CHAPITRE VÎI. — DROIT NATUREt ET POLITIQUE
le grand œuvre du renouvellement social fut accompli, quand il ne restait plus qxi'à développer ce qui avait été fait, et à marcher hardiment sur les traces déjà imprimées, survinrent les rhéteurs et les sophistes. Ceuxci se mirent à commenter ce qui avait été fait, à répéter ce qui avait été dit, à introduire dans leurs vaines disputes cette voix qui avait réveillé les esprits à une vie nouvelle. Les ouvrages de ces écrivains, et il en parut bon nombre, surtout aux xvi® et xvii© siècles, sur lesquels nous aurons à revenir dans la suite de notre travail, n'exercèrent aucune influence décisive sur la marche des affaires publiques.
Mais nous ne pouvons passer sous silence deux hommes devenus très-célèbres par leurs écrits et leurs actions , vivant à la même époque, dans la même ville, et dans ces jours où se perdait l'ancienne liberté que l'un et l'autre avaient voulu servir, l'un jusqu'à la mort, l'autre jusqu'au triomphe de la maison deMédicis. L'un de ces hommes poussa la ténacité des opinions jusqu'au fanatisme, l'autre ne recula devant aucun des moyens qui pouvaient faire réussir ses desseins. Le premier, doué d'un caractère plus austère quoique inférieur par le talent, vit se réaliser pour un moment, les rêves de toute sa vie. Le second, dont l'expérience avait fait tomber les premières illusions, se plia à la nécessité des temps, et avec son admirable sagacité s'attacha à découvrir les ressorts qui font mouvoir les hommes. Telles sont à notre avis les qualités 'distinctives de Savonarole et de Machiavel. Celui-là mêlait toujours la religion à la politique; dans ses sermons comme dans son traité Du (/ouvernement des Etats ^ il enseignait qiie.
le gouveraement d'un seul était le meilleur, si le chef était à la hauteur de sa mission; â défaut d'un bon chef il penchait pour la forme arislocralique de Venise ; il mettait la démocratie en troisième ligne. Mais il conseillait à Florence de se servir de cette dernière forme de gouvernement pour faire cesser les dangers que faisaient naître à son détriment, la puissance de la famille des Médicis et la philosophie profonde de Laurent-le- Magnifique.
Machiavel au contraire, après avoir pénétré bien avant dans le cours des vicissitudes humaines, après avoir fait Texpérience de ses temps, en les comparant aux enseignements de Texpérience historique, se prit à adorer la fortune ; et après avoir regardé de tout côté pour s'assurer s'il y avait possibilité de ramener Florence à son ancien gouvernement populaire, et n'en voyant pas, il ne pensa plus à la liberté de sa patrie, et entreprit de soutenir la cause de l'indépendance et de la gloire de l'Italie. Telle fut la première conception, l'idée dominante du premier livre du Pmice,
On connaît trop les reproches et les éloges dont furent l'objet les doctrines du secrétaireflorentin* pour que nous ayons besoin de les rappeler ici. Nous appellerons l'attention du lecteur sur un seul point, c'est qu'aucun écrivain politique ne dévoila comme lui les passions, les erreurs, les dangers des princes et des Etats. La face extérieure du monde a bien changé depuis le temps où il écrivait, mais les causes internes,
^ Voy. l'ouvrage de M. Artaud, intitulé : Machiavel, son génie et ses erreurs, 1833.
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secrètes et profondes des événements n'ont pas changé. Voilà pourquoi les jugements de Machiavel s'appliquent parfaitement aux temps postérieurs.
Tout en rendant justice au génie de Machiavel, nous devons déclarer, et nous le répéterons encore, que nous ne croyons pas que son influence ait été salutaire pour l'Italie. Nous détestons cette immoralité profonde, cette négation du principe du devoir. Plus on avance dans la carrière de la véritable civilisation, plus on aspire à renforcer le sentiment moral qui est comme l'arôme qui empêche la corruption de la société, moins on s'attachera à cette école qui fausse le jugement et allume les passions.
Nous devons parler d'un troisième écrivain italien, contemporain de Machiavel et de Savonarole. Nous nous serions abstenu de le faire, si nous n'avions pas trouvé dans un livre d'un mérite réel * qu'on attribuait à ses écrits l'insigne honneur d'avoir créé un système moral et politique.
Il est question de Pierre Pomponace, qui en enseignant la philosophie et en expliquant Aristote, nia la certitude philosophique de l'immortalité de l'âme chez les hommes, aussi bien que la certitude des causes surnaturelles des phénomènes naturels. Ses opinions sur cette matière ont été amplement réfutées, et ce ne serait pas ici le lieu de recommencer les réfutations. Mais on le loue comme l'auteur de trois grandes innovations : 4o d'avoir établi la loi de la perfectibilité
^ Matter, Histoire des doctrines morales et politiques des trois derniers siècles.
humaine ; 2o d'avoir posé la loi des institutions et des doctrines ; 3° d'avoir créé la doctrine de l'indépendance qui gouverne les temps modernes *.
11 semble que quelle que soit l'importance qu'on veuille accorder aux doctrines professées par cet homme dont un célèbre écrivain moderne ^ a dit qu'il représentait réellement la pensée vivante de son siècle, il y aura toujours de l'exagération à vouloir en déduire la création d'un nouveau système.
La nouvelle direction imprimée aux opinions des peuples au xvi^ siècle doit être attribuée à des origines plus reculées et à un plus grand nombre de causes diverses, dont nous n'avons pas à nous occuper pour le moment. Nous ajouterons seulement que toute la série d'institutions, d'entreprises et d'études qui a fait jusqu'ici le sujet de notre livre, s'oppose à ce qu'on donne à l'Italie, au temps de Léon X,la qualification de barbare (comme fait M. Matter) ^.
Il nous reste à consigner ici une dernière indication. Trois siècles avant que l'école de codification se formât, un ouvrage annonçant des vues conformes à ce qui s'est fait depuis parut en Italie. C'est le Codex qui prit le nom de Portis, de l'imprimeur qui le publia à Venise
^ L. c, tom. 1, p. 66. Nous ne comprenons pas par quel motif Tauteur de ce livre a pu considérer Léon X comme le protecteur de Pomponace, et indifférent pour le moins aux doctrines psycologiques que ce dernier enseignait, sans cependant avertir que, dans le concile de Latran assemblé justement sous ce pontife, on condamna les doctrines d'Àverroês et on anathématisa Topinion de Pomponace sur rimmortalité de Tâme.
- M. Ernest Renan, dans Tessai historique intitulé : Averroës et l'Averroïsme, Paris 1852.
* L, c, pag. 9.