CHAPJTRE IV. — LES COMMUNES
Nous avons toujours pensé qu'aucune partie de l'histoire n'était plus instructive que celle qui a trait aux causes des grandes révolutions. On y découvre, en effet, à nu, les affections et les besoins des hommes et le contraste entre les deux forces morales, le mouvement et la résistance, qui constitue l'histoire du progrès des na« tions. Nous ferons pourtant remarquer que pour bien connaître les qualités propres du nouvel ordre social qui apparut en Lombardie pendant les xi^ et xii^ siècles, il faudra distinguer les causes qui le produisirent. Elles sont au nombre de quatre : l'autorité de l'Empire, les prétentions des grands vassaux, l'influence des évéques, et le développement de la Motta.
Il ne sera pas inutile de considérer un instant quel fut l'aspect véritable et propre de la commune italienne, et en quoi elle différait de celle de France. Ce parallèle caractérisera peut-être mieux les principales différences entre les deux constitutions.
Un écrivain qui a su signaler mieux que personne les causes qui ont engendré l'ordre social en France, dit qu'il y eut des communes dans toute l'Europe, mais qu'en France seule, il y eut un tiers-éiat *. L'auteur fait ici allusion à ces événements qui accrurent les forces et l'importance de la bourgeoisie, et rélevèrent audessus des autres classes composant la société.
Cette conclusion peut être vraie à l'égard de la France ; mais ce serait une erreur manifeste que de l'appliquer au jugement de l'histoire de l'Italie, à la fin (lu moyen âge. Les Italiens n'avaient pas à s'occuper
^ M. Guizot, Histoire de la civilisation en France, 60® leçon.
de ce travail lent et continu qu'entreprit la bourgeoisie française pour s'élever comme elle le fit. En Italie le grand œuvre de la renaissance de la civilisation se fit par les simples citoyens. Il n'y avait pas ici à surmonter les mêmes obstacles que l'on rencontra en France. L'Empire était reconnu, mais on ne le craignait pas; le grand développement du commerce et des arts avait concentré entre les mains du peuple l'exercice de tous les pouvoirs, et y avait accumulé toutes les richesses. Par suite; à l'exception du royaume de Naples et d'une partie de celui du Piémont, l'aristocratie dans les villes osait à peine lever la téie et se mesurer avec le peuple. Les gouvernements démocratiques menaient tout à leur guise, et au lieu de chercher à se rendre stables, ils se livraient aux désirs de la conquête et de la vengeance. Venise, Pise, Florence et Gênes semblaient n'avoir à cœur que de se nuire réciproquement. Les chefs de ces républiques ne comprenaient pas que la ruine de l'une d'elles, facilitait la perte des autres, et ne rougissaient pas, tout en criant à la liberté à l'intérieur, d'aspirer •au dehors à une tyrannie ouverte. Florence gaspillait dans les petites guerres intestines et toujours renaissantes les trésors amassés par l'industrie des citoyens *. Gênes attachait à des arcs de triomphe les chaînes enlevées au port de Pise ^. André Dandolo, doge de Venise, répondait à Pétrarque qui lui conseillait de
* Christophe Landino dans V Apologie des Florentins raconte que dans les cinq guerres qu'ils soutinrent de 1365 à 1406, ils dépensèrent en tout onze millions et demi d'or provenant de tributs payés par de simples citoyens.
' Ces chaînes furent rendues à la municipalité de Pise en 1860.