Mais ce qu*il est impossible de démêler dans l'individu
{»ourra se mesurer et se déterminer jusqu'à un certain point dans 'être collectif, c'est-à-dire dans la nation entière. Cnacun des éléments divers entrés dans la formation de cet être sera soscep* tible d'une appréciation au moins approximative; et à ne considérer le problème, en premier lieu, que sous le rapport physiologique, il sera possible de désigner avec certitude, soit pour tout le pays en général, soit pour telle ou telle localité exceptionnelle, la source principale d'où est dérivé le fond de la population.
8. Une première couche, en remontant aussi loin que la véritable histoire puisse atteindre, se présente ; la couche des Gaulois et des Ibères, avec la survenance, sur un point du littoral méditerranéen, de quelques Grecs.
9. Qui n'a pas lu, de côté ou d'autre, cette peinture corporelle des Gaulois : une haute stature, Taspect et les mouvements terribles (1); la chevelure blonde ou rouge éparse sur les épaules, ou relevée et liée en touffe sur le sommet de la tête comme elle s'est rencontrée chez les sauvages de l'Océanie ; une grande barbe ou de longues moustaches pendantes, rouges aussi (2); la chair molle et blanche, que plus d'une fois ils ont montrée aux légions romaines, se dépouillant de leurs vêtements pour braver les blessures de l'ennemi et combattant, sur la première ligne, tout à fait nus, ou nus jusqu'à la ceinture (3) ; impétueux et féroces an premier assaut, mais plus grands que fermes de corps non plus que de courage ; facilement épuisés par la continuité de l'efiort, abattus par le soleil, par la poussière ou par la soif (4)?
10. Les Romains, petits de taille, secs et vigoureux de muscles, bronzés au soleil et à la poussière, durs à la soif, ont dû être frappés de ces caractères; chaque Gaulois, dans les récits de leur histoire, est un géant; le « quorum siprimum impetum
(i) « Gorporum mole... terribilis. • (Florus, liv, 1, g 13.) — • Tom magiiitndine corporam, tum specie terribilis. » (Titb-Livr, liv. 22, g V6.)
(8) DioooRB DE Sicile, \\v. 5 (dans la collection de Dom Bouqukt, t. I, p. 305). — « Gelsioris slaturs et candidî pêne Gtlli sont omnes, et rntili, Innunnmque tonritate terribiles. • (AimiKN Marcslun , liv. 15, $ 0.)
(3) I Ifoilia et fluida corpora Gallomm, et minime patientia sîtif. » — • Nudi pugnant, et sunt fasa et candlda corpora. • (TiTi-Liyi, liv. 3%, J 47, et ii¥. o8, S 21.) — « De longs corps, afec une chair molle et blaadie. • (DiODOiB DB Sicile, au lieu cité ci-dessus.) — • Galli super ombilicum eimnt nodi. • (TiTB-LiVB, liv. 22, $ 46.) — c Terribles l'aspect et les mouvements de ceux qui se tenaient nus sur la première ligne, t (Poltbe, liv. 2, collection de Dom Bouquet, 1. 1, p. 165.)
(4) c Gens estcui natura corpora animosuue magna magis quam firmadederiL t — t Bfollia corpora, molles ubi ira consedit animes, sol, pmvis, sltis... prosternnnt. t (Titb-Live, liv. 5, g 44, et Hv. 38, g 17.)
sustinueris.,. si tous soutenez leur premier choc... » a été la harangue de tous leurs généraux avant la bataille. Ne prenons pas trop à la lettre et ne généralisons pas outre mesure cette description corporelle; elle est faite, d'abord, sur les Gaulois qui combattaient; plus encore sur les Gaulois captifs menés au Capitole, que le triomphateur avait soin de choisir de taille à lui faire honneur. Lorsque César, déjà au fond de la Gaule, s'apprêtait à livrer bataille aux Germains d'Arioviste, les Gaulois, à leur tour, travaillaient des mêmes contes les soldats romains qu'ils effrayaient en leur parlant de la taille gigantesque, de la face terrible et du regard de feu de ces Germains : c'étaient toujours les mêmes exagérations d'optique (1). Certes, ce roi des Teutons, habitué à franchir d'un saut jusqu'à six chevaux rangés l'un contre l'autre, qui avait paru au triomphe de Marius dépassant, de sa haute taille, les trophées, comme pourrait le faire aujourd'hui un de nos tambours-majors, était bien fait pour répandre parmi le populaire-roi la croyance à des races de géants (2). Quant à la couleur ardente de leurs cheveux, nous savons que les Gaulois se la donnaient à l'aide d'une sorte de savon, dont Pline nous a révélé la composition (3) ; nous savons que la même réputation était faite aussi aux cheveux des Germains, et que Caligula voulant triompher de ses prétendues victoires au delà du Rhin, choisit des Gaulois de la plus haute stature, ou, comme il disait en grec, de taiUe triomphale, et les déguisa en Germains, les contraignant à laisser flotter et à teindre leurs cheveux en ce roux flamboyant (4). La mode même avait fait, pendant un temps, une beauté de cette couleur parmi les dames romaines, qui cherchaient à se la donner à l'aide du savon des Gaulois : «^prodest etsapo », ou qui achetaient des trafiquants les chevelures venues des Gaules ou de la Germanie (S). Ainsi, déjà, pour
(i) c Vocibasque Gallorum ac mercatorum, qui ingenti magnitudine corporum Germanos... prœdicahant; sœpenumero sese cum eis congressos ne vulium quidem atque aciem ocaloruin ferre potuine , tantus sabito timor omnem exe^ citum occupavit, ut non mediocriter omnium mentes animoique perturbaret. t (J. GisAR, De bello Gallico, liv. 1, § 39.)
(2) c Rex ipse, Teutobochus , quatcrnos senosque equos transire soiitus,... insigne spectaculnm triumphi fuit : quippe vir proceritâtis eximie super tropsa sua eminebat. f (Florus, ut. 3, g 4, (àias 3.)
(3) « Prodest et sapo : Galliarum hoc inventam rutilandis capiliîs : fit ex sebo et cinere. i (Punk, I. 28, S 51, alitis 12.^ Bien que ce fût une invention
Îauloise, les Germains aussi en usaient, à en juger par cette épigramme de lartial, liv. 14, épigr.S6, Sapo : t Gaustica Teutonicos accendit spuma capilios. »
(4) c Galliarum quoque procerissimum quemque, et ut ipse dicebat, à^ioOpid(t6euTov, ac nonnullos ex principibus legît, ac seposuit ad pompam; coegitque non tantum rutilare et summittere comam, sed et sermonem Germanicum addiscere, et nomiua barbarica ferre, t (SuiroNK, Caligula, § 47.)
(5) Nunc tibi captives mittet Germania crines.
Nescio quam, pro me, laadat nonc iste Sicambram.
(OviDB, Us Amours, liv. i, élégie 14.)
quelques sesterces, les pauvres Gauloises ou les pauvres Germaines subissaient le sacrifice que s*in]posenft encore de nos jours les jeunes filles de la Bretagne, de la Suisse ou de TAIlemagne. Martial adresse un madrigal à Lesbie lorsqu*il loi écrit : «Je t'envoie, 6 Lesbie, cette chevelure des pays du Nord» afin que tu saches combien la tienne est plus dorée (1). »
Les peintures tracées sur un ensemble ne sauraient donc faire obstacle à la diversité des détails qui ne nous sont pas parvenus. Il est impossible que sur une étendue de pays aussi grande, aussi variablement accidentée que les Gaules, les différences du milieu dans lequel vivaient les Gaulois depuis plus de quinze cents ans à Tépoque où cette description en a été faite, telles que celles des contrées du Nord et des contrées du Midi, des montagnes des Alpes on de l'Auvergne comparées au plat pays et aux bords des fleuves, des côtes de TOcéan aux côtes de la Méditerranée, n'eussent pas exercé sur les hommes, malgré l'identité de race, leurs influences inévitables. Nous considérons comme une erreur palpable la prétention de tout niveler sous une égale uniformité, et voilà pourquoi nous tenons pour peu concluantes contre les données ethnographiques fournies par l'histoire, les objections tirées uniquement de ce qu'on ne trouverait plus aujourd'hui, en telle ou telle localité, la haute taille, les corps blancs et mous, les cheveux blonds ou rouges que les Romains et les Grecs ont attribués aux Gaulois.
11. Nous en dirons autant du costume dont les Gaulois étaient soigneux ainsi que de leur personne (2). Si dans leur hraeca nous aimons à reconnaître les hauts-de-cbausses ou le pantalon de nos jours, nommés en vieux français hraies, et aujourd'hui encore en breton armoricain bragez, et en langue provençale hraio (pluriel) ; si ce que nous appelons la blouse gauloise, que portent généralement encore nos populations d'artisans, de cultivateurs ou de chasseurs, laquelle a engendré à son tonr, en se modifiant» la tunique ou la capote modernes, n'est à nos yeux que l'antique saie ou sague des Gaules; si jusque dans le hardo^ cucullus du pays de Langres ou de la Saintonge, dont parle Martial, qui tachait de graisse la toge à pourpre tyrienne lorsqu'on le plaçait par-dessus (3), et dont les Romains avaient
(1) Arctoa de gente coroam, tibi, Lesbia, misi. Ut scires quanto nt tua fia va magis.
(Martial, liv. 5, épîgramme 68.)
(S) « Tersî tamen pari diligentia cancti et mundi : Nec in tractibns îllif, maximeque apud Aquitanos, poterit aliquis videri, vel femina, licet perqvam paupér, ut alibi, frustis squalere pannonim. » (AmaKif If arcilum , Uv. 15, S U.)
(3) Sic, intcrpositus, villo contaminât uncto,
Urbiea Lingonicua Tyrianthina bardocucaUofl.
(Maitial, liv. i, épigr. H.)
commencé par habiller leurs singes avant de s*en servir euxmêmes (i), nous retrouvons avec plaisir le caban, si utile aux voyageurs et surtout aux marins de rivière ou d*eau salée; si nous pouvons dire que tout cela est un costume national, nul doute que ce costume ne variât dans les détails, dans les étoffes, dans les accessoires, suivant chaque contrée des Gaules; nul doute que le Gaulois du Midi ne le portât sous son soleil autrement que le Gaulois du Nord dans ses frimas. Ainsi, la braie se rencontrait partout; mais plus longue ici, plus courte là; plus étroite en telle région, plus large et plus bouffante dans telle antre. Le Germain en usait aussi, à sa manière.
La toge romaine, que ne pouvait revêtir sans crime celui qui n^était pas citoyen romain, dont se parait avec empressement chaque pérégrin ou chaque barbare admis à Thonneur d'un tel titre, la toge a disparu; elle ne se retrouve plus que, quelque part, dans les montagnes de TAbyssinie; la braie gauloise, le costume barbare, est devenu le costume du monde moderne civi* lise, et le musulman, TAsiatique lui-même, dès qu'il veut entrer ostensiblement dans cette civilisation moderne, quitte les amples tissus dont il s'enveloppait, pour revêtir le pantalon et Fétroite capote de TEurope.
12. J'applique des réflexions semblables à cette peinture morale du Gaulois, bien connue, dont nous acceptons avec complaisance les meilleurs traits pour nous en faire Tapplication : « Avant tout, avide de guerre, facile et prompt à y courir (2) ; n'invoquant ni les infirmités ni Tâge pour s'en éloigner (3) ; y apportant la bravoure plus que la ruse ou les embûches (4); contempteur du trépas (5); gardant son rang, criblé de bles-
(1) Gallia Santooico veslit te bardocucullo ;
Gercopîthccorum penula nuper crat.
(Martial, liv. 14, 6pîgr. 128.)
Si nocturnus adultcr, Tempora santonîco irelas adapcrta cacullo.
(JuviÎNAL, satire 8, vers 147.)
(8) ■ Homines bellandi capidî. • — t Ad bcllum mobiliter oeleritcrqoe excitari. » (J. GésAft, De Mlo GaUico, i, $ 2; et 3, % 10. — De même Stra- BON et tous les écrivains de Tantiquité qui en ont parlé.)
£\) c Qui quum vix equo, propter œtatem, posset uli, tamcn, consuetudine orum, neqoe letatis excusationem in suscipienda prsfectura nsus esset. • (HiRTivs, le continuateur des Commentaires de César, De bello GalL, 8, $ 12.) — « Ad militandnm omnis œtas aptissima : et pari pectoris robore senez ad procinctum docitur et adultns. t (Ammibn Marckllin, liv. 15, S 9.)
(4) I Se ita a parentibus majoribusque suis didicisse, ut magis virtute quam dolo contenderent, aut insidiis niterentur. i (J. Gi^sar, De bell, Gali», 1, S 13.)
(5) A l'attaque d'Avaricum (Bourges) par J. César, un Gaulois placé h un poste d'où il lançait des boules de suif et de poix enflammées qu'on lui faisait passer en faisant la chaîne, frappé d'un trait de scorpion, tombe mort: le Gaulois suivant enjambe son cadavre et le remplace; tué à son tour, un troisième lui
sures, jnsqu^à ce que la mort Tait abattu, serrant les rangs sur le corps des camarades tombés (1) ; tenant k honneur de ne reculer jamais, fût-ce sous le toit qui s* écroule d'un édifice embrasé (2). v A la bataille du cbamp Raudien, contre Marius, tous ceux du premier rang s'étaient liés l'un à l'autre, solidarité de fer, avec des chaînes, de manière à ne pouvoir être séparés (3).
a D'un caractère mobile et léger; amoureux des nouveautés (4); curieux des récits de voyageurs ou de marchands forains (5); hospitalier, jusqu'au point de n*inlerroger ses hôtes pour ers récits qu'il aime tant, qu'après qu'il 1rs a assistés, réconfortes et que la fin du repas est venue (6) ; prenant sur de vaines rumeurs, sur des ouî-dîre, ou par emportement, par impétuosité plutôt que par prudence, de graves résolutions dont il a bientôt à se repentir (7) ; facile à s'amenter en grand nombre par badauderie ou par émotion, par passion d'indépendance, s'indignant, se révoltant contre l'injustice, et prenant pour faite à lui-même celle faîte contre ses voisins (8).
Il Esprit délié, pénétrant, apte à se cultiver et à s'instruire; adresse extrême , avec le don d'imiter et de reproduire ce qui lui est révélé par qui que ce soit (9); parole abondante» animée, imagée dès que la ctialeur de la discussion ou quelque
taccède, à celui-ci un quatrième, et ainsi de suite toute la nuit, jusqu'à la fin de Tattaque. (J. César, De bell. Gall., 7, % 25.)
(1) I Et quum vulnera multa accipercnt, fortibus nihilominus animit statîonem suam quisque lervabant. t (Polybk, liv. 2, traduct. latine dans I)oa BocQUEi', t. I| p. 165.) — t ...Ut, quum prîmi eorum cecidissent, proximî jacenlibus insistèrent, atquc ex eorum corporibus pugnarcnt. « (J. G^sar, Iît. 2,
(2) Cl. i^LiANus, Histoires dioerses, liv. 12, ch. xxni (collecl. de Dom Bouquet, t. I, p. 689).
^3) Plutarqub, Vie de Marius,
(4) t Partira qui mobilitate et levifate animi novis Imperiîs stodebant. t — t Ômnes fere Gallos novis rébus studere. • — k Infirmitatem Gallorum veriCos, quod sunt in consiliis capiendis mobiles, et novis plerumque rébus studant. t
— I Et cognila Gallorum infirmitate. t (J. César, De Ml, GalL, 2, S i; 3, J 10; 4, §$ 5 et 13). — «r Pro insifa levitate. t (Polybe, liv. 3, tradaction laline dans Dom Bol'QOet, 1. 1, p. 100.)
(5) J. CifisAit, De bell. GtdL, 4, $ 5.
(6) DiODORK DK SiciLK, Hv. 5, collect. de Dom Bouquet, t. I, p. 306.
(7) K Non dicam in plerisque, sed prorsus in omnibus actionibus suis, ira atque impetu, non cootilio reguntur. t (Polvbe, liv. 2, traduction latine dans D. Bouquet, t. I. p. 169.) — t Ut sunt Gallorum subita et repentina conailia. •
— ft His rumoribus atque auditionibus permôti, de summis sœpe rébus consilia ineunt, quorum eos e vestigio pœnitere necesse est, quum incertis rumoribus serviant. i (J. Ciésar, De bell. GalL, liv. 3, g 8; et 4, g 5.)
(8) K Facile coeunt magno numéro ob simplicitatem et libertatem, semper indignationem suscipientes pro vicinis injuria se affectos putantibus. > (STRABaN, liv. 4, traduct. latine dans Dom Bouquet, t. I, p. 28 et 29.)
(9) I Ingcnio acuti, nec ad disciplinas inepti. a (Diodore de Sicile, Ihr. 5, trad. latine dans Dom Bouquet, t. I, p. 308.) — i Summae genus solcrtic, atque ad omnia imitanda atque eflQcienda que ab quoquo tradantur aptissimum. • (J. GisAR, De bell. Gall., 7, g 22.)
intérêt l'excite, tombant aisément dans Thyperbole et dans Temphase (1). n
II y a des ombres an tableau : le Gaulois est querelleur et tourne avec hauteur à Finsolence (2); ses festins vont dégénérer peut-être en duel à outrance, si la cuisse de la bête, qui doit revenir au plus brave, est disputée à celui qui y prétend, ou si, commencé d'abord comme un jeu, le combat singulier s'échaufTe, s'emporte et devient un véritable combat (3). Plus d'un revers, subi par les troupes gauloises avinées à la suite d'un premier succès, atteste aussi Pintempérance de ce peuple, en fait de boire (4).
Mais, sans doute, dans ces qualités comme dans ces défauts il a du y avoir des nuances, et le trait général commun, pas plus au moral qu'au physique, n'empêche les variétés. J'imagine, par exemple, quant à cette intempérance dos Gaulois, qu'il en était alors comme il en est encore aujourd'hui dans nos départements du Midi, où lorsqu'un homme se rencontre battant les rues -en état d'ivresse, la voix populaire dit : C'est un PonantaU, on un Francioty pour dire : Ë'est un homme de l'Ouest ou du Nord.
13. Les Gaulois, d'ailleurs, en mettant à part, comme nous l'avons fait jusqu'à présent, ce que Tlbérie avait déversé de population sur le territoire par eux habité, les Gaulois, à les considérer en eux-mêmes exclusivement, ne formaient pas une race unique. M. Amédée Thierry, par des preuves tirées, soit de l'examen des langues, soit des historiens grecs ou romains, soit des traditions nationales et de Tensemble de la vie de ces peuples ; M. F. Edwards, après lui, par celles qu'il a cherchées dans les caractères physiologiques des races humaines et aussi dans la philologie, ont démontré, chacun, avec la plus grande autorité, la division des Craulois en deux races distinctes, parlant, non pas deux dialectes •d'une même langue, mais deux langues sœurs. Ces races, dans leur appellation nationale, étaient : la première celle des Gaéls ou GallSj et la seconde celle des Kymris (5).
14*. Ces noms nationaux de Galls et de Kymris ont passé, sous des formes altérées, dans les traductions qu'en ont faites les -Grecs et les Romains : — TaXarac (Galates) sous la forme grecque, «t Gain (Gaulois) sous la forme latine, pour les premiers (6); —
(i) DiODORK Di SiciLB, Hv. 5 (coUect. de Dom Bouqukt, t. I» p. 308).
(2) c Avidi jurgiorum et sublatius insolescentes. • (Ammibn MâRCRLLUr, iiv. 15, S 12.)
(3) PosiDONius, dans AxHiN^R, lîv. 4, ch. xiii (collect. de Dom Bouqubt, 1. 1, p. 705). — DiODORR DR SiciLB, liv. 5 (collect. de Dom Bouquet, p. 306).
(4) I Vini avidum genus, odfectans ad vm\ similitudinem maltiplices potus. t (Ammibn Marcellin, liv. 15, g 12.) — Diodorb dr Sicile, 1. 5, collect. de Dom Bouquet, t. I, p. 304.
(5) Amédée Thisrrt, Histoire des Gatilois, principalement dans Tlntrodootion.
(6) i CeUœ qui Gaiatœ (ra>.âTai) et Galli nunc cognominantur. • (Appiim
696 HISTOIBE, APPENDICE I.
Ktfjifjiep(ot OU K(fxfAepot (Cimmériens ou Cimbres) en grec, et Cimbri, en latin, pour les seconds (1).
Kymrîs et Galls réunis étaient ceux qui ont envahi la Grèce et attaaué le temple de Delphes, deux cent soîxante-dix-neuf ans avant I ère chrétienne; Kymris ceux qui, trois cent quatre-vingtdix avant la même ère, ont pris et saccagé Rome, émigrés de Tune des tribus kymriques de la Gaule, la tribu des Sénons; Kymri de la même tribu le géant qui, suivant Tépopée romaine^ fut, à la suite de ses défis insultants, tué par Uanlius, au bord de TAnio. Qualifiés par les Romains de Gaulois Sénonais, ces derniers s'étaient bien fait connaître aussi sous le nom de race qui leur était propre; ils apparaissent plus (Fune fois chez les historiens sous ce nom latinisé, les Cimbres (2), et pour rappeler ao peuple l'exploit de Hfaniius Torquatus, renseigne du boaclier cimbrique [ad scutum Cimbricum) exposait aux regards de la foule la tête du géant kymri tirant la langue (3).
15. Les Galls et les Kymris habitant les Gaules sont désignés chacun encore, notamment dans les Commentaires de J. César, sous un autre nom : les premiers sous celui de Celtes; et les seconds sous celui de Belges (4), mot qui, par les variantes iné* vitables dans la représentation des sons d*une langue barbare non écrite, correspond aussi à ceux de Bolges ou Volkes qu'on retrouve ailleurs (5). Mais aucun de ces deux noms, de Celtes on
d'Alexandrie, Guerres d^ Espagne, trad. latine dans Dom Bouqubt, t. I, p. 453.) — t Galatas dîctos : ita enioi Gallos sermo Griecas appellat. • (AuMiEif Hai- CRLLiN, liir. 15, % 9.)
(i) I Cimmerii,.. Qui, paulum corrupta per tcmporis. longinquitatcm voce Citrûfri nuac vocantur. • (Diooorr de Sicile, liv. 5; tradact. latine dans Dom BouQUKT. t. I, p. 309.) — Voir aussi Strabon, liv. 7, p. S03, et Pldtarqvi, 1/ie de Marius, p. 412.
(S) Ainsi DiODORi DK SiciLR (liv. 5, coilect. de Dom Bouquet, t. I, p. 309) nous dit que ce sont les peuples gaulois qui, sous le nom de Ktjijicpioi (Kim* mériens, Kymris ou Cimbres), ont dévasté autrefois l'Asie, puis Rome, pillé le temple de Delphes, formé la nation mixte des Gallo-Grecs (les Galatet), anéanti de grandes et nombreuses armées* romaines. — Ghe&les écrîvaina latins, Gaulois et Cimbres sont en mainte occasion synonymes.
(3) Cette enseigne, qui était celle d'un comptoir à'argentarius ou banquier, est mentionnée dans une inscription des Fastes capitolins, rapportée par Rri- NESius, p. 342. — I Piclum Gallum in Mariaoo scuto Gimbrico,... distortmn, éjecta Imgua, buccis flucntibns * , dit Cicéron (De Oratore, liv. S, g 66), k propos de cette vieille ensei<jnc populaire, appliquée à Marins depuis m tîctoire sur les Cimbres.
(4) K Gallia est omnîs divisa în partes très, quarnm unam incolunt Belg«, aliam Aqnitani , tertiam qui ipsorom liogua Celtœ, nostra Galli appellantur. • (J. C^sAR, De Ml. GalL, liv. 1, § 1.)
(5) Par ranalof^ic des sons de Belg, Bolg et Vole, suivant la pronoDGaatioa locale. — Ainsi, les peuples de la tribn kymrique des Tectosages, établie dans le Languedoc, sont appelés Belgœ par Cicéron : ■ Vos Belgarnm atone AIlobregum teslimoniis non credere timetis? t (Pro M, Fonteio, % 11): Volar. ou Voigœ, indifféremment, dans les manuscrits des Commentaires de J. GisAft; et Botgœ, par Ausonk : ■ Usque în Tectosagos, primavo nomine Bolgaa, •
de Belges, quoique nationaux, ne peut s'employer exactement
tour un nom de race, comme synonymes de race gallique ou race ymrique: ni celui de Celtes (habitants des Jbrels) y dont on peut douter s'il n'était pas plus général ou plus restreint; ni celui de Belges (belliqueux)^ qui n*appartenait certainement, quant à lui, qu*à une certaine confédération de tribus kymriques, et non à toute la race.
16. C'est une occasion incessante d'obscurité que ce défaut de précision, cette étendue d'acception tantôt plus large et tantôt plus étroite, qui se présentent, suivant qu^on lit tel ou tel géo-
Îraphe, tel on tel historien de l'antiquité ou des temps postérieurs, ans la nomenclature des nations.
Le nom de Celtes en est un frappant exemple : soit quMl ne fut que la dénomination parliculière, ce qui parait la vérité, de certaines tribus galliques répandues parmi les Ligures, aux abords des Cévennes et des monts Arvernes, dans des contrées alors forestières, tribus nommées Celtes (habitants des forêts) à raison de leur situation locale ; soit qu'il eut été accepté, comme Tindique J. César, par tous les Galls habitant la Gaule; soit qu'il dut être étendu aux Galls et aux Kymris réunis dans la Gaule; soit même enfin à un plus grand nombre de races encore, et qu'il fut, comme il l'a été pour un grand nombre de Grecs, et d'après eux, dans un usage encore trop répandu aujourd'hui, synonyme de peuples occidentaux. On trouve tout cela chez les écrivains grecs ou latins et chez les modernes : quelle source de confusions I
Le nom de Cimbres n'en est pas exempt non plus : se rétrécissant ou s'élargissant suivant que l'historien s'arrête à tel ou à tel établissement particulier que la race kymrique a pu former, on bien qu'il suit plus au loin la trace des pérégrinations de cette . race, ou qu'il cherche à remonter vers son berceau, de la Chersonèse cimbrique (le Jutiand) à la presqu'ile Cimmérienne, aujour-r d'hui la Crimée, jusqu'au point inconnu de l'Asie d'où vint son premier départ.
Enfin le nom de Galls, lui-même, surtout dans sa forme latine et dans celle que nous en avons tirée, les Gaulois, n'y échappe pas; car, au lieu d'être réservé exclusivement à la race à laquelle il appartenait, cette race que signale J. César comme occupant la troisième partie des Gaules, bien souvent il est applique à l'ensemble des Galls et des Kymris sans distinction, et même quelquefois, comme qualification géographique, à toute la population des Gaules.
Il nous suffira d'avoir mis en garde contre ces causes de confusion. Nous les éviterons autant que possible, nous qui bornons
(Clar, urb, Ncarbo,) — Les éditions qui ont substitué, dans ce passage de Gicéron, Volcarum à Belgarum, et dans ce vers d'Ausonne, Volcas à Bolgas, ^ ont fait là une prétendue correction qui n est pas de nature à rendre service à Thistoire ethnographique.
notre étade à la population des Gaules, en nous servant de Tappcllation nationale ae chaque race, les Galls et les Kymris.
17. Ladivisiott en deux races nous parait, par les documents et par l'emploi que la critique en a fait, mise nors de conteste; mais ce qui nous le parait moins, c'est la fraternité originaire entre ces deux races; c'est qu'on ne doive voir en elles que deux rameaux d'une même branche, et que nous soyons autorisés à les confondre L'une et l'autre sous une même dénomination générique qui nous est inconnue, mais que, faute de mieux, nous pourrions remplacer par celle de Gaulois ou, plus exactement, de Gallo-Kymris.
18. La plus ancienne des deux sur notre territoire, pins ancienne de bien des siècles, de temps immémorial pour 1 Age historique, est la race des Galls. C'est celle qui a donné son nom au pays. C'est elle qui a porté ce même nom, en des désinences variées, dans un de ses établissements en Espagne, la Galice, plus de quinze cents ans avant notre ère ; et treize siècles plus tard, cette fois mélangée de Kymris, dans un autre établissement en Asie Mineure, la Galatie.
19. Depuis combien de temps les Galls étaient-ils établis dans les Gaules, nommées de leur nom Gaeltachd (terre des Galls), lorsque les Kymris, franchissant le Rhin, y ont pour la première fois apparu? Nul ne saurait le dire. Nous voyons bien par certains rapprochements entre des événements liés les uns aux autres, qu'ils y étaient déjà quinze siècles au moins avant notre ère (1), plus de mille ans avant la venue des Kymris; mais par delà ces mille ans, combien encore? aucun vestige historique ne remonte aussi loin. Des traces de la race gallique, qui nous la montrent sortant des Gaules et s'épandant sur d^autres contrées, nous en trouvons plus d'une : en Espagne, en Italie, sur la rive droite du Danube, en Asie Mineure; mais des traces qui nous indiqueraient d'où et comment elle est venue pour la première fois dans les Gaules? aucune; du moins matériellement.
20. Les Galls se disaient indigènes en Gaule, de même que dans l'ile de Bretagne : c'est la prétention de tous habitants sur toute terre oà nul souvenir ne rappelle quelle fut leur première arrivée. S'il fallait en croire les conséquences tirées de grossières figures en bois sculpté, bizarres idoles de sauvages, trouvées dans des tourbières aux environs d*Abbeville, la population de ces contrées remonterait encore bien au delà des Galls, jusqu'à des races perdues, antérieures même à la dernière crise géologique du globe, et ce ne serait pas assez de dire : a Passons au déluge (2) ! » On nous permettra de ne pas aller jusque-là.
^i) Amédëe Thierry, Histoire des Gaulois, Introduction, p. 26. (S) M. Boucher ob Pertbks, Antiquités celtiques et antédiluviennes, 2« vol. in-8».
Mais à défaut de monuments ou de vestiges matériels» il en est d'une autre nature. On sait les merveilleuses éclaircies que la
Sbilologie a faites au moyen de Tétude comparative des langues, ans les obscurités de la filiation des peuples. Tandis que déjà Tanthropologie, par les caractères physiologiques communs, distingue des autres races la race blanche ou japétique, les philologues orientalistes, par de surprenantes affinités, parla similitude générale de tant de radicaux , par Tidentité de bases fondamentales au milieu de la variété des détails, signalent dans les diverses langues anciennes ou modernes parlées chez les peuples de cette race la nécessité d'une source qui ait été commune pour toutes ces langues, et montrent un des premiers courants de cette «ourcc commune dans la langue sucrée de Tlnde, le sanskrit ou le zend. Les débris que Ton a pu recueillir de la langue gallique n*échappent pas à cette loi. Dans la nuit qui enveloppe des faits perdus aussi loin, ils sont un mystérieux témoignage qu'à ce commun berceau les Galls ont eu leur point de départ, et que c'est de là que, à des époques et suivant une marche restées inconnues, ils sont venus se distribuer et se multiplier sur le sol auquel ils ont donné leur nom.
21. Mais les Galls, tout en se prétendant originaires du pays même, savaient fort bien que les Kymris ne Tétaient pas. La tradition des druides, rapportée par Ammien Marcellin,disaitqu'une partie de la population était indigène, et que l'autre partie avait afflué d'iles lointaines , de régions transrhénanes, chassée de ses demeures par la guerre ou par l'Océan (1). La tradition de l'île de Bretagne, rapportée par J. César, est encore plus précise : elle
Îualifie d'indigènes les habitants de l'intérieur de l'ile, c'est-àire les Galls refoulés sur les hantes et dans les basses terres du Nord, et montre la partie maritime méridionale envahie, les armes à la main, par des émigrants belges qui, presque tous, sur le sol conquis, conservent les noms de leurs cités originaires (2). L'une et Tautre de ces traditions indiquent parfaitement l'invasion postérieure de la race kymrique.
22. Cette invasion se fit à plusieurs fois : par la confédération kymrique des Belges, qui s'était plus avancée que les autres vers le Rhin, suivie de quelques tribus de Boïes, autre confédération kymrique. L'époque n'en est fixée qu'approximativement et par
(i) • Drysids memorant rêvera fuisse popali partem indlgenam : sed alios quoqae ab insnlis extimis confluxisse et tractibus transrhenanis , crebritatc bellorum et alluvione fervidi maris sedibus suis expalsos. f (Ahjubm Marckcliit, llv. 15, g 9, qui puise dans les documents recaeîQîs avec diligence et en grand nombre par le Grec Timagène.)
(2) c firitanniœ pars iatcrior ab iis incolitur, quos natos in insula ipsa memoria proditum dicant : maritima pars ab iis qui , prœdœ ac belU inferendi
causa ex Belgis transierant ; qui omnes Tare iis nominibus civitatum appel lantur qui bus orti ex civitatibus eo pervenerunt. « (J. Ci3kn^ De àeli, GalL, liv, 5, § 12.
700 HISTOUE» APPENDICE I.
conjecture : pour une première invasion à six cents ans (1), et pour une autre à trois cents ans environ, avant notre ère, sans qu*on puisse raconter quel a été, dans l'intervalle, le travail d*attaque et de résistance, de mouvement et de déplacement au bout duquel la race gallique et la race kymrique se sont trouvées assises, par tribus, sur deux espaces différents des Gaules, avec de nombreuses fusions et quelques enclaves de Tune dans Taulre.
23. La part que se firent les envahisseurs belges fut le nord et Touest des Gaules, depuis le Rhin, en suivant les côtes de TOcèan, jusqu'à la pointe armoricaine, sur une largeur limitée par la force de résistance qu'ils rencontrèrent, ou par les montagnes et par les fleuves qui servirent à cette résistance. Dès leur première invasion, que d'autres suivirent encore, ils pénétrèrent dans le pays de TArmorique, et par des points quelconques d'embarquément, soit les plus rapprochés, comme aujourd'hui Calais ou Boulogne, soit tous autres, jusque dans Tile opposée, dont la dénomi* nation gallique d'Albion (pays montagneux) fut, avec le teoips» remplacée par celle de Bretagne, du nom de Tune des dernières tribus envahissantes, les Brythons, ou, si Ton en croit les chants populaires, du nom de l'un des chefs, fondateur d'instilutions, Prydain, JiU d'Aedd le Grand. Voilà les Belges dont parle la tradition rapportée par J. César; leurs chants nationaux des triades et des bardes, beaucoup plus tard, gardent encore ces souvenirs; ces chants les appellent le peuple des Kymris, et leurs descendants continuent à se nommer encore de ce même nom dans la langue du pays de Galles.
L'invasion pénétra même pliis loin; elle poussa qnelanes enclaves jusque sur le territoire aquitain, car on trouve non loin de Bordeaux, au lieu que nous appelons aujourd'hui Teste de Buch, un petit établissement de ces Boïes qui avaient passé le Rhin avec les Belges (ci-dessus, n^ 22) ; et, vers la fin du troisième siècle avant notre ère seulement, ce qui indique l'époque des plus tardives irruptions, on voit figurer le long des Pyrénées, à droite et à gauche des Cévennes, dans un grand établissement ayant déjà pour villes principales Toulouse, Narbonne et Nimes, les Tectosages et les Àrécomikes (2), ces deux tribus kymriqnes dont les populations sont appelées tour à tour par les écrivains, Volcœ, Bolgœ ou Belgœ (ci-dessus, n* 15), et dont la langue, suivant le témoignage qu'en donne saint Jérôme en parlant des Calâtes issus des Tectosages établis dans TAsîe Mineure, était pres-
3ue la même que celle de Trêves, la grande ville caractéristique es Belges (3).
(i) IKrodotr, liv. 4, 11 (631 av. J. G.)- Le« Scythes chassent les Kymns des Palus-Méotides et de i'Euxin.
(2) Strabok, liv. 4, collect. de Dom Bouquet, t. I, p. 16 et 17.
(3) t Galalas.,. propriam linguam e|iindem pêne haherc quam Treviros. a (Saint JéRoiis, Gomment, sur Tépîtro ad Galalas, ch. m.)
24. Nous venons de parler avec assurance et sans discussion, de Kymris, de Kymris-Belges, d'arrivée dans les Gaules, d'invasions successives, et de la part que se firent ces envahisseurs sur le territoire : toutes ces nouveautés, en vo<riie à bon droit aujourd'hui, nouveautés d'ailleurs plus dans les mots qae dans les choses, viennent de l'emploi qui a été fait en histoire des débris de deux langues gauloises, restés dans notre Bretagne et dans le pays de Galles d'une part, dans l'Ecosse et en Irlande de l'autre, ainsi que des légendes ou des chants des bardes, recueillis dans ces vieilles langues populaires.
La légitimité d'un tel emploi repose, avant tout, sur la démonstration que les nouveaux venus se sont établis, non pas dans le nord de ta France seulement, mais au point même où se parlent ces débris de langues : dans TArmorique et dans l'ile de Bretagne, et que le Tond de leur langage s'y est conservé. Encore, avant de puiser avec quelque confiance à des sources d'une nature aussi suspecte que celle de légendes et de poésies postérieures de tant de siècles aux événements, faut-il avoir assis déjà la démonstration sur des preuves d'un caractère plus sérieux, et pour dire le mot, prosaïques.
Telle est la réflexion qui nous a arrêté, et nous n'avons passé outre qu'après y avoir sévèrement satisfait. Pour qui lira attentivement les seuls commentaires de J. César, à plus forte raison si on les rapproche des données de quelques autres écrivains de l'antiquité, la fraternité, les relations constantes, la communauté des mœurs et de langue, enfin l'identité d'origine entre les trois populations de la Belgique de César, de la partie méridionale de l'ile de Bretagne et de la Gaule armoricaine, resteront hors de doute (1) : de telle sorte que la preuve faite pour Tune qu'elle
(1) Quant à l'île de Bretagne , le fait de rétablissement des Belges n*est contesté par personne. C'est J. César qui en rapporte lui-même la tradition (ci-dess. n^ Si), avec ce détail précis bien concluant : que les Belges ont conservé, pour la plupart, sur le sol envahi, les noms de leurs cités originaires, et nous y trouvons, en efTet, pour ne citer que les plus remarquables, des Morini, des Atrehates, des Rémi, des Parisii, foutes tribus renommées de Kymris-Belges ; la qualiûcation frénéralc de Belgœ y reste dans un canton, et les Britanni, qui ont donné à Tile son nouveau nom, figurent dans la géographie de Pline, sur la côte maritime de la Belgique de César, à Tembouchure die la Somme, près des Ambiani et des Bellovaci. (ProLiHifiB, Géograph. , liv. 2, eh. m, pour \e% Atrehates, Parisii et Belgœ, — Plinb, Hist, nat., uv. 4, J 31 : c .. .Britanni, Ambiani, Bellovaci. * — Voir dans M. dk Gocrsok, Histoire des origines et des institutions delà Gaule armoricaine, p. 398, on tableau de tribus gauloises, bretonnes, calédoniennes et irlandaises.)-^ D'autres preuves ressortent des Commentaires : les Gaulois auprès desquels J. César cherche à se renseigner ont encore dans leur mémoire que Divitiac, roi des Suessiones, autre tribu belge (pays du Soissonnais), le plus puissant de toute la Gaule en son temps, avait sous son commandement une grande partie non-seulement de régions continentales, mais encore de Tîle de Bretagne, c ...X^ostra etiam memoria, Divitiacum, totins Galliffi potentissimum, qui quum magnas partis harum regionum, tum etiam Britanniœ , Imperiom obtinnerit. i (J. GisAR, lit. % § 4.) Lorsque César veut
appartient à la race des Cimbres ou Kymris entraînera forcément la même conséquence pour les autres.
Et alors, si on ouvre les livres de poésies légendaires da pajs de Galles, bien qu'ils soient postérieurs à la conquête des Anglo- Saxons et qu'on ne puisse les faire remonter plus haut que le sixième siècle de notre ère, celui surtout des Triades, où sont assemblées et consignées, trois par trois, les choses mémorables de la nation des Kymris, il sera permis d'y recueillir, sous la forme de traditions nationales, fût-ce au milieu du merveilleux dont le barde a pu les entourer, la confirmation des faits déjà démontrés historiquement.
C'est dans les Triades que se trouve Thistoire des trois invasions : la première, celle des Kymris, venus du pays de Tété, dans nie de Bretagne et dans TArmorique; la seconde, celle des Loegriens, descendants de la tribu primitive des Kymris, venus du pays des Vénëtrs armoricains; la troisième, celle des Brythons, descendants aussi de la tribu primitive des Kymris : — trois tribus ayant la même parole et la même langue.
C'est là que se trouve l'histoire de Hu le Puissant, le premier pilier de la nation, le chef conducteur qui l'a amenée de l'Orient et qui l'a établie dans l'ile; et l'histoire de Casvallavn, envoyé en expédition contre les Césariens, au secours des Gaulois de TArmorique, descendants comme les autres de la tribu primitive des Kymris.
On y voit aussi, il est vrai, que Tile, avant l'arrivée des Kymris n'avait pas un homme vivant, mais qu'elle était peuplée d'ours, de loups, de crocodiles et de bisons : de la population antique des Gaels, refoulée dans le nord de l'ile, le chant des
envoyer aux insulaires un député, il choisit Gomm, le roi des Atrébates, qui jouissait auprès d'eux d'une grande autorité : c ...Gujusque anctoritas in ils regionibus magni habebatur. > {Ibid., liv. 4, $ 21.) Lorsque les Bellovaques, autre tribu beige, réduits par César, sont venus à merci, les chefs les pins compromis s'évadent et trouvent un refuge dans l'île : c ...Qui hujus consilii principes fuissent, quod intelligerent quantam calamitatem civitati intulissent, in Britanniam profugîsse. i (Ibid,, liv. 2, § 14.) Un des griefs que César met en avant pour porter ses armes en Bretagne, c'est que dans presque tontes les guerres des Gaulois elle leur avait transmis des secours contre les Romains : c Tamen in Britanniam proficisci contendit, quod omnibus fere Gallicis bellis, hostibus nostris inde subministrata auxilia intelligebat. « (Ibid., liv. 4, J 20.) Quel est le trajet? Par le port d'Itios, tribu des Morins (aux environs de Boulogne), très-commode et tort court, trente mille pas de distance seulement : « ...In Morinos proficiscitur, quod inde erat brevissimus in Britanniam trajectus. — Ad portum Itium convenire jubet , quo ex portu commodissimam in Britanniam trausmissom esse cognoverat, circiter millium passuum xxx a continenti. > {Ibid,, liv. 2, % 21, et liv. 5, % 2.) En £ice est le pays de Kent, oè presque tous les navires des Gaules abordent : c ...Ad Cantinm, quo fers omnes ex Gallia naves appelluntnr. i (Ibid,, liv. 5, $ 13); o& les habitants sont de beaucoup les plus civilisés de l'île, où les mœurs diffèrent peu de celles des Gaulois : t ...Ex his omnibus longe sunt humanissimi qui Cantinm iocolunt;... neque multum a Gallica di(Terunt consuetudine. t (ibid., liv. 5, J 14).
FOBlfATION D£ LA NATION FRANÇAISE. 703
envahisseurs n*en tient pas compte; il faut recourir à celui de rÉcosse ou de Flrlande» pour la retrouver.
Telles sont les sources d*où sont tirés les détails qui s^écrivent aujourd'hui dans les histoires sur la venue et sur Tétahlissement des Cimhres dans les Gaules et dans la Bretagne. Là est puisé le nom de Kymris, porté encore par le reste de ces populations. L'usage a traduit le nom de ces peuples, dans leur établissement insulaire de Bretagne, par Cambriens, et la partie du pays dans laquelle ils se sont réfugiés devant les Anglo-Saxons, par Camhrie. CimmérienSy Cimbres, Cimbriens ou Cambrions, toujours des variantes du même mot. Par une réforme semblable à celle qui s'est faite dans les noms venus des Francs, des autres Germains et, en général, de chaque nationalité, la méthode historique moderne a voulu reprendre pour ceux-ci leur nom dans leur langue nationale, les Kymris. La première invasion, conduite par Hu le Puissant, est celle qu*on rattache au mouvement dont parle
Tacite décrit, comme il sait décrire, cette ressemblance : c Proximi GalUs, et similes sunt... Eorum sacra deprehendas, superstitionnm persuasione : •ermo haud multum diversus ; in deposcendis periculis eadem audacia , et, ubi advenere, in detrectandîs eadem formido. t (Tacite, Vie (TAgrieola, 8 11.)
Quant à FArmorique, à l'égard de laquelle s'élèvent les dissidences, une fois démontré, comme nous venons de le faire, le caractère kymro-belge de la population insulaire placée vis-à-vis, celai de la population armoricaine Test également, car la fraternité et l'identité d'origine entre l'une et l'autre sont incontestables. Lorsque César s'apprête à attaquer les Vénètes, tribu maritime la plus influente de la confédération armoricaine, celle à laquelle était déféré le commandement de la flotte conaunune, à qui ces peuples menacés s'empres- •ent-ils de demander secours? Non-seulement à tous les confédérés armori» cains, mais encore aux Morins, aux Ménapes, tribus maritimes de la confédération belge : « Socios sibi ad id bellum Osismios, Lexovios, Nannetes, Ambiliatos, Morinos, Diablintes, Menapios adsciscunt > ^J. César, liv. 3, g 9) ; et aux frères de l'île de Bretagne, avec lesquels les Vénetes sont en communication constante, à l'aide de leurs nombreux navires : t Auxilia ex Britannia, que contra eas regiones posita est, arcessunt. « — < Quod et naves babent Veneti plurimas, qumus in Britanniam navigare consuerunt. » (Ibid., JS 8 et 9.) Et
f pourquoi César, avant d'en venir à 1 île de Bretagne, débute-t-il par attaquer es Vénètes? Il en donne une raison dans ses Commentaires, l'arrestation qu'ils ont faite de ses envoyés; mais Strabon en ajoute une autre : les Vénètes, en
Sossession du commerce avec l'île, dès qu'a été connu le projet de descente e César, ont fait des préparatifs pour s'y opposer : le conquérant est obligé, •'il veut avoir le passage liore, de conomencer par détruire leur flotte et par les réduire : < ...Parati ejus Britannicam navigationem impedire, quod eo ipsi uterentur emporio. t (Strabom, liv. 4; traduct. latine dans Dom Bouquit, t. I, p. 27.) n y a plus, cette tribu des Vénètes est au nombre de celles qui se sont établies à la fois et dans l'Ile et dans l'Armorique, car une Vénédotie, pays des Vénètes, se trouve dans l'île comme sur le continent armoricain, et elle s'y trouve dans la Cambrie, c'est-à-dire dans la partie nominativement kymrique. Jusqu'à l'ancien nom de la capitale armoricaine de ces Vénètes, Canctium (plus tard Vannes) a sa reproduction dans l'île (c Civitas Canctium, id est Venetum t^ Itinéraire d'Antonin le Pieux, p. 187. — Notice des Gaules, éd. Ddchkshb), et l'on y rencontre aussi des Cenomani, qui, sur le continent, touchent aux Armoricains.
Hérodote (1), mouvement des Scythes devant lesquels les Cimbres, chassés des bords des Palus-Méotides et du Pont-Euxin, se mirent en marche vers TOccident, ce qui aurait eu lieu en Tannée 631 avant Jésus-Christ (ci-dess. n*" 22). Les deux autres invasions, bien postérieures (ci-dess. n^ 22), sont celles des Belges de TArmorique et de la Belgique de César, tous de la race des Kymris.
25. La division géographique de César, qui limite la Belgique à la Marne et à la Seine (2), ne fait pas objection contre les faits que nous venons d'indiquer : il y a eu aussi des Kymris-Belges pénétrant et s'établissant dans l'Aquitaine et dans la Narbonnaise, cela empêche-t-il César de donner à ces provinces la limite géographique de la Garonne?
Mais cette géographie de César, construite sur les données pratiques qu'il recueille ou quMl a sous les yeux, nous est d*un grand enseignement.
Elle nous prouve que les tribus habitant depuis le Rhin jusqu'à la Marne et la Seine ont éminemment conservé, à son époque encore, le caractère belge; qu'elles se groupent particulièrement entre elles, et tout en prenant part aux assemblées générales des Gaules, par exemple à celle où fut nommé le généralissime Vercingétorix (3), qu'elles délibèrent, à l'occasion, en assemblée commune des Belges : u in communi Belgarum consiUo (4) « • Nous sommes ici, en effet, dans la partie la plus voisine de la ligne d'invasion des Belges, par où toutes les irruptions ont passé, où les dernières se sont concentrées, faisant place nette des habitants primitifs (5), en communication permanente, pour ainsi dire, avec la source kymrique au delà du Rhin tant que eette source a donné, et, après qu^elle a été épuisée, avec les nations germaines. Plus on avance vers la ligne du Rhin, plus le caractère belge est prononcé; à Tépoque de Jules César on voit s'y mêler déjà, aux abords du fleuve, le caractère germanique.
A la distance, au contraire, indiquée par les commentaires, c'est-à-dire à la limite de la Marne et de la Seine, la géographie de César prouve que la confédération belge s'arrête. L'invasion influente serait ici la première invasion, celle que Hn le Puissant a conduite, qui s'est condensée principalement sur le littoral, dans le fond de l'Armorique et dans l'ile de Bretagne. Elle remonte à plus de cinq cents ans au delà du temps où écrit Jules César, les populations galliques ont été mêlées aux populations kymriques, la fusion s'est opérée, les intérêts locaux,
(1) Hérodote, lîv. 4, c. 21, 22 et 23.
(2) « Galles ab Aquitanis Garmnoa flumen, a Beigis Matrona et Sequana dividit. 1 ( J. César, llv. 2, g 4.)
(3) J. César, liv. 7, % 63.
4) J. CÉSAR, Uv. 2, g 4.
[5} « Gallosque qoi ea loca ineolerent ezpuliaie. t {IHi., 2, J 4.)
FORMATION DE LA NAtlON FRANÇAISE. 705
particuliers et les affiliatiODS qui en résultent sont distincts de ceux du groupe précédent.
Les tribus armoricaines ont par elles-mêmes assez d*imporlance, des intérêts et une vie maritime assez tranchés, pour former confédération entre elles et pour être signalées comme division à part. On ne peut s'empêcher de leur reconnaître, mAme aux récits des Commentaires, un caractère et des affinités belges mieux conservés, surtout dans le fond de TArmorique où se trouvent les Véuètes, et, en général, chez toutes celles dont le territoire touche directement à la mer. On peut en dire autant de tout le littoral en remontant jusqu'au Rhin. Il est à remarquer que Slrabon, après les peuples de la Belgique de César, passant à ceux de TArmorique, les qualifie textuellement de Belges luapûDxeaviToi (parocéanites, près de TOcéan), traduction littérale en grec de Belges armoricains (sur la mer, ou près de la mer) ; et parmi eux il cite nominativement les Vénètes et les Osismes (habitants du Finistère), dont il connaît et décrit spécialement la position (]).
26. Une phrase de Jules César : a Plerosque Belgas esse ortos ab Germants )), a pu se traduire, chez quelques-uns, en cette idée que les Belges seraient des peuples germains dWigine : cela veut dire seulement qu'ils sont sortis'du milieu des Germains : tt venus d'iles lointaines, des régions transrhénanes » , disait la tradition des Druides (ci-dess. n** 21); u ayant passé anciennement le Rhin », raconte-t-on à Jules César (2); « arrivant du pays de Tété, du côté où est aujourd'hui Constantinople », disent les Triades avec leur vieille glose. C'est dans le même sens que Tacite comprend an nombre des peuples germains les Cimbres, parce qu'il les trouve dans la Germanie en leur établissement aux bords de l'Océan (3). Mais ni Tacite, probablement, malgré l'apparence, ni César, à coup sûr, n'ont Tait une telle méprise sur l'origine de la race. Partout Jules César qualifie les Belges de Gaulois, partout il les sépare des Germains, tt superatis Belgis, expulsis Germants n (4) : il faudrait citer la majeure partie des commentaires si l'on voulait signaler les textes. Xi les mœurs, ni la religion, ni la langue, trois choses caractéristiques de la race, ne sont chez les uns ce qu'elles sont chez les autres. On connaît le parallèle tracé de main de maître
(i) Après cet nations sont tes Belges parodéanites. Parmi les Vénètes... Après les Vénètes les Osismes, qae Pytnéds nonmie Timiens, habitant sur rOcéan, en un cap ani se prolonge fort au loin, mais pas autant que l'ont dit Pythéas et ceux qui root suivi. (Strabon, liv. 4, collcct. de Dom Bovquit, 1. 1, p. 27 et 28.)
(2) c Plerosque Belgas esse ortos ab Germants; Rhenumque antiquilus traductos, propter loci fertilitatem îbi consedisse, Gallosqoe qui ea loca incolerent expulisse. > (J. GitsAR, liv. 2, $ 4.)
(3) Tacitb, Mœurs des Germains, i 37.
(4) J. GisAR, liv. 3, g 7.