CHAPITRE V
Lûîs et Insthutiûns religieuses.
J^A plupart des dieux du paganisme étoient DlM>a«Cr<M^ nés en Crète. Cest là qu'avoit reçu la naissance ^"«^i**^ le plus puissant d'entre eux. Les auteurs anciens appellent toujours cette île la nourrice de Jupiter. Le mont Dicté favoit vu naître; on montroit Tantre où il fut élevé (i). Les habitans de Fîle montroient également son tombeau (2) , ce qui étoit peu conforme à la doctrine de l'immortalité des dieux; on n'en faisoit plus alors qu'un roi divinisé (3K La tradition supposoit que les curetés Favoient caché enfant pour l'arracher à Saturne (4) : le dieu est ici moins ancien que ses adorateurs et ses prêtres.
(i) Diod. v. S- 70. On divinisa celles qui Fy avoient nourri secrètement. Uv. iv, S> 3o.
(2) Voir Callimaque, hymne I, ▼. 8 et 9; Cicéron, Naturt its Dieux, III. S. 21 ; Pomp. Mêla, n, chap. vu, et Solin, chap. XVII. Lactance place à Cnosse !e tombeau de Jupiter. De la fausse Relig,l, S«n«
(3) Sur les diffèrens noms sous lesquels Jupiter fut adoré en Crète, fv/rMeursius, iv,chap. il.
(4) Apollod. I, chap. I, S. m.
Minerve étoit née en Crète aussi; elle y avoit un temple (5). La Crète avoit son Hercule ^ son Bacchus ; ils y eurent des temples également (6). Cybèle, Vénus, Diane, Amphitrite , Latone, Vesta, Cérès, Lucine, Junon, Mars, Apollon , Neptune , Mercure , Esculape , furent pareillement honorés par les Cretois (7). Un temple s'élevoit dans les lieux où Ton supposoit que le mariage avoit uni Jupiter et Junon (8). II y eut des dynasties de dieux, comme ii y en a ^e rois parmi les hommes ; ii y eut même des usurpations de puissance et d'autorité, témoin Jupiterencores'emparantdu trône de Saturne (9).
Les services rendus ou supposés k une époque qui précédoit l'histoire avoient fait des dieux. Les êtres qu'on avoit vus autour de soi , on n'osa pas les diviniser ; mais on ne put aussi méconnoître leurs bienfaits envers la patrie, et Ton voulut qu'il en restât k jamais des témoignages solennels. On les plaça au-dessous des dieux»
(5) Diod. V,S. 72. Apollonius, Argon, iv, v. 1 691 , dit que ce temple y avoit été bâti par les Argonautes.
(6) Diod. m, S. 73 ; V, s. 7; et y 6.
(7) Diod. v, SS* ^à ^f iuiv. Voir Meurs, iv, chap. 11 ; AUrsh. pag. 254 « suh\, et le traité rapporté par Chishull, pag. 136,
(8) Diod.v, S. 72.
(9) V'otr Tintroduction de ce volume , pag. 1 6,
L£gISLATION des CRETOIS. CH. V. I29
mais au-dessus des autres hommes. Les inventeurs des arts, les fondateurs de Tordre et des lois y les restaurateurs de la sûreté publique / se partagèrent ces témoignages de la reconnoissance des peuples. Minos les obtint dans File de Crète, comme Trîptplème, Hercule et Thésée, dans le continent de la Grèce.
Les honneurs accordés à Minos furent également obtenus par ses en&ns. Comme lui, ils acquirent une sorte de divinisation ; leurs noms furent invoqués dans les combats (lo).
Les premiers prêtres , ceux qu'on supposoil avoir été les instituteurs du culte public, eurent droit à de semblables hommages (i i). Diogène Laêrce assure même qu'Epiménide fut déifié et qu'on lui offrit des sacrifices (12). Solin fait honorer à Gortyne Europe et son frère Cadmus {13): Cadmus y étoit abordé peut-être; il y avoit laissé vraisemblablement le souvenir de quelque bienfait.
Les dactyles ou les curetés (i4) paroissent
(10) Diod. V, s. 79. yoir?\uL Thésée, SS. 18 et 11.
(11) Diod. V, S. ^4.
(12) Êpimétt, S- !!• Un athlète même fut honoré» suivant Mcursius, IV, chap. Il, pag. 497.
(13) Chap. xvil, pag. 260.
(14} Sainte-Croix, pag. 33a, ne pense pas quon doWe les
avoir été les premiers ministres de la religion nationale. J'abandonne à d'autres les discussions sur le lieu eii ils naquirent , sur ceux dont ils reçurent la naissance et sur ceux k qui ils la donnèrent : Diodore est Técrivain qui a le plus recueilli de détails à ce sujet; mais les erreurs de la ^le y étouffent sans cesse l'histoire. Un (kit certain y qui appartient k la législation, c'est que les Cretois attestoient les curetés dans leurs sermens ( i j)* On donnoit ce titre par honneur aux hommes que leurs actions ou leurs services recommandoient k Tadmiration ou k la reconnoissance publique (16).
Les déesses avoient des prétresses particulières : la princesse Mélisse se voua au sacerdoce de la mère des dieux (17).
riiet, offrande*, Les fètes de Jupiter se célébroient par des
«crifiert ; oblip- , , , . -
lioMimposcoicéré. curetés armes , qui executoient» en dansant.
MooinrciigieuMs. j^^ mouvcmens militaires. Un tel rit étoit fondé
sur ce qu'k la naissance du dieu y sa mère , voulant le sauver de Saturne , s'entoura de curetés qui, par le bruit de leurs instrumens et les
distinguer. Strabon , x, pag. 473, fait des curetés les descendans des dactyles. K^iV aussi Diod. v, s. 65.
(15) yoir Sainte-Croix . pag. 33a.
(16) On le donna à Épiménide. Diog. Laërce, Épim. $. la. {17) Lactance, de /a fausse Religion, f, $. 11.
danses qu'ils formoient en tumulte , parvinrent à soustraire Fenfant k la mort qui le menaçoit » moyen dont ils se servirent encore pour relever sans danger (i8). Peut-être aussi la déesse voulut-elle avertir par-Ik les hommes d'être prêts à défendre leur patrie , les armes à la main , et d'être à-Ia-fbis la gloire et le soutien de leurs parens : c'est la réflexion de Lucrèce ( i p) » qui nous représente la mère des dieux environnée de gens armés , frappant en mesure l'airain bruyant ; ils la célébroient par des mouvemens convulsifs et les agitations furieuses d'un enthousiasme sacré (20).
L'antre où Jupiter avoit été nourri devint un asile saint dont Fentrée fut interdite par une loi religieuse (2 1 ). L'accès resta toujours ouvert aux adorateurs, dans les autres lieux consacrés à son culte. Une statue sans oreilles offroit la représentation de Jupiter, dans un des temples de nie de Crète , pour annoncer qu'il ne faut pas chercher à instruire le gouverneur et le maître du monde (22).
(1 8) Strab. x, pag. ^66 et 468.
( 1 9) Liv. II , V. 640 et suiv,
(ao) Strab. x, pag. 47). Lucrèce» II, ▼. ^3^ et 659.
(11) Voir Meurs. Il , chap. m , pag. 400.
(ai) Piaurq. ttlsis et d'OstrU , pag. 381.
Jja HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
Quelques obligations particulières furent imposées aux prêtres de Jupiter. Une loi leur dé^ fendoit de se nourrir de la chair des animaux (23). La chair de porc avoit été interdite à tous les Cretois, d'après une tradition qu'Athénée rapporte et qui se lioit aux premières années de la vie de Jupiter : on n'ofiroit cet animal qu'aux dieux (24)-
De grandes richesses étoient conservées dans le temple de Britomards. Des chiens vigoureux furent préposés à sa garde. On ne pouvoit y entrer que les pieds nus (25 )• Les autres temples dévoient à la piété des fidèles, de nombreuses of&andes. On suspendoit devant Tantre de Jupiter les présens destinés à ce vénérable séjour, que précédoit un bois sacré (26}. Le plus simple don, un fromage de lait de chèvre {27}^ suffisoit au dieu; par allusion sans doute à la nourriture qu'il avoit reçue d'Amalthée. Des offandes étoient quelquefois envoyées à des
(aj) Porphyre, Ahtin. nr, S. 19.
(24) Athénée, ix* S. 3. Toumefort , lettre a , tom. I, p. 9^.
(25) Meurs, iv^chap. m. On peut voir sur cette déesse, Strabon, X, pag. 479 ; Diodore» V, $, jé; Pausanias» u. S- 30.
(a<S) Platon, ^Imt, i, tom. II, pag. 625. Meurs, n.chap. m, pag.401.
(27) Athénée, xiv# S* aa.
temples même situés hors de F}Ie (28). Quelquefois f Férection d'un monument devint Tefiet dTune reconnoissance pieuse, ou le moyen d'obtenir le terme d'une grande infortune (29) : fa peste dévorant la Crète, un temple fut bâd pour apaiser les dieux.
Les Cretois se prétendoient les premiers auteurs des sacrifices et des cérémonies religieuses (30). Ils n'ont pas été la seule nadon qui ait cru avoir donné au monde les institutions qu'elle avoit reçues des autres. Sous ce rapport toutefois, on doit l'avouer, il devenoit naturel de croire, dans les principes et les traditions du paganisme, que la terre qui avoit enfanté les dieux avoit trouvé la première les moyens de leur rendre un digne hommage.
Jupiter lui-même donna en Crète Fexemple des sacrifices : avant de combattre les géans , il immola un boeuf au soleil , au ciel et à la terre (31). Ses noces avec Junon avoient été, suivant les Cretois , célébrées aux bords d'un de leurs fleuves ,
(a8) Les habitans d*£lyre, près de Cydonie, envoyèrent à Delphes une chèvre de bronze. Paus. x. S- 1 6. Sur les rapports de Delphes avec la Crète , voir ci-après » pag. 1 38.
(29) Voir Meurs. IV, chap. iil , et Piut. Thcséèt S* 1 8.
(30) Diod, V, S-77- (31; Diod. V,S.7i-
dans le territoire de Cnossè: une fête en rendoh, chaque année, la commémoration solennelle; on y représentoît fidèlement les cérémonies que Ton disoit avoir été observées au mariage de ces dieux (32). C'est dans la Crète aussi qu'aych retenti , pour b première fois , en Fhonneur de Cybèle, l'airain des corybantes ( 33 )• D'autres f&tes étoient consacrées k Jupiter encore , à Meiv cure y à plusieurs divinités (34); Europe même avoit la sienne ( 35 ). Latone et Vénus avoient à Phacstos un culte particulier (36). Diodore (37) parle des sacrifices offerts à Dictynne. Une des clauses d'un pacte fait entre la cité d'Olonte et celle de Latos porte que le traité sera lu par les cosmes aux Théodésies (38) , mot qui indi* quoit une fête consacrée à Bacchus : les Cretois donnèrent à ce dieu le nom de Theodesios (39). Les sacrifices et les fêtes devinrent plus nom-
(32) piod. V , s. 7». Voir Eusèbe , Prép, év, \\\ , chap. I.
(33) Enéide ^ III , v. 1 1 1 et suiv. Sur les Cabiries, fête consacrée tus corybantes, mr Fasoldus, p. 579 du tom. VII de Gronovius.
(34) ^^^^^ Meurs, iv, chap. Il et m.
(35) Hésych. au mot *f.^ûyna. Fasoldus , tèiéi, pag. 589. Meurs. Gracfir. pag. 768 , tom. VII du Recueil de Gronovhis.
(56) Voir Meurs. Creta , Il , chap. XIII , et Grœc. Jèr, pag. 765.
(37) Liv. V, S. 76. Voir Strab. x,p. 479 , etPaus. n, S. 30.
(38) Chishull « Andquit. asiat. pag. 1 34*
(37} Voir Hésych. à ce mot, et les notes sur le mot 'H^é^/«.
LÉCISLATION DES CRiTOIS. CH. V. I3;
breuz après la mort de Minos. II en avoit donné de nouveaux à ses peuples, soit pour accroître et fortifier les hommages dus aux dieux , soit pour consacrer quelques événemens de son règne. Pausanias raconte ( 4o ) qu'un énorme taureau vint infecter la Crète, par ordre de Neptune, irrité contre Minos , qui , devenu le dominateur des mers de la Grèce , ne lui avoit pas rendu plus d'honneurs qu'aux autres dieux; et ce fut sans doute pour l'apaiser que le roi ordonna d'immoler dans la suite à Neptune, chaque année, le plus beau de ses taureaux (40* ^înos sacrifioit aux Grâces, dans File de Paros, au moment même oîi l'on vint lui apprendre la mort d'Androgée son fils, assassiné par les ordres du roi d'Athènes (A^)» Ménélas immola cent bœufs à Jupiter dans le temple de Gortyne , quand il apprit la fuite d'Hélène (43)* Sosicrate dit (44) qu'avant de ranger leurs troupes en bataille les Cretois paroientles plus beaux de leurs citoyens et ofiroient par eux un sacrifice à FAmour ;
mm
(40) Liv. I, $. 27. On peut voir Apoilod. m, chap. 1,$. ^,
(41) Diod. IV,S.77.
(42) Apoiiod. m , chap. XV , $. 7.
(4}) Meun. I, chap. X , pag. 57 1 .
(44) Dans Athénée» XllI, $. 11. £toient-ce de ces cleines dont «oat parlerons bientôt ! yhir ci-après^ chap. VI , pag. 1 4;.
nous retrouverons chez les Lacédémoniens Un sacrifice semblable ( 45 )• Plutarque avoh en* core assisté, pendant son séjour en Crète, à ia célébration d'une fête qui remontoit au temps de la royauté (4^) '• on y exposoit aux regards le simulacre d'un homme sans tête ; allusion à FtiiS'toire particulière d'un des descendans de Mines » qui^fîit ainsi trouvé après avoir commis envers une nymphe des violences criminelles. Les entretiens que Minos avoit eus long -temps avec Jupiter au mont Ida, les révélations qu'il en reçut (47)» furent l'objet de cérémonies annuelles» destinées à en perpétuer le souvenir ; on les célé« broit dans le lieu même qu'habita Jupiter et où il instruisit Minos. Les initiés y passoient trob fois neuf jours ; un vêtement de laine noire les couvroit, une toison d'agneau noir couronnoit leur tête : ils s'étoient auparavant purifiés par le moyen de pierres que la foudre avoit frappées (48). Un sacrifice funéraire terminoit cette longue fête ; car les Cretois soutenoient que Jupiter étoit mort dans leur île : les Grecs ne convenoient pas que ce dieu fût mort.
(45) VoJ'' *^ chap. Vlli de la Ugislatbn des Lacédémoniats.
(46) Des oracles qui ont cessé , pag. 417.
(47) ^'^wV cWcssus , chap. I, pag. 6'j.
(48) Voir Porph. Pjuhagor, pag. 1 9 , et Sainte-Croix 1 p. 3 39.
Quant au reproche fait aux Cretois d'avoir immolé des hommes (49)9 rien jn'en prouve la vérité 9 tout le dément. Saturne avoit voulu la mort du plus grand de leurs dieux : comment lui auroient-ils oâ^rt des sacrifices ! comment auroientils oflfèrt des victimes humaines à celui qu'ils accusoient de tant de parricides (50)! Le vœu d'Idoménée est l'engagement coupable d'un monarque effrayé ; et, quelque barbarie qu'aient pu y ajouter la rencontre et la mort de son fils , les Cretois ne se seroient pas soulevés si leur religion eût ordonné ou permis d'immoler de semblables victimes (51).
Les fètes Cretoises n'étoient pas toutes la commémoration d'une tradition religieuse ; quelques* unes du moins eurent en même temps une destination civile ou politique, si Ton peut s'exprimer ainsi. Telle étoit cette fête des esclaves qu'on célébroit à Cydonie (52), que les Saturnales reproduisirent ensuite I parodie solennelle d'une égalité qui , la veille , n'existoit pas , qui le len-
(49) Euscbe, Prcp, eu. iv, chap, xvi. Clcm. d'Alex. Protr, p. 27. Porphyre, Aéstin, II, S- 5^.
(50) Voir Diod. V, S- 70.
(51) Voir ckIcssus , chap. l , pag. 7 ; . (5a) Voir ci-dcssiu , chap, 1 v , pag. 116.
l40 HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.
' Pythagore lui-même, le sage Pythagore, crut avoir besoin d'être iiytié. Porphyre nous dit (6i) comment se pratiqua Fi nîtiation de ce philosophe illustre. Ce sont les pierres frappées de la foudre, une toison d'agneau noir couronnant la tête, et les autres cérémonies que nous avons déjà rappelées (63). On le faisoit étendre, ainsi couronné, le jour aux bords de la mer , ia nuit aux bords d'un fleuve (64).
Les Grecs attribuoient à Épiménide fe premier usage des purifications religieuses des maisons et des champs (65); Pausanias lui fait purifier ainsi plusieurs villes (66). '
Tous les repas des Cretois commençoient par une prière adressée aux dieux pour leur demander d'être favorables ; on leur offi-oit ensuite des libations (67).
La vengeance divine étoit appelée sur les violations des promesses, des engagemens et des traités (68).
(62) Vie de Pythagore, page 19.
(63) Voir cklessus , pag. 1 56 et 1 37. (^4) Porphyre , dkto loco»
(6j) Diogène Laërce , Éptmén. $. 6.
(66) Liv. i,$. 14. Scrabon raconte, X, pag. 479 » qu*Épiménide purifioit les villes par des vers de sa composition. (6y) Athénée . IV, S- i o.
(68) Voir ci- dessus , chap. m , pag. 93 et 94.
lyaatres imprécations étoient d'usage aussi dans les circonstances ordinaires de la vie. Valère Manme en rapporte une {6^) : Puisse-t-il se complaire dans des habitudes funestes ! Tel étoit le vœu des Cretois contre les personnes devenues pour eux Tobjet de la plus violente aversion.
{69) Lhr.Vll|Chap. ii| w/ff^.
l42 HISTOIRE DE LA LÉGISLATION.