‹ Histoire de la liberté en FranceChapitre 12 sur 72 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

1. — ÉPOOfE CAHLOVINGIENNE. ABSOLUTISME IMPÉRIAL. INDÉPENDANCE BASÉE SUR LA RICHESSE. LKS GRANDS; LES ÉVl^QUES.

La royaulé mérovingienne avait obtenu son prestige par les conquêtes ; puis elle avait dii son efïacemenl à la puissance des maires du palais, qui portèrent au trône les Carlovingiens.

Par ce mouvement, les idées de réodalilé, déjà existantes à certains égards, se propagèrent et ne furent entravées que par le génie de Charlemagne, type du souverain à la fois conquérant, législateur et organisateur de Tunité gouvernementale. Tout s'inclinait devant un tel vainqueur.

Sous Pépin le Bref, la royauté et TÉglise se partageaient l'autorité. L'indépendance féodale essaya de se substituera ces deux forces.

Sous Charlemagne, les assemblées générales, continuant, à peu de chose près, les anciens mais mérovingiens, ne furent pas, comme on Ta prétendu, une des formes de la liberté dans le monde ; mais les Champs de Mars et de Mai étaient d^immenses conseils dans lesquels TEmpereur demandait Tavis de chacun, depuis le plus grand jusqu'au plus petit (i).

Charlemagne, dès qu on paraissait le désirer, s'empressait d'assister à ces assemblées, et participait aux délibérations. Jamais on ne changeait, dans Tinlervalle des réunions, ce qui

avait été précédemment adopté (2) ; les membres des Champs

(I) E<;iiiliard.

(}) Uiiicinar.

de Mars et de Mai étaient seulement consultés. Charlemagne agissait à sa guise.

La volonté de rEmpereur ne connut pas de limites, et cette volonté s'appliqua le plus souvent à faire le bien, à opérer des réformes, à hâter les progrès de la civilisation ; en même temps à fonder la puissance temporelle des papes, — cette force nouvelle, destinée à devenir si favorable à la fille atnée de rÉglise, et parfois si dangereuse pour l'autorité royale.

Dans sa manière de procéder, Charlemagne se montra prince absolu, autant, sinon plus, envers les grands qu'envers les classes inférieures. L'œuvre de ses Missi dominici corrigea une partie des abus commis par la féodalité naissante.

Au commencement du moyen âge, les masses étaient devenues serves. Leur condition différait peu de celle des brutes. Chaque seigneur pouvait frapper impunément, mutiler ou même tuer son serf, sans que le clergé osât intercéder pour ce dernier.

Cela donne une idée de l'état de sei*vage au huitième siècle, de la condition malheureuse où se trouvaient les hommes qui ne possédaient pas la liberté.

D'autre part, presque tous les hommes libres avaient renoncé d'eux-mêmes à leurs droits, afin d'être moins exposés à la cupidité des grands, qui rançonnaient sans vergogne et jugeaient cruellement les populations soumises à leur autorité.

« Nulle terre sans seigneur », dit l'axiome féodal, par conséquent nul pays sans dominateur, quelque petit qu'il fût. Point de défense contre les puissants par position, selon la qualification que l'on pourrait donner aux nobles de l'état social carlovingien.

Us se ruinaient tour à tour, mais ils savaient refaire leur fortune avec l'épée, en accumulant les brutalités et les rapines.

Les victimes des tyrans provinciaux venaient se plaindre à l'Empereur, ou au roi qui, par des capitulaires, essayait de remédier au mal, quand son goût, sa conscieBce ou son intérêt l'y poussaient. « Chaque jour, le faible était menacé dans sa liberté

et dans sa propriété par un voisin plus fort que lui : Tévêque, l'abbé, le comte, les subordonnés, tous ceux enrin qui participaient, dans une mesure quelconque, à l'action et au proGt de la puissance publique (1). »

Cliarlemagne, Tempereur-héros, manifesta en cette occasion sa rayonnante personnalité. Il accomplit jusqu'au bout sa mis- . sion suprême, et, juge souverain, il ne dédaigna pas de traiter, dans ses Capitulaires, les détails les plus minutieux. Par là, il retenait Tessor féodal prêt à tout envahir, et les prétentions des officiers de la couronne portés à abuser de leur force.

Il ordonne un jeûne de trois jours pour demander à Dieu des lumières, afin de réformer les églises, où les prêtres sont trop occupés de choses temporelles ; et il défend de recevoir trop de serfs dans les couvents, de peur que les champs ne deviennent déserts (2).

Sans permission expresse du prince, aucun homme libre ne se fera couper les cheveux pour entrer dans la cléricatiire (3). L'Empereur pense empêcher ainsi reffet des séductions tentées sur un individu par d'avides héritiers.

L'évêque n'ordonne ni un serf non affranchi ni aucune personne libre, sans Tautorisation du prince (i).

Charlemagne soutient les intérêts des propriétaires, quand il défend à un inconnu, entré dans n'importe quel monastère, de revêtir Thabit religieux avant trois années révolues (5).

C'est un moyen employé pour que le maître d'un alTranehi, colon ou serf, puisse réclamer utilement celui qui se dérobe à sa puissance.

Mais, une fois qu'on « a déposé régulièrement sa chevelure » dans un couvent, et qu'on lui a donné son bien, force est de rester fidèle à cet engagement. Disposition favorable aux progrès de la

(1) Lelmérou, Inslit. CaroL, p. 209 à 311.

(2) Capitulât ann. 805 ou 80G.

(3) Capital., anu. 815.

(4) CapUuL, ann. 802 oa 803.

(&) Capitul.y lib. V, c. 380.

. mainmorte. Elle protège le clergé, que Charlemagne, d'ailleurs, sait maintenir sous sa loi, en souverain incontesté.

Ses successeurs Timitent; mais leur faiblesse permet aux grands de lutter au profit du régime féodal.

Louis le Débonnaire et Lothaire prennent rengagement de siéger au moins une fois par semaine, pour écouter les doléances de tous (1).

Le plus souvent, au lieu et place de l'Empereur, c'est le comte du palais qui préside ces assises.

Pendant le règne de Charles le Chauve, les fonctionnaires royaux obtiennent leur indépendance. Le concile tenu (843) à Loire, près d'Angers, anathématise ceux qui ne respectent pas l'autorité royale, et, quatre ans plus tard, l'édit de Mersen porte un coup funeste à cette autorité, en déclarant :

« Tout homme libre pourra se choisir un seigneur, soit le roi ou un de ses vassaux.... Aucun vassal du roi ne sera obligé de le suivre à la guerre, si ce n'est contre l'ennemi étranger. »

Pour avoir des seigneurs intéressés à leur propre fortune, à agir de concert avec eux, les rois furent alors obUgés de leur donner une bonne partie des -terres du fisc, afin de les rendre puissants ; mais ils furent forcés aussi d'établir des bénéfices révocables, afin de s'assurer de leur soumission.

Puis, sous les descendants de Charlemagne, le système féodal se développa en même temps que l'influence provenant de la terre.

Charles le Chauve érigea en droit l'hérédité des offices et des bénéfices. Les lois engagèrent les hommes libres à se « recommander » ; et ceux qui, aux huitième et neuvième siècles, formaient la classe moyenne des propriétaires, reçurent des alleux peu importants^ qu'ils possédèrent ensuite comme biens de « commendise ».

L'action de l'aristocratie territoriale entraîna hommes et choses.

(1) CapituL, ann. 809.

8G IIlSTOmE DE LA LIBERTÉ

Le roi et les grands se combattirent, d'abord; mais bicntât des dynasties féodales se fondèrent. Indépendants, les seigneurs purent transmettre leurs fiefs h leurs fils.

La Brolagne, soulevée, proclama roi son chef llerispofô.

Des rapports hiérarchiques s'établirent; des châteaux forts s'élevèrent, ici comme habitations laïi|ues, là comme abbayes ou monastères. Libres ou nobles, les propriétaires ruraux abritèrent leur richesse contre les voisins et les étrangers.

Le mouvement des classes supérieures fut rapide, considérable. D'un bout de la France carlovingienne à l'autre bout, une chaine aux mille anneaux se déroula, — depuis le roi jusqu'aux grands vassaux, aux vavasseurs, à la foule des hommes recommandés de toute espèce.

En dehors de la royauté, des nobles et des clercs puissants, dont l'autorité fut préférée à celle du roi par la plupart des hommes libres, les populations moyennes, de leur côté, se créèrent une certaine indépendance matérielle basée sur la fortune^ indépendance dont les effets devaient tôt ou lard se manifester très sérieusement.

La partie infime des populations, autre que la classe des serfs, se sentait déjà remuée par l'amour instinctif du juste. Elle commença de se révolter, selon les occasions, tantôt contre la tyrannie d'un seigneur évéque, tantôt contre celle d'un seigneur laïque. Elle forma une agglomération assez forte, qui s'appelait le régime municipal au midi, et qui, dans le nord, ressembla bientôt à une démocratie latente.

En 957, les gens de Cambrai chassèrent de leur ville, comme tyran, l'évéque Bérenger, lequel fut réintégré par la force. Les soldats qui soutenaient l'évéque égorgèrent ou mutilèrent une foule de Cambraisiens.

Si l'on réfléchit mûrement, à propos de cet acte, on comprendra que la conséquence presque forcée du régime féodal et de la haute position temporelle du clergé dut être, souvent, une coalition des masses contre leurs oppresseurs, et que,

souvent encore, les princes de TÉglise prêchèrent vainement la résignation.

Des associations de course et de pillage avaient perpétué, même après la conquête franque, même après les conversions au christianisme, l'existence des anciennes bandes germaniques. Charlemagne, voulant les faire disparaître, déclara qu'on ne devait prêter le serment de fidélité à nulle autre personne qu'à son seigneur et à l'Empereur (1). Il punit sévèrement les membres de conspirations confirmées par serment, lesquels étaient mis à mort, dans le cas où ces conspirations produisaient quelque mal.

Malgré les supplices, l'autorité impériale ne suffit pas pour anéantir les associations de course et de pillage. Ce qu'un Charlemagne n'avait pu faire, un Charles le Chauve et un Charles le Gros ne pouvaient le réaliser. Vers la fin du dixième siècle, déjà, les gens qui souffraient le plus à cause des bandes pillardes, c'est-à-dire les « villains » des campagnes, s'associèrent aussi, et formèrent ghilde ou corporation contre ceux qui s'emparaient violemment de leurs biens.

Carloman défendit ces ghildes (2), en enjoignant aux villains de ne point se faire justice à eux-mêmes, mais de porter plainte au prêtre délégué de l'évêque ou à Tofficier du comte.

Moyen bien illusoire, la plupart du temps, puisque le mal était toléré, sinon autorisé par les dignitaires chargés de l'empêcher, surtout en haine des évêques.

De perpétuelles guerres privées mettaient constamment en danger les populations moyennes. Celles-ci répondaient à la violence par la violence. Les souverains entrevoyaient d'ailleurs avec une sorte d'indifférence les révoltes qui menaçaient le grand vassal, effroi de ses serfs, de ses colons, de ses voisins libres.

Telle était la puissance de la solidarité aristocratique, telle

(1) CapituLt ann. 805 ou 806.

(3) Capitul.f ann. 88 i.

se HISTOIRE DE LA LIBERTÉ

la force des liens et des intérêts féodaux, que les devoirs dir vassal paraissaient incontestablement plus sacrés au Franc- Carlovingien que ceux qui l'obligeaient envers le souverain^ envers TÉtat.

Les tentatives de Charlemagne pour faire prévaloir les devoirs politiques du citoyen, — qu'on nous pardonne cet anachronisme, — sur les relations personnelles de Thomme, n'eurent aucun résultat. Pendant les règnes de ses fils, les haines et les luttes privées allèrent croissant. Jamais les hommes de bonne volonté ne manquaient pour y prendre part.

A mesure que l'esprit féodal grandissait, la royauté et le clergé essayaient de le refréner, en s' accordant pour diminuer les douleurs des masses. Un capitulaire (864) interdit le commerce des serfs et le droit de propriété sur les personnes. Louis le Débonnaire exempta le peuple de payer les approvisionnements militaires ; il rendit aux églises la liberté des élections. Les évoques de France lui avaient adressé ce vœu : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et rendez au peuple ce qui est au peuple (i). »

L'institution des Missi dominici conciliait les droits du pouvoir central et les libertés administratives des provinces : c'est en cela que Charlemagne avait eu, jusqu'à un certain point, du respect pour l'assentiment des peuples. Mais le grand empereur ne croyait pas pouvoir agir selon les vœux des Francs, quand ces vœux étaient contraires à la volonté de Dieu « qui défend de pécher (2). »

On voit que l'idée religieuse, et, par conséquent, l'influence du clergé, arrivaient h contrebalancer les exigences des seigneurs féodaux et les demandes pressantes des populations. Avec le temps, cette influence du clergé ne fit qu'augmenter. Le jour où les Carlovingiens cédèrent la place aux Capétiens^ la lutte entre les grands et les évéques fut complète.

(1) Balui, capituL, 1.11, col. 113.

(3) Capitul. d'Ansegise, lib. VII, c

cap. Lxv

EN FRANCE. 8i>

Nous en reparlerons, car elle troubla longuement la France monarchique.

Page 1