CHAPITRE IX. — TRIBUNAUX ET PROCEDURE
comme d'autres le disent, la raison d'Etat était adorée comme une divinité, à laquelle on ne devait pas même refuser des sacrifices sanglants. François Bussone, Piémontais d'origine et tirant du lieu de sa naissance le nom de comte Carmagnole, avait quitté le service du duc de Milan pour entrer à la solde de la Seigneurie de Venise, dont il commandait les armées dans la guerre soutenue contre Philippe-Marie Visconti. Doué de grandes qualités militaires, il ne s'éloignait pas des habitudes des condottieri de son époque; mais il ne réussit pas à éviter les dangers que lui créait la méfiance bien ou mal fondée de son nouveau gouvernement.
C'était en 4432 , Carmagnole venait de quitter ses quartiers d'hiver pour se porter contre les Brescians, lorsque dans les premiers jours d'avril, vint à sa rencontre Jean de Imperiis , secrétaire de la République. Avec les dehors du respect le plus profond et le plus empressé, le secrétaire l'invite au nom de la Seigneurie, dont il montre les lettres de créance, à se rendre en toute hâte à Venise. On donnait pour motif à cette invitation les besoins de connaître son avis sur les dispositions à prendre pour la guerre qu'on voulait conduire plus énergiquement, dans le cours de l'été prochain.
Pris à l'improviste, Carmagnole ne conçut aucun soupçon sur le piège qu'on lui tendait. Il accepte l'invitation du secrétaire et se rend avec lui à Venise , où il arrive le 7 avril. Il v est accueilli avec toutes les marques extérieures de la déférence ; il entre au palais et demande une audience du doge ; on lui répond que
le prince est indisposé , mais qu'il le recevra le lendemain. En attendant, la suite du comte s'était retirée, et comme lui-même traversait la cour pour rentrer chez lui, l'un des gentilshommes qui l'accompagnaient, lui dit : Par ici, Monsieur le comte^ et il indique la direction du pont des Soupirs. — Ce rHest pas la route , répond Carmagnole. — Pardon, c'est la plus droite, réplique l'autre, et en ce moment débouchent des sbires qui s'emparent du comte, lequel s'apercevant du danger, et en prévoyant la suite, s'écria : Je suis perdu! Pendant qu'à Venise on jetait en prison le comte, on arrêtait à Brescia sa femme Antoinette Visconti , Jean de Moris son secrétaire, et toute sa maison, qu'on fit transférer à Venise. On s'empara de tous ses écrits et des trésors qu'il avait amassés en faisant la guerre, et avant même qu'il fût jugé, le conseil des Dix se servit de cet argent pour payer la solde des troupes et les empêcher de se révolter.
Le il du mois d'avril on commença le procès en instituant une cour d'examen qui était composée de :
Luc Morosini, Antoine Barbarigo, Barthélémy Morosini.
Marino Landi, Marc Barbadico, Ludovic Venco, François Viaro, François t-oredano,
Conseiller. Chefs des Dix.
Inquisiteurs.
Avocats de la Commune.
Pour suppléer Barbarigo et Loredano, on délégua Daniel Veltori et Paul Correr.