POUR LE RESTE DU TERRITOIRE
Les Galls et les Ibères de l'Aquitaine, sans compter le temps indéfini en sus IHSOans.
Les Kymris de la première invasion, environ. . • 540 ans.
Ceux des invasions successives, ou Belges, comprenant le terme de leurs dernières invasions, environ. . 300 ans.
Les quelques tribus germaniques, faisant corps avec les Belges et venus encore après eux, moins de 300 ans.
51. Le troisième problème, celai du nombre : mesurer le chiffre total de la population et, dans ce total, le contingent versé par chaque race, semble, au premier énoncé, hors de toute solution plausible , appliqué surtout à d'anciennes époques, pour lesquelles il est si rare de rencontrer quelque indication statistique. Nous aurons cependant ici cette bonne fortune.
Et d'abord, quant au chiffre total de la population, nous pouvons présenter avec d'autant plus de confiance le résultat auquel nous sommes parvenu, que trois voies différentes nous y ont conduit, et que nos trois calculs se sont confirmés, à peu de chose près, les uns par les autres. Le temps où nous nous plaçons est précisément celui où la seconde couche, celle des Romains, va se superposer à la première ; le temps des Commentaires de Jules César et des écrits de Diodore de Sicile.
52. Nous lisons dans les Histoires de Diodore de Sicile que A les Gaules sont habitées par de nombreuses nations à populations inégales, dont les plus considérables comptent 200,000 âmes et les moindres 50,000 (1) n . Déjà, en indiquant ces nombres, Diodore, il est facile de s'en convaincre, a pris des chiffres moyens, car nous connussons certaines tribus qui, évidemment, avaient plus de 200,000 âmes, comme aussi quelques-unes inférieures à 50,000. Si donc nous réunissons les deux chiffres de Diodore pour en prendre la moitié, nous obtenons une moyenne générale de 125,000 âmes, à laquelle tout nous annonce que nous pouvons avoir pleine confiance. Appliquant cette moyenne aux quatre-vingt-dix-sept nations on tribus, chiffre auquel nous croyons qu^on doit se nxer pour toute l'étendue des Gaules, y compris les Grecs Massaliotes (2), nous arrivons à une popula-
(i) Diodore db Sxcn.K, liv. 5; coll. Dom Bouqust, 1. 1, p. 303.
f2) JosàPBE, Guerre de Judée, Hv. 2, ch. xxvm (coll. Dom Booqukt, t. I, p. 374), parie de trois cent cinq nations; Plutarquk, l/ie de J, César (coll. bom Eduqubt, t. I, p. 403), de trois cents; Appien, Guerres civiles, liv. 2, et Guerre des Gaules, où il reproduit le résumé de Plularque (coll. DomBouQViT,
72G HISTOIBE, APPENDICE 1.
tion totale de 12,125,000 âmes, aa temps de Joies César.
53. Un calcal tout différent, assis sar d*aatres bases, va nous conduire à un résultat semblable, à de légères variantes près. Nous trouvons dans les Commentaires de J. César Ténumératioa d'une armée de 298,000 hommes, que quinze nations belges, réunies en conseil, se sont engagées à former contre lui (1). Ce sont les Rèmes, Belges eux-mêmes, qui donnent à César ces reiir seignements, en indiquant le contingent promis par chaque tribu, et en déclarant qu'ils sont parfaitement informés de ces nombres et qu'ils en peuvent garantir Texactitude (2). A cette énomération les Rèmes ajoutent une observation précieuse, qui va devenir pour nous la clef du problème posé, c*est que les Bellovaques (ceux du pays de Beauvais), dont le contingent promis «st de 60,000 hommes, seraient en état d'en mettre 100,000 sons les armes ; et ailleurs, nous apprenons de la bouche même des Nerves, dont le contingent en cette occasion est de 50,000 hommes, qu*ils en avaient 60,000 en état de porter les armes (3). Ainsi, pour les deux tribus réunies des Bellovaques et des Nerves, le contingent promis étant de 110,000 hommes et Tefiectif possible de 160,000 hommes, la proportion de Tun à Tautre est celle de 11 à 16; d*où pour les quinze tribus coalisées, si Ton applique la même proportion, un effectif possible de 433,454 hommes; ce qui donne, pour les quatre-vingt-dix-sept tribus de toutes les Gaules, un chiffre de 2,803,002 hommes aptes à porteries armes (4).
De là à la conclusion finale il n*y a qu'un pas. Nous pourrions user, comme Tout fait en semblable occasion d'honorables savants, des tables modernes de population; mais nous estimons plus simple et plus exact de prendre toujours à la même source, dans les Commentaires de J. César et chez les nations gauloises ellesmêmes, les chiffres qui nous guideront. On connaît le dénombrement curieux trouvé par J. César dans le camp des Helvètes, dénombrement que ceux-ci avaient dressé eux-mêmes et consigné par écrit, en caractères grecs ; on sait que le nombre des hommes armés y était exactement le quart de toute la population (5).
t. I, p. 457 et 460), de quatre cents; mais on voit, par la tournure même des phrases, qu'il s'agit là d'amplifications ; pour arriver a de tels nombres, il faut ériger en tribus ou nations de minces bourgades.
(1) J. GAsAB, Guerre des Gaules, liv. 2, J 4.
(2) « De numéro eorum omnia se habere explorata Bemi dicebant, proptcrea quod propinquitatibus aiBnitatibusque conjuncti, quantam quisque multitudinera in communi Belgarnm concilio ad id bellum poUicitus sit, eognoverini. t (Ibid.)
(3)/6tW.,§S8.
(4) Les deux proportions à poser et à résoudre sont celles-ci :
ii : i6::298,000 : x d'où x = 433,454 15 : 97::433,454 : x d'où x = 2,803,002
(5) J. GisAB, Guerre des GauL, liv. 1, g 20.
FORlIAnON DE LA NATION FRANÇAISE. 727
Napoléon, dans ses observations sur les Commentaires da capitaine romain, relève cette proportion comme très-forte : pour nos temps modernes sans doute; mais non pour les Gaulois^ •dont les enfants, dès leur première adolescence, étaient admis à prendre les armes (1), et dont les vieillards mêmes ne s*en dispensaient pas, surtout dans les conjonctures où les plaçait Tinvasion •de J. César. Multipliant donc, par quatre, le chiffre des hommes aptes au service militaire dans les Gaules, nous trouvons, pour la population totale, 11,212,008 Ames (2); — 912,992 de moins que par le calcul précédent. ,.
54. Voici enfin un troisième procédé. Lorsque Vercingétorix était cerné dans Alésia et qu*it s'agissait de le dégager, au lieu de faire un appel aux armes universel, comme c'était Tavis de Vercingétorix, un contingent partiel, à fournir par diverses nations, rat fixé dans une assemblée des principaux chefs. Ce contingent, qui comprend quarante-trois nations, est indiqué par J. César (3); le total en est de 283,000 hommes; il n'a pas été formé dans une proportion régulière : à ceux qui étaient les plus rapprochés d' Alésia ou les plus ardents à la lutte on a demandé davantage; à ceux qui étaient le plus loin ou les plus tièdes on a demandé moins. Nous en voyons; les Bellovaques, par exemple, les Suessions, les Nerves, auxquels on ne demande que le dixième de ce qu'ils pourraient fournir; les Armoricains sont dans le même cas; à d'autres c'est une fraction beaucoup plus forte, à
3uelques-uns même la moitié : tout compensé, un contingent ans Vautre, nous croyons devoir évaluer la proportion générale jt un cinquième. J'avoue que cette appréciation n'est pas faite mathématiquement, sur des données aussi rigoureuses qu'on pourrait le désirer, mais nous avons tout lieu de la croire la plus rapprochée de la vérité. Cela posé, l'effectif possible, pour les quarante-trois nations auxquelles on a demandé 283,000 hommes, serait le quintuple de ce nombre, c'est-à-dire 1 ,415,000 hommes ; par conséquent, pour les quatre-vingt-dix-sept nations de toutes les Gaules, en chiffres ronds 3,192,000 hommes (4); et en multipliant par quatre pour avoir la population totale des Gaules,
^i) J. GisAR, Guerre des GauL, iiv. 6, S 18.
(S) C'est se faire une «frande illusion sur la société des peuples gaulois que de croire qu'il faille doubler ce chiffre ou y ajouter dans toute autre proportion, k raison des colons ou des esclaves. Indépendamment de plusieurs autres preuves du contraire, on en a une bien palpable dans ces Helvètes eux-mêmes, •dont nous venons de parler. Après avoir tout détruit chez eux, incendié leurs villes fortes au nombre de douze, leurs bourgs au nombre de quatre cents, toutes les habitations particulières, et toul le blé qu'il leur est impossible d'emporter (J. G^sai, Guerre des Gaules, liv. I, S S)» ils partent tous, et c'est sur cette multitude totale que le nombre des hommes aptes à porter les armea ée trouve être le quart
(8) J. G^SAR, Guerre des Gaules, liv. 7, § 75.
(4) M s 9r::i,415,000 : x d'où « « 3,191,076.
728 HISTOIBE, APPBMOIGE I.
on arrive, poar cette population, au chiffre de 12,768,000 âmes; — 643,000 seulement de plus que par le premier calcul.
55. Une telle coïncidence^ par des procédés si diTors, nous donne bonne garantie; mais si nous remarquons qu'entre les deux chiffres déduits des Commentaires de J. César (11,212,00^ et 12,768,000), la moyenne qu'il faudrait prendre, si nous en étions réduits à ces évaluations, se trouve très-rapprochée du chiffre sorti des indications beaucoup plus directes de Diodore de Sicile, il ne restera plus d'hésitation sur le crédit à accorder à ces dernières indications; ce sont celles-là que nous prendrons pour guide avec assurance, et nous dirons, d'après elles, que la population dans toute Tétendue des Gaules, au temps de Jules César, était de 12,125,000 âmes.
56. Nous nous proposons d'aller plus loin et de déterminer, sur ce chiffre, quelle est la part qu'il convient d'attribuer à chaque race. On voit déjà d'ici le moyen général de solution : chaque tribu des Gaules ayant en moyenne,, d'après la donnée de Diodore de Sicile, 125,000 âmes de population, il n'y a plus qu'à connaître combien chaque race formait de tribus, et sa paît contributive dans la population totale en découlera. Telle sera en effet notre manière de procéder.
Mais quelques difficultés se présentent. D'abord il existe an grand nombre de tribus dans lesquelles les diverses races sont mêlées : il devient nécessaire alors de recourir, pour déterminer la proportion, à une évaluation probable, moins d'après des documents précis, il faut en convenir, que par le sens historique. En second lieu, il en est qui se présentent isolément ou en petits groupes, auxquelles on ne saurait appliquer sans erreur une moyenne générale qui n'est vraie que pour un certain ensemble; et pour celles-là il faut s'aider de quelques autres données. Le détail en pourra sembler aride, mais il sera instructif.
57. Nous comptons pour les Galls du centre vingt-deux tribus ou nations non mélangées (2,750,000 âmes).
58. Pour la Belgique de César, vingt-trois nations (2,875,000 âmes).
Sur ce nombre, six tribus, parmi les plus voisines du Rhin, nous sont désignées comme étant de race germanique : les Condruses, les Eburons, les Cérèses, les Pémanes, les Sègnes et les Nerviens. A celles-ci nous ne saurions appliquer la moyenne générale tirée de Diodore de Sicile, parce que nous savons qu'une seule d*entre elles, celle des Nerviens, était importante, et nous connaissons spécialement sa population (240,000 Âmes) (1); les cinq autres ne nous sont signalées que
(1) Us disent eux-mêmes &J. César qu'ils avaient 60,000 hommes en état de porter les armes (J. CisAR, Jiv. S, J 28) : d'où, en multipliant par qoetre, 140,000 âmes pour tonte la population.
FORMATION DE LA NATIOU FRAKGAISB. 729
comme de petites trihus, et ce sera» par conséquent, de la moyenne inférieure donnée par Diodore (50,000 âmes) que nous ferons usage à leur égard (pour les cinq, 250,000). Le total de la population germanique est ainsi porté à 490,000 âmes, en chiffres plus ronds 500,000 (1).
Le surplus de la population dans la Belgique de César (2,375,000) appartient principalement à la race des Kymris* Belges. Suivant la tradition rapportée par Jules César (ci-dess. n^ 25), ils s*y étaient établis en expulsant les Galls qui occupaient le pays. L'expulsion a pu être totale dans les territoires avoisinant le Rhin, par où les invasions successives ont eu lieu, et le long des côtes de TOcéan, que le mouvement des Kymris parait avoir suivies. Mais ce serait en exagérer l'intensité et méconnaître le caractère habituel de semblables événements, que de croire qu'il ait pu en être de même en avançant dans l'intérieur, aux approches de la Marne ou de la haute Seine, de telle sorte qu'il ne soit rien resté de la race des Galls dans les pays, par exemple, du Beauvoisis {Bellovaei), du Soissonnais (Suessiones)^ de Reims (Remij^ de Chftlons-sur-Mame (Catalaum) ou de Meaux (Maldi). On se refusera à croire qu'il en ait été ainsi surtout si l'on considère que les Kymris de la première invasion avaient affaire à des peuples établis depuis plus de huit cents ans sur le 8ol, sans compter le temps inconnu, peuples non pas nomades, mais cultivateurs, et que l'arrivée des Belges a été bien postérieure encore. Les noms que nous venons de citer sont des noms de tribus belges : les Belges étaient dominants et leur nationalité en nombre supérieur, c'est incontestable, dans cette contrée; mais nous croyons faire une petite part aux Galls en les comptant encore pour environ un quaït, à l'époque de Jutes César, dans l'ensemble de cette population (1,780,000 Kymris- Belges; 595,000 Galls).
59. Pour la zone nord et nord-ouest faisant suite à la Belgique de César, jusqu'à Textrémité de l'Armorique, vingt nations (2,500,000 âmes) , Galls et Kymris mêlés depuis plus de cinq cents ans. Si la race de ces derniers domine dans les tribus assises aux bords de TOcéan, il en est autrement dans celles qui se rapprochent du centre. En adoptant, faute d'indication suffisante pour établir une autre proportion, celle de la moitié (1,250,000 âmes pour chaque race), nous sommes porté à croire que nous donnons à la race des Galls moins encore qu'elle ne devrait avoir.
(1) Le calcul, traité comme nous l'avons lait au 0^53, d'après le rapport entre le contingent promis et le contingent possible, donnerait 559,000 âmes, savoir : Nerves, 240,000 âmes ; — Gondruses, Eburons, Gërèses et Pémanes, dont le contingent promis est de 40,000 hommes ensemble, 232,000 âmes, — et pour la petite tribu des Sèffnes, sur laquelle nous n'avons aucune indication spéciale, 50,000 âmes; — toUl : 522,000 âmes.
60. Pour rAquitainedeJales César, quatorze nations (1,750,000 âmes) (1). Jules César, au troisième livre de ses Commentaires, indîuue cette contrée comme pouvant être estimée, tant par son étenciue que par sa population , le tiers de la Gaule (2). L^erreor est manifeste ; il y a longtemps qu*elle a été relevée ; die provient de ce que César, à ce moment de ses Commentaires, ii*avait
)as encore une connaissance personnelle de TAquitaine, ne ^ayant combattue que par ses lieutenants. Ce fut à la fin de sa dernière campagne qu'il y fit une courte apparition (3). Le tiers de toutes les Gaules ne s'obtient qu'en ajoutant à FAquitaine de César le reste des contrées méridionales, et c'esl dans celte proportion que nous avons procédé.
Deux petites tribus, gardant chacune sa nationalité distincte à rextrémité océanique de TAquitaine, sont k prélever : celle des Bituriges-Vivisques de Bordeaux, de race galliqne, et ceUe des Boîes de la Teste-de-Buch , de race kymrique. La moyenne inférieure donnée par Diodore de Sicile est la seule que nous puissions leur appliquer (50,000 pour chacune d'elles); peutêtre est-ce même beaucoup à Tégard des Boîes.
Les Aquitains, qui comprennent tout le surplus (1,650,000 âmes), forment comme une race nouvelle, résultat, k Tépoque de l'invasion romaine, de quatorze cents ans de fusion entre les Éoskes ou Ibères et les Galls. Le sang ibérien y est dominant, et il l'est d'autant plus qu'on s'élève davantage vers les hauteurs des Pyrénées. Nous estimons sa part, sur tout l'ensemble, aux deux tiers (1,100,000 âmes), et celle des Galls à un tiers (550,000 flmes).
61. Pour l'ibéro-Ligurie, la Celto-Ligurie , englobées parles Romains dans la province Narbonnaise, et les Grecs Massaliotes, dix-huit nations (2,250,000 Ames), lesquelles, avec les qnatorxe tribus de l'Aquitaine, forment le tiers oe toutes les Gaules.
62. Là figurent deux nations de Kymris-Belges, les Voilées Tectosages et les Volkes Arécomites, qui sont venus, moins de trois cents ans avant l'époque où nous nous plaçons, s'emparer de quelques-unes des belles parties de ces contrées du Midi et y installer leur domination. Elles nous sont connues comme trilNis importantes, auxquelles nous devons appliquer la moyenne
(1) Nous soiTons, dans ce nombre, une indication rapportée par STaâB0B(liv.4; coll. Dom BouQUBT, 1. 1, p. 20), qui doit être vraie pour FAipiitaiDe de Céar, limitée à la Garonne. Pour obtenir le chiffre de vingt tribus, donné aussi per Strabon, il faut, ou morceler la population en petites et obscures agglomâatiens, comme le dit Strabon lui-même, ou parler de TAquitaine suivant les divi* sioDS romaines postérieures, qui la poussèrent jusqu'à la Loire.
(2) c Que pars, ut anfe dictum est, et regionum latitndine et moItitiMlÎBe hominum ex tertia parte Galliie est œstimanda. > (J. GisAi, Guerre des Gm&les, liv. 3, i 3M).)
(3) • Aquitaniam nnnquam ipse adisset... etc. t (HiRTius, Suite des Cam» me$Uairei,hv. 8, 8 46.)
«npérieure donnée par Diodore de Sicile (400,000 à elle deux). Sur le territoire par elles envahi, soQt restés de nombreux habitants de races méridionales, qui se trouveront compris dans nos cbiOres ultérieurs.
63. n faut aussi évaluer et compter à part la population des Grecs Massaliotes. Nous pourrions nous borner, s'agissant d*une nation importante, à l'estimer d'après la moyenne supérieure de Diodore de Sicile (200,000 âmes) ; mais il sera plus intéressant de recourir, si c'est possible, à quelque appréciation directe.
Entre les différentes versions qui courent sur la fondation de Massalie, la plus favorable est celle qui y fait arriver, en l'espace de soixante-deux ans, trois émigrations successives de Phocéens (ci-dess. n""' 43 et 44). La première, qui reconnaît le pays et y commence son installation, arrive sur un seul navire explorateur; la seconde est une émigration coloniale envoyée par la mère patrie, sur la nouvelle et la description de rétablissement commencé; la troisième contient le reste de la population de Phocée échappé aux soldats de Cyrus et à la bataille navale contre les Etrusques et les Carthaginois combinés. Toutes ces arrivées ont lieu par mer : on peut se faire une idée approximative du nombre de personnes qu'elles ont pu comprendre.
Homère, dans le dénombrement des Grecs devant Troie {chant 2**}, compte cinquante vaisseaux béotiens ayant apporté chacun cent vingt nommes ; mais à l'époque delà fondation de Marseille la marine grecque avait fait de grands progrès, et plus que d'autres les Phocéens y avaient contribué. Je remarque dans le curieux périple d'Hannon un renseignement bon à recueiUir. L'amiral cartnaginois raconte qu'il mit en mer, en vertu du décret public ordonnant son voyage de découvertes et de colonisation aux côtes d'Afrique, avec une flotte de soixante galères à cinquante rames chacune, chargée de vivres et de provisions de toute espèce, portant en tout 30,000 personnes, hommes et femmes. M. de Bougainville , dans les Mémoires intéressants qu'il a consacrés à ce périple (1), trouve le chiffre fortement exagéré et y soupçonne une erreur de copiste : on peut l'admettre cependant en faisant observer que cette agglomération, qui revient à 500 personnes par galère (rameurs, équipage et passagers compris), n'était que mome/itanée, la flotte devant s'alléger successivement et à de courts intervalles, de la population destinée à la colonisation : comme il arriva, en effet, au bout de quatorze jours de navigation, pour une première colonie, peu de jours après pour une seconde, et ainsi de suite pour les sept établissements que fonda l'amiral carthaginois dans cette expédi- ' ■■■ ' ' ■ il .. .11 ■■ I I I.
(i) Académie des inscriptions, t. XXVI, p. 10 et 45, et t. XXVIII, p. S60 «t 290, années 1754 k 1758.
732 HISTOIBB, APPBNDIGK I.
tion. Nous pouvons d'autant mieux nous asseoir snr cette base comme maximum, que Tévénement, suivant les meilleures appréciations, est à peu près contemporain de la fondation de Marseille, et que les navires sur lesquels les Phocéens nous sont montrés fuyant la patrie envahie par les Perses, sont précisément des galères à cinquante rames.
A ce compte, la première descente des Phocéens, à un seul navire, retournant ensuite àPfaocée porter la nouvelle, ne peut avoir laissé sur le rivage où fut commencé rétablissement de Marseille plus de 400 hommes. — Porter à dix galères, et par conséquent à quatre ou cinq mille âmes au plus Tenvoi colonial qui fut fait à cette nouvelle, c'est beaucoup : les Romains en ont rarement en¥oyé autant dans leurs colonies. — Pour la dernière émigration, nous savons que la moitié seulement des Phocéens persistai s^expatrier devant Tinvasion des Perses; qne de leur formidable bataille marine contre les Etrusques et les Carthaginois réunis, bien que la victoire leur restât, vingt galères seulement, sur soixante quMls avaient, échappèrent à la destructicn (1), que sur ces débris ils allèrent recueillir leurs familles, leurs meubles, leurs richesses, déposés dans la colonie phocéenne d'AIaKa en Corse ; que de là, unedivision, se dirigeant vers Tltalie, alla y fonder la ville de Velium en Lucanie, tandis que Tautre chercha etreçat asile à Marseille (ci-dess. n'^43 et 44, avec les notes). En admets tant, comme il est probable, que celle-ci fût la plus forte, et que sur les vingt galères restant elle en eût retenu quinze, on arrivera à peine à lui faire apporter neuf ou dix mille personnes, principalement femmes, enfants ou vieillards, puisque tant de combattants avaient péri. Addition faite des trois émigrations, le chiffre de 15,000 âmes pour toute la population grecque de Marseille , soixante ans après la fondation , est le plus élevé qui se puisse admettre ; et en supposant que dans les cinq cents ans qui ont suivi jusqu^à Tëpoque de Jules César, ce premier noyau de la race grecque, oui, en se développant, a dû fournir à la popolation de Marseille, à celle de ses colonies et de ses comptoirs, ait été décuplé soit par Teffet des générations , soit par l'adjonction de nouvelles familles grecques attirées par les relations et les intérêts du commerce, le toUil de la population grecque dans les Gaules, au moment où nous sommes placé, ne dépassera pas 150,000 âmes.
Le contrôle de cette appréciation se trouve dans une antre manière de s'en rendre compte. Le périmètre de Tancienne Marseille en sa plus grande étendue, tel qu'a cru pouvoir le définir la science locale, la mieux à même de s'éclairer sur ce point, et la plus zélée aussi pour l'antique gloire de Marseille, ce périmètre, disposé en forme de trapèze, renferme une superficie
(i) TSOCYSU)!.
de 89 hectares (1). D*après cette donnée, la population de Marseille, par comparaison avec celle de Rome, que M. Darean de la Malle estime à 550,000 habitants pour 1396 hectares (2), ou avec celle d*Athènes, estimée par M. Boëck à 140,000 habitants pour 491 hectares (3), aurait été de 35,000 ftmes dans le premier cas, ou de 30,000 dans le second. Quelque augmentation qu*on veuille faire à ces nombres, par le motif que Marseille ne contenant pas en larges voies, en places publiques, en jardins ou monuments, autant d'espaces vides que Rome ou Athènes, et à raison de la banlieue, devait avoir une population plus dense, on ne saurait guère Télever à plus de quarante à cinquante mille habitants. Lors de sa plusgrande épreuve critique, dans sa lutte contre Tarmée assiégeante de Jules César, malgré ses préparatifs faits à Tavance, elle ne parvint à armer pour sa défense que dix-sept salères et un grand nombre de bateaux-pêcheurs légers ; encore fit-elle monter cette flotte, en grande partie, par les montagnards d*une tribu de Galls, les Àlbiques, ses clients (4). — Quant à ses colonies ou établissements fortifiés sur le littoral des Gaules, ils sont au nombre de sept (ci-dess. n*" 46, avec la note) ; les villes de Tintérieur connues pour avoir reçu d'elle ilne certaine part de population par la création de comptoirs ou par suite des relations de trafic, sont au nombre de huit : en tout quinze établissements émanés de Marseille dans les Gaules. Portant ce chifire à vingt, à raison de ceux qui peuvent être restés inconnus, et estimant à 5,000 âmes pour chaque, Tun dans Tautre, la population massaliote qui y a été envoyée, sans compter les habitants d'une autre origine, ce qui est un chiffre colonial élevé pour ces sortes d'établissements, à en juger par les principaux- dont la connaissance nous est restée, le total serait de 100,000 ftmes. Avec les 50,000 habitants de Marseille, Tévaluation n'arrive qu'à 150,000. Tel est donc le chiffre auquel nous nous arrêtons au maximum, comme expression de la population grecque massaliote dans toutes les Gaules, au temps de Jules César.
64. Après ces prélèvements, il reste pour ribéro-Ligurie et pour la Celto-Ligurie 1,700,000 habitants à répartir entre les deux races, celle des Ibères, qui comprend les Ligures, et celle des Galls : races depuis plus de quatorze cents ans fondues Tune dans l'autre sur la plupart des points; ou, sur quelques antres, vivant juxtaposées, en de certaines tribus qui ont conservé leur nationalité aistincte. Comme la race ibérique y démine, nous la
(i) Voir cet indications dans V Histoire de Marseille par If. Amédée Bourdiv, 185*, gr. in-8<».
(2) OimBAU Di LA If ALLi, Éconùmie politique des Romains, t. I, p. 340 et taivaates.
(3) Aug. Boicn, Économie politique des Athéniens, t. I, p. 6i et suiv. de Ift traduction française par If. Laugart, 1328, 2 toL in-8o.
(4) i. Gfeâa, Guerre einle, liv. 1, S 56; et liv. S, S 4.
compterons pour les deux tiers (1,130,000 Ames), et celle des Galls pour un tiers (570,000 âmes).
65. Du rapprochement des chiffres divers qui précèdent, nous ferons sortir, pour le contingent numérique des diverses races, distribué par contrées, le tableau que voici :