éducation n'étoit pas moins un apprentissage de patriotisme et de moralité ; tout y fàçonnoît à Famour des institutions et des lois; jamais ce noble sentiment ne fut mieux inspiré. Ils dévoient être libres sous elles, comme le disoit Démarate (28); elles devenoient même les garanties de leur indépendance et de leur liberté. Ces lois, on les apprenoit dès TenEince; elles alloient devenir ia règle de la vie, et cependant on ne les trouvoit pas écrites (29) : il fiilloit donc qu'elles entrassent dans toutes les mémoires comme dans tous les coeurs; le respect et l'affection qui leur étoient dus y pénétroient aisément ; l'obéissance en devenoit plus fecile; elle sembloit bien plutôt feffet d'une volonté libre que d'une obligation
{26) Voir ci-dessus , chap. VI , pag. 531 et suiv,
(27) Com me ics combats du ccste et du pancrace, où l'on itn* -doit ia main pour avouer sa défaite et demander grâce, yoir Scncque , 5/>/j/; m , chap. 111 , et Plut. Apophth, pag. aa8.
(28) Voir Hérodote, Vll, S- 104.
(29) V^ir cî-dessuSy chap. l , pag. 209.
LiGISL. DIS LACiOÉMONISNS. CH. X. 4;j
imposée. II étoit défendu de blâmer les lois de son pays (30) ; il n'étoit pas permis de louer celles des nations étrangères (31): mais ces deux commandemens étoient devenus comme inutiles , tellement on étoit éloigné de la censure des unes et de l'éloge des autres. D utiles conversations animoient aussi les repas et les |eux publics ; les vieillards y rappeloient les instruction^ salutaires de l'expérience et de l'histoire; des questions morales et patriotiques étoient faites aux adolescens qui y assistoient (32) ; tous les honorables sentimens y étoient inspirés par de sages leçons et de grands exemples. La gaieté y étoit permise, on diroit même ordonnée, puisque Lycurgueavoit fait placer une image du dieu du rire dans tous les lieux de repas et d'exercices , pour être comme l'assaisonnement de la table et des travaux (33). Ces combats qui suivoient le choix des cent guerriers fait par les trois jeunes Spartiates que les éphores eux-même^ avoient indiqués pour commander aux autres , choix qui devoit être motivé tant k .l'égard de ceux qu'on préféroit
iriBi
()o) Fhton , des Lois , 1, pag. 6j4.
(31) Crag. pag. 296. yoir Dém, contre Leptime, pag. 55^. (31) Plut. Lyc. SS. 33, 37 et 53. Il dit, S. 37, comment on punissoit ceux qui rcpondoicnt mai.
(33) Plut. /yc. S. ;4.
qu'à regard de ceux qu'on n'admettoit pas ; ces combats, dis- je, paroissoient à Xénophon un moyen d*exciter radolescence à la vertu. Les admis et les exclus devenoîent ennemis les uns des autres; ils s'observoient réciproquement, et empêchoient, par cette surveillance mutuelle, qu'un d'entre eux ne commît des actions blâmables ; ifs s'exerçoient tous à surpasser les autres ; ils étoient tous prêts à concourir de tout leur pouvoir au bien de Tétat. Leur courage et leur force se maintenoient par leur rivalité même. Partout où ils se rencontroient , ils étoient prêts à se battre. Tout Spartiate avoit le droit de séparer les combattans; et si un d'eux lui résistoit, le psedonome le menoit aux éphores , qui lecondam* noient à une amende, pour qu'il se souvînt que les emportemens de la colère ne dispensent pas d'obéir aux lois (34)«
D'un autre côté, Lycurgue avoit ordonné que les enfans marchassent €n silence, les mains sous la robe , ne jetant les yeux ni adroite ni à gauche, ne regardant que devant eux (3 j)* II voulut imprimer fortement dans leurs cœurs une modestie que
(34) Xcn. Rép. lac. pag. 677.
(35} Pag. 679. Nous avons parlé , dans le chapitre x » de quelques autres vertus qu'on leur înspiroit, la discrétion, ia frugalité » savoir supponcr la raillerie, &c.
LiGISL. DES LACEDEMONIENS. CH. X. 457
tes habitudes des exercices guerriers rendoient plus nécessaire et plus difficile. Elle n'empêchoit « pas que le blâme et Téloge n'eussent sur eux beaucoup d'empire. On regardoit comme vil et lâche l'homme qui n'avoit pas le désir de la vertu (36).
Les enfans mêmes du roi, l'héritier du trône siics^fi excepté (37), étoient soumis à Féducation com- ^ril^T*"** mune. On conçoit par quels motifs Lycurgue ««»««• en avoit dispensé celui qui de voit, un four, commander k tous, et non ceux qui, quoique nés du sang royal, ne dévoient être que des citoyens ordinaires. L'abbé de Mably pensoit, et on a redit après lui (38), qu'en privant seuls de Féducation ordinaire les fils aînés du prince , Lycurgue avoit voulu assurer une grande supériorité aux Spartiates sur leurs rois; que ce fut un trait de politique de l'ame républicaine de ce législateur , et non un acte de déférence et de ménagement pour la dignité royale. Cette imputation absurde d'un machiavélisme si niais, dans un homme qui organisoit tous les pouvoirs et les circonscrivoit tous, est trop contraire li f esprit connu de Lycurgue et à l'esprit de ses
(36) Plut. Zyx. s. 2-
(37) Plut. Agés,%, I.
(38) Gourcy, pag. 42. Voir aussi Vauvill. pag. 141. Cragîus avoît exprimé une opinion très-diflfcrcnte, pag. 94 et suw.
institutions. Chefs nécessaires de Farmée , les rois dévoient avoir reçu une éducation non moins guerrière que les autres Spartiates; ayant plus à redouter les dangers de l'intempérance et de la mollesse» ils dévoient être plus préparés encore au travail et à la frugalité. Acrotatus oppose à une demande injuste les principes de justice qu'on lui a inspirés. Les rois furent juges longtemps ; quand le pouvoir judiciaire s'afibiblit entre leurs mains » ils conservèrent néanmoins, sous ce rapport y d'importantes attributions (39) : eussent-ils pu remplir ces difTérens devoirs , si l'éducation ne les y avoit préparés l Avec l'ignorance qu'on leur suppose et qu'on leur auroit systématiquement donnée, comment eût- on pu établir qu'une injustice leur étoit moins permise encore qu'à des citoyens qui auroient reçu les leçons d'un maître ami des mœurs et de la vertu ! N»tiice«4tti Les fils des affranchis recevoient l'éducation eiai mis. ^Q^mune {4o) ; on dit aussi les fils des étrangers» c'est-à-dire, des enfans que des pères , admirateurs des institutions de Lycurgue, envoyèrent étudier à Sparte. Les bâtards y étoient admis comme les
(39) Xén. Rfp. lac. pag. 689.
(40) Athcnéc, VI, $, 20. Éiien, xil, chap. LXIII. Voir ciaprès, chap. XII, pag. 541.
enfans légitimes (4> ^« Pour les étrangers, si Ton permettoit qu'ils devinssent les condisciples d'un Spartiate > on ne leur auroit pas permis de devenir un de leurs maîtres. Indépendamment du système connu des institutions de Lycurgue, on peut citer la réponse d'AgasicIès, roi de Lacédémone ; quelqu'un lui demandoit avec étonnement comment, étant jaloux de s'instruire, ii ne prenoit pas les leçons d'un rhéteur appelé Philophane ; « C'est, dit-il, que je veux être disciple de ceux 3> dont je suis né (42).»
Des rhéteurs, des sophistes, dévoient effectî- ignorwico vement être peu estimés à Lacédémone {43)« moniefu.D« Sans doute il est impossible d'ajouter foi aux H»»en««p««* déclamations d'Isocrate, dans un ouvrage fait pour établir la supériorité des Athéniens sur les autres peuples de la Grèce, et sur les Lacédémoniens en particulier., et où il va jusqu'à dire que les Spartiates ignoroient les plus vulgaires
(41) Pauw, part. IV, sect. X, $. 2, pag. 330. Il die que les fils des étrangers payoient les frais de leur éducation. Les enfans dcXénophon furent élevés à Sparte. Diog. Lacr. Xén. $. 1 o.
(42) Plut. Apcphth. iac, pag. 208.
(43) On n'y admettoit , suivant Athénée, Xlil, $. 9, i\\ maîtres de rhétorique, ni maîtres de philosophie. Quelques philosophes cependant naquirent en Laconie. Meurs. AJisc* Lu, IV, chap. XVII, pag. 2485 etiut'y.
46o HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
des arts , qu'ils ne savoient pas même écrire (44) » mais il y a plus d'exagération encore à vouloir en faire des amis des lettres, des sa vans (45)* Suivant Platon et Socrate (46J , Sparte avott beaucoup de philosophes; mais ils affectoient rignorance, pour ne pas donner Téxeniple et le désir d'étudier une science dans laquelle ils étoient supérieurs k tous les autres Grecs. Platon assure qu'en s'entretenant avec un Lacédémonien on étoit surpris d'entendre tout -à- coup de ces mots pleins de sens et de force, qui ne peuvent sortir que de la bouche d'un homme distingué par son esprit et ses lumières. Il rappelle que ce sont les Lacédémoniens qui firent graver, au temple de Delphes, les deux sentences: ConnoU' toi toi-même; Rien de trop.
<c Ceux-là s'embesognoient après les paroles, ceux-ci après les choses», dit Montagne (47) des Athéniens et des Lacédémoniens. Les Lacédémoniens, en effet, parloient peu et en peu de mots. Leur concision fit créer le nom de laconisme ; ils employ oient souvent cette brièveté
(44) Ptinath, pag. 276. Plut. L>r. S* 34. Pauw a encore cxigcré les déciamations d'isocrace, dise, préiim. xvj et xvij.
(45) ^^"^ Lanauzc , Mém, Je l'Acad, tom. XIX, p. i ^6 et m¥.
(46) Protagor, t«>m, I, pag. 542 ei 343.
(47) Eisaii, I, chap. XXIV. Voir Hcrod. III. S. 4^.
hautaine dans leurs correspondances politiques avec les autres peuples de la Grèce (48). Ils l'employèrent moins après la bataille de Leuctres ; fa victoire d'Epaminondas leur imposa un langage moins succinct et moins fier (49)* On a prétendu (50) que des hommes qui n'employoient qu'un petit nombre de mots n'avoient pas besoin d'un grand nombre de lois. C'est la réponse de Charilaiîs , neveu de Lycurgue : Peu de lois suffisent k ceux qui parlent peu (51). Sans rechercher kî sur quoi pourroit être fondée la corrélation qu'on suppose, je pourrois observer que le petit nombre des fois et leur caractère ont des causes plus certaines dans l'état de la civilisation, des lumières et des mœurs ; mais ;e dois me renfermer dans Tobjet spécial qui nous occupe. Si la véritable éloquence est celle qui enferme dans «ne phrase donnée moins de mots que de sens , aucun peuple ne fut aussi fécond en orateurs que
(48) Fo/r plusieurs de leurs lettres dtns Plutirque , I^, $$. 39 etsuhf.f et dans Meursius , Mise, lac, m , chap. iv.
(49) Épamînondas se louoit d*avoir fait perdre leur lico- Blfme aux Spartiates. Plut. Apophth, pig. 1 93. Ce fut cependant après la bataille de Leuctres qu*ils firent assurément la plus courte de leurs réponses. « Si j'entre dans votre piys « leur mandoî t Philippe , je mettrai tout à feu et à sang. » lis repondirent SI*
(yo) Sunyin, tom. I, chap. III, pag. 90. (5 1 Plut. L^c. S* 41*
46a HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
fes Lacédémonîens. Mais, en nous détournant de cette considération peu applicable à Fart oratoire proprement dit, en reportant nos réflexions sur forganisation des pouvoirs , on sent qu'à quelque forme que se fût plié le langage, il seroit difficile de concevoir que l'éloquence, comme nous entendons ordinairement ce mot, eût été inconnue dans un pays donc le gouvernement étoit essentiellement délibéra tif: on délibéroit surtout au sénat; on délibéroit dans l'assemblée du peuple (52). L'éloquence est indépendante même de la culture de l'esprit; elle s'élance avec force d'un homme ému et passionné, et tient toujours la langue obéissante, si le sentiment qu'il exprime est vrai et profond. Mais il est dans l'art oratoire aussi de frivoles exercices, de vaines déclamations, et ce fut là sans doute ce qu'on proscrivit. Les éphores condamnèrent un de ces rhéteurs , pour avoir conçu le dessein de tromper ses compatriotes (5 3). Ce n'est là du reste qu'un jugement; car de décret, je n'en- trouve aucun où cette proscription ait été prononcée. On a supposé (54) qu'une loi fixa l'âge auquel un
(52) Quelques discours aussi furent prononcés sur des guerriers morts. Voir ci-dessus , chap. ix, pag. 4^2, (y 3) Scxt. Empir. aS, thet, pag. 293.
( 54) ^^"' M«u»*s . Mise, lac. Il , chap. IX , pag. a 3 80.
LÊGISL. DES LACÉDÉMONIENS. CH. X. \6j
Lacédémonien pouvoit commencer à parler dans les assemblées publiques, et que ce fut trente ans; mais on a oublié qu'on ne pouvoit qu'alors être citoyen, et, par conséquent, faire partie de ces assemblées. On ne pouvoit y parler qu'à trente ans, parce qu'on ne pouvoit y assister avant cet âge (55).
Aucun législateur n'avoit plus cherché que unge po Lycurgue tous les moyens de s'instruire (j^J. ^^^**"'^'" II étoît trop habile pour ne pas reconnoître mad^M. combien le génie se féconde par les lumières et fexpérience des autres. L'étude même des insti* tutions et des coutumes n'avoit pas seule occupé sa pensée. Dans son voyage, i[ avoit trouvé, chez les Ioniens, les poèmes d'Homère; frappé des instructions morales et politiques qu'ils renfèrmoient , autant que de la beauté des fictions , il les copia, et les assembla en un corps pour les apporter en Grèce (57) : bel hommage d'un grand législateur à un grand poète; on pourroit dire juste reconnoissance de la législation envers un art qui fut si Iong-tem{>s le moyen d'instruire Fenfance dans la science des lois et de les placer
iS 5) ^^"' ci-d«sus, chap, iv , pag. 285. (56) /^V. chap. I, pag. 202 ^/5ffjV.
(^7) Plut. Ljfc, $. 3. Héraciide, pag. ^04. On les connoîssoît déjà en Béotie et en Attique» suivant Max. de Tyr. Diss. XXUl.
dans la mémoire de ceux qui dévoient leur obéir (58). La poésie étoit alors comme une partie de Fhistoire ; elle en conservoit les exploits mémorables , les grandes actions. Les plus beaux traits de l'histoire nationale s'apprenoient aussi dans les conversations des repas publics (j^). Suidas parle d'un ouvrage sur la république de Sparte , qu'une loi ordonna de lire , chaque année , devant la jeunesse > dans le prétoire des éphores (60).
La poésie et la musique s'associoient pour inspirer de nobles actions et exciter le couragç. Elles célébroient le bonheur des hommes morts pour la patrie ; elles flétrissoient ceux qui avoient fui dans les combats. Les chansons des femnies eurent le même objet (61). La générosité que ces chants respiroîent, f amour de la liberté qui
(|8) Solon ne fut pas moins reconnoissant envers Homèie (Dio^ Laër. SoL S- 10). On voit 9 dans sa Vie par Plutar^ue, combien il en aimoic les vers.
(59) Voir ci-après, pag. 474. Sur les historiens et les philosophes nés en Laconie , ou qui écrivirent sur ce pays et sur son gouvernement» on peut voir la Vie de l^cmrgue, par Plutarqne; Athénée, IV» $• 8 ; VI, S* 19 ; XI, $. 3 » lo et 11; Meursios, Mise. lac. IV, chap. XVII et XIX ; et Heyne, tom. IX des Mém, de Vacad. de Gott. S. 4*
(60) Au mot Dicœarque. Voir Meurs, ihid. pag. 2495. (6 1 ) Voir Plut. Ljc. SS. a 5 et 3 4.
LÉGISL. DES LACÊDÉMONIENS. CH. X. 465
y étoit empreint, s'opposèrent même k ce qu'on les permît aux esclaves (62). L'opinion et la loi eussent également poursuivi le poète qui eût manifesté d'autres sentimens. Un de leurs rois» Cléomène, fils d'Anaxandride» disoit qu'Homère étoit le poète des Spartiates, parce qu'il apprenoit à combattre; et Hésiode, celui des Ilotes, parce qu'il n'apprenoit qu'à cultiver les terres (63 ). Archiloque fut renvoyé de Sparte, au moment cil il y arrivoit, pour avoir dit, dans un de ses poèmes, qu'il Valoit mieux jeter ses armes que de mourir (64)- Tyrtée eut une grande influence sur les succès des Spartiates contre les Messéniens , et il fut ordonné que désormais , à l'instant de la bataille, tous les guerriers se réuniroient auprès de la tente du roi , où seroient chantés de nouveau les vers de Tyrtée (65 )• Une loi même ordonna aux Lacédémoniens de chanter, l'un après l'autre, à la guerre, pendant leurs repas , les hymnes de ce poète illustre ; le
{6i) On leur en împosolt d^obsccnes, au contraire. Piut. S. 58. yoir ci-aprcs , chap. Xil , pag. 528.
{6}) Ptuc. Apopkth, tom. II , pag. 229.
(64) Pfut. pag. 239. Valère Maxime, vi, chap. m , dit seulement qu*on fît exporter les ouvrages d* Archiloque , comme con« traires à Thonncteté publique.
(6;) Just. m, S. 5. Paus. iv, S. i J. Lyc, contre L/oct. p. iCi. J. 30
466 HISTOIRE DE LA L&GtSLATION.
général donnoit une récompense à celui de tous qui l'avoit le mieux fait [6,6). Ce que les Spai^ dates avoient été dans leur enfance , ce qu'ils étoient, ce qu'ils dévoient être un jour, sous les rapports de la bravoure et de la vertu , devenoit aussi quelquefois Fobjet de leurs chants {6y); les chœurs des trois âges, aux fêtes de Lacédémone, en offrent un exemple mémorable (68). Dès l'enfance I on aimait à apprendre et à répéter les chansons appelées chansons de l'armure {6^). Terpandre avoit, dit-on, mis en vers les lois de Sparte (70).
L'affection des Lacédémoniens pour la musique s'associoit à leurs habitudes guerrières. Jouer de la lyre sied bien à un homme armé» disoit un de leurs poètes (71). Ils ^isolent peu de cas des représentations dramatiques : ils craignoient d'entendre, au milieu même de leurs
(66) De ia vîinde en ctoit le prix. Athénée » XiV, S- 7.
(67) Plut. I^c. S- 44- Sparte eut quelques poètes, Alcman» Chœriius, Arée, Chilon, &c. Voir Athénée, XIV, S. 9 ; Pfat. Lysand. S* 34î P^^s. m, $. 15; Barth. iv, pag. 213; Meun. Mise, lac. IV, chap. XYli, pag. 1485. Lysandre mcnoic à sa suite des poètes , pour célébrer ses actions. Plut* ibid.
(68) Voir ci-dessus , chap. Vlii , pag. 596.
(69) Athénée, XIV, S. 7.
(70) Den. d'Haiîc. pag. 308.
(71) Plut. Lyc* S. 4j. Voir aussi Inst. lac. pag. 137.
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amusemens, des discours contraires aux lois (72). hes théâtres , cependant , devinrent pour eux une occasion utile de punir les fautes par la honte : une grande leçon de bravoure et de moraie publique y étoit donnée, en ne plaçant jamais qu'au dernier rang ceux qui avoient eu le malheur de fuir dans un combat (73).
La musique s'étoit toujours associée k la poésie pour animer le courage des Lacédémoniens et rendre plus sûre la victoire (74) • Mais le législateur ne pt.Tmit de faire aucun changement à celle qu'ils avoient reçue de leurs ancêtres (7 5}. En chantant ses poésies dithyrambiques, Timothée y avoit mêlé d'anciens airs (76) » pour ne pas enfreindre tout- à' coup les lois concernant la musique (77}* Terpandre, qui cependant étoit venu, dit-on, à Lacédémone, par ordre d'un oracle, pour y apaiser une sédition (78 ) , Ter-
(7a) Plut. pag. 239. Athénée, xiv, S. 4 , parie 4*un cfivertistcment comique fort ancien à Sparte.
(7 3) ^^'^ ci-dessus , chap. IX , pag. 43 ^.
(74) y^ir ci-dessus, chap. VI, pag. 353. Plut. Lys, SS» ai et )o; Itist. lac. pag. 137. Aihén. XIV, S- ^•
\y$) Plut. Insu lac, pag. 238.
(7^ Vmt la note M aux Édaircisscmens.
{77) y^^ premières pages du Traité de Ptutarque sur la musique.
(78} Voir la note M , et Plut. ihid.
pandre ayant ajouté une corde k sa iyre, les éphores la firent clouer à Un mur (/p)* Le musicien Phrynis en ayant ajouté deux k la sienne, celles qui excédoient le nombre de sept furent coupées par un de ces magistrats. Timothée ayant fait dans la suite ce qu'avoit fait Phrynis, les deux cordes nouvelles furent également coupées par un éphore (8o). Un décret public condamna même l'innovation. II est dit dans ce décret, que Timothée de Milet, étant venu à Sparte, y a témoigné du mépris pout* Fancienne musique, multiplié les cordes de la lyre , substitué à une mélodie simple une mélodie composée^ introduit des sons nouveaux et corrupteurs. Les rois et les éphores furent, en conséquence, chargés de le réprimander publiquement , de faire réduire k sept cordes la nouvelle lyre , pour rendre h la musique son ancien caractère et conserver aux mœurs toute leur pureté (Si); Timothée , afin de se justifier , montra, dit-on , dans Sparte même, un Apollon ayant une lyre garnie d'autant de cordes que la sienne; il fut absous (82}.
(79) Plut. Insi. lac, p. 2 38. yoir ci-dessus» ch. III , p. 2(^5.
(80) Plut, ihiii. et Vied'Agis\ %. la.
(8 1} toèce, de la Musiq. 1 , chap. l. ^0/rChishuIf, pag. laS, et \ts AJdrires d'Oxford, part. II, pag. 197.
(82) Athénée, XIV, S. 9.
La danse même ne fut pas étrangère à Fédu- De qudqui cation. Lacédémone, dit Pindare (8}), où fleu- îll^cntrôbier rissent les conseils des vieillards , la valeur des jeunes gens, la musique et la danse. On s'attendoit peu à une telle association ; mais personne n'ignore qu'à la célébration de quelques fêtes les garçons et les filles dansoient et combattoient nus (84)* La danse ne fut effectivement cultivée que pour la guerre , ou pour la religion qui s'étoit si bien associée à Tart des combats (8 ) )• Celle des Gymnopédies (86; eut ce double caractère; elle présentoit Timage de la lutte, et avoit lieu pour une fête d*ÂpoIIon et de Bacchus (87).
Les arts du dessin n'étoient guère connus qu'autant qu'ils pouvoient aussi présenter quelques moyens de ûâre aimer la patrie. Lycurgue avoit reçu les plus éclatans hommages qu'on pût obtenir de la reconnoissance publique; on lui avoit rendu des honneurs divins (88). Les statues des grands hommes ornoient les lieux 011
(83) Plut. Vie de Lycurgue, %,^^,
(84) Plut. Agés. S. 48^ le voir aussi S. 34t «t Lyc, S> $}.
(85) Voir Lucien, de la Danse, viil, tom. II, pag. 273; Ath^. XlV, S. 7; Meurs. Mise, lac, 11, ch. Xll; Além.del'Auidtoni. I # p. 1 05 ; Esprit des lois, VIII , chap. XI.
(86) Voir ci-dessus, chap. Vlll, pag. 39a.
(87) Voir Paus. Ili , S- 1 1 , cl Atlicn. XI V, S. 7.
(88) Voir ci-dessus, chap. 1, p. 207 , cl chap. vill, p. 351.
470 HISTOIRE DE LA LiCISLATION.
les jeunes Spartiates se livroient aux exercices militaires. Les temples en furent également décorési comme ils le furent par les statues des héros et des dieux (89). Après Thorrible mort de Pausanias, on lui en consacra deux d'airain, dans le temple de Alinerve , par ordre de f oracle de Delphes (90). La loi ne soufîroit» au contraire, aucune image, aucun ornement, dans les lieux où Ton discutoit les affaires publiques ; Lycurgue avoit pensé que rien n'étoit moins utile à la sagesse des délibérations, plus capable de détourner d'une attention si nécessaire (91).
L'industrie d'un peuple doit diminuer dans h proportion de ses besoins. Quand il repousse les étrangers et les richesses, son génie ne peut s'exercer à rechercher ce qui seroit inutile ou proscrit; il n'en conçoit pas même Tidée. Rien à inventer dans un pays qui n'a pas besoin qu'on invente, à qui un vêtement grossier et des armes suffisent; rien à perfectionner dans un pays qui dédaigne les arts, qui repousseroit cette perfection, qui la haïroit, s'il pouvoit la craindre. On attribue néanmoins quelques inventions aux
(89) Paus. m , SS. Xiv a suir.
(90) Thucyd. 1, S* 1)4* r^iVci-aprcStch.xill» t. VI, p. 19.
(91) Plut. />r. S. 9. ^'WrBodin^llfychap. l,pag»373.
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Lacédémoniens ; celle, par exemple» de la meule pour moudre les grains (92), et, ce qui étonneroit davantage, celle des cle& (93). II seroit effectivement assez singulier qu'on dût un instrument gardien de la propriété à un peuple qui Fa long-temps si mai connue. On concevroit plutôt qu'ils eussent inventé le casque, les piques, le glaive, comme on Fa aussi prétendu (94)» si fon n'en retrouvoit Fexistence dans les ouvrages plus anciens, qui racontent ou célèbrent les exploits des guerriers. Levesque, au reste, affirme (95) qu'à Lacédémone rien n'étoit serré; que les portes étoient ouvertes à tous. Il cite Plutarque, et P^utarque dit (96) : Lorsqu'ils vouloient entrer dans une maison, au lieu de fiapper à la porte, ils appeloient du dehors. Les portes étoient donc fermées.
Quant à l'exercice des arts mécaniques, il
(91) Paus. m, s. 10.
(93) Eustathe sur Homère, tom. III, ptg. 1063. Aristoph. Tkem^hor. act. 111 . v. 418.
(94) Pime, vu, S* 56. Ciéomène fit quelques changemens aux boucliers et aux piques dont on se servoit. Plut. Clétm, $• a 6.
(95) Etudes dt l'hisi, atic. tom. II , pag. 313.
(96) Inst, lac, pag. a ^9. Il parle même <le portes fermées, pag. a 38 » ea disant qirà la campagne on pouvoit prendre chcx %^ voisins les choses dont ils n avoient pas besoin, et dont on avoit besoin soi-même.
n'étoit permis k aucun citoyen de s'y livrer. Us paroissoient bas et serviles {97); ils ramenoient à l'amour du gain et à l'intérêt privé des hommes que l'intérêt public devoit exclusivement animer. Lycurgue n'avoit pas même excepté Fagriculture : il est vrai que l'agriculture se lie à la propriété, et que la propriété, individuelle da moins» avoit été peu favorisée par les lois (98). Défendre sa patrie étoit la seule profession digne d'un Spartiate; pour tout le reste, l'oisiveté fut de la dignité , et le travail de la servilité. Quel peuple cette idée seule devoit produire !
Quelques professions furent héréditaires, suivant Hérodote (99); il nomme les hérauts, les joueurs de flûte, les cuisiniers. Pour les hérauts, nous avons dit (100) qu'ils descendoient tous d'un chef divinisé; c'étoit moins une obligation imposée qu'un privilège accordé à leur Emilie : ils suivoient les rois dans les camps, pour y faire les proclamations ordonnées , et remplir les missions
(97} Xén. pag. 682. Plut. Z^. S* 52; ^^» S* 44; Inst.lac, pag. 214 et 2)9. Éiicn, Hist. div, \l, chap. YI. Kb/r Bodin, lll,chap. VIII, pag. 558.
(98) Plut. Lj^c. SS. 51 et $a , et Compar. de l^. et de Numa, $. 4. Xën. Rep, lac, pag. 68a.
(99) Liv. VI, S. 60.
( 1 00) Voir ci-ifcssus , chap. V , pag, j 1 7.
analogues qu*ori pouvoit leur confier. D'après Tordre établi pour la nourriture ,î!' des cuisiniers publics n'étoient pas moins nécessaires dans les camps que dans la ville ,^ où des repas communs et journaliers fournissoient aux besoins de tous. Les joueurs de flûte étoient principalement employés à la guerre ( i o i } ; ils se rattachoient ainsi à la profession habituelle et nécessaire des Lacédémoniens. Nous nous sommes servis > pour les seconds , du mot de cuisinier, comme d'autres Pont ait; mais nous ne pensons pas que ce mot puisse être entendu dans le sens d'un travail manuel et subordonné : les Spartiates qu'on a ainsi désignés assuroient, par leurs soins , la préparation et la distribution de tout ce qui entroit dans les repas faits en commun. L'importance et Funiversalité de cette institution avoient dû appeler sur elle la [vigilance particulière de quelques citoyens; des esclaves publics dévoient préparer y sous eux, les alimens et les vases destinés à ces modestes repas. Toute autre explication seroit trop contraire aux principes constans et k l'esprit général de la législation de Lycurgue.
(loi) J^d/Vd-cîessus, chap. VI, pag. j|j.