INSUBORDINATION
Bientôt les fonctionnaires de TÉtat, arrachant au pouvoir royal toutes sortes de privilèges, même l'hérédité de leurs fonctions, laissèrent au monarque une puissance illusoire, — celle de se dire leur chef souverain, en conservant une suprématie nominale.
Le système politique devait, dès lors, se baser sur la fidélité. Néanmoins, la force prévalut encore. Le supérieur se nomma « suzerain »; l'inférieur, le « vassal ». Le roi seul n'était le vassal de personne.
Lorsque Charles le Chauve acheta (866) par traité la retraite des Normands pour une somme de 4,000 livres d'argent, ce fut au moyen d'un « hériban » ou amende générale, d'une taxe sur tous les Francs, libres et non libres, clercs et laïques.
S'imagine-t-on que tous les grands vassaux, que tous les princes de l'Église payèrent la taxe ? Ces hauts personnages ne pouvaient-ils pas invoquer des privilèges? Le plus lourd fardeau retomba sur les classes moyennes et inférieures. Les seigneurs montraient les dents, et les fonctionnaires de l'État hésitaient à les aller rançonner au fond de leurs donjons formidables, que les serfs aidaient parfois à construire, ou à relever quand des officiers royaux ou des bandes de Normands les avaient démantelés.
La féodalité était un vaste réseau, enserrant le suzerain par excellence, — le monarque. Les Francs, illustres guerriers, prétendaient toujours que la royauté fût un simple patronage, une main-burnie ou tutelle, une association de famille ; que le roi exerçât un commandement conditionnel et limité, quoique héréditaire, auquel devaient obéir non des sujets, mais des-
compagnons ayant une déférence spontanée et volontaire. Les grands vassaux voyaient dans leur suzerain un seigneur {senior)^ c'est-à-dire un «ancien », expression féodale très significative, qu*on retrouve à chaque page des monuments de Tépoque, et que nous avons déjà signalée.
Les Icudes ou fidèles étaient entre eux des ce pairs », des égaux. Sous Pépin le Bref se rencontre le premier exemple du moi pairSj dans Tacception de comtes, compagnons.
Vis-à-vis du prince, les fidèles étaient des hommes associés à sa fortune, des « conseillers », des « auxiliaires », des « vassaux », autrement dit des membres de la, domesticité du roi, en ce sens qu'ils étaient ses compagnons [eomites)f\es familiers de sa maison.
Ils lui devaient leur assistance et leur intervention dans certaines circonstances solennelles. Leur principal, lem* strict devoir, consistait à servir dans Tarmée contre les ennemis étrangers.
De la gloire militaire qu'ils acquéraient, il s'ensuivit que le démon deTorgueil et de l'ambition les tenta, qu'il y eut une aristocratie guerrière, laquelle parla haut, trop haut quelquefois.
Avant d'être les agents ou les conseillers du roi, les dignitaires carlovingiens formaient bien en réalité une caste occupée à garder les privilèges qu'ils avaient acquis, à chercher le moyen d'en augmenter le nombre, lis se réunissaient autour du prince, moins pour suivre sa volonté que pour lui imposer la leur. Les faveurs, les offices du palais, les honneurs, les bénéfices pleuvaient sur eux.
Leur puissance éclatait surtout dans les provinces, où ils défendaient les frontières, administraient les cités, le domaine, la guerre, les finances et la justice, sous les noms de ducs, marquis, comtes, etc.
Il y a plus : Elbes, en 752, et en 803, Turpion, étaient Tun . et l'autre gratifiés du litre de « princes », sans cependant apr partenir à une maison souveraine.
Chaque bénéficier avait au moins un « séni oral » ou une seigneurie, c'est-à-dire une puissance attachée à son domaine, une supériorité sur les terres voisines du château seigneurial. La souveraineté du châtelain sur les manants s'était établie, à l'imitation de la suzeraineté du roi sur les grands vassaux. Les seigneurs, par délégation royale, exercèrent le droit de justice politique et civile dans leur canlon.
La justice et le fief se confondirent : « fief et justice, c'est tout un, » purent déclarer quelques coutumes, jusqu'au seizième siècle.
Les seigoeùfs possédaient un fisc, eux aussi. Les amendes, et parfois encore ce qui appartenait aux proscrits, aux gens mis hors la loi, devenaient leur propriété. Ces grands seigneurs féodaux, d'abord peu nombreux, se multiplièrent rapidement ; car ils se recrutaient souvent parmi les prêtres et les moines, comme les seigneurs et les militaires se faisaient quelquefois abbés de monastères considérables.
Délégués du monarque, les grands vassaux tendirent de jour en jour à se rendre indépendants, en n'oubliant pas que les maires du palais, véritables souverains, étaient sortis de leurs rangs. Les uns conquéraient par leurs bienfaits une popularité aussi facile que durable; les autres, dominant par la terreur, exercèrent bientôt une influence tellement redoutable que la main du suzerain, fût-ce la main de Charlemagne, ne pouvait la briser.
Le grand fief consistait en une espèce d'usufruit donné par le souverain au grand vassal, tenu de le suivre à la gverre. Conséquemment, le grand vassal donnait un fief au vassal, sous les mêmes conditions. En retour du service militaire, le seigneur, depuis le plus élevé jusqu'au plus humble, garantissait protection et sécurité à son vassal.
Mais, comme les conventions de ce pacte n'étaient ni bien réglées, ni sincèrement exécutées de part et d'autre, aucune obligation fiérieuse ne liait le vassal au suzerain. Aussi l'insu-
bordinntion dcvint-clIc l*état normal de la féodalité, qui était une anarchie continue, exploitée par les ambitions personnelles.
La contagion du mal se répandit. Tel souverain, coupable de crimes, exigeait que les gens de TÉglise lui donnassent Tabsolution. Tel seigneur imitait cet exemple, et était obéi.
Les choses en vinrent à ce point que si les membres de l'aristocratie voulaient se défaire d'un roi, ils s'assemblaient pour décider qu'on le rasât et enfermât dans un cloître.
Coalition sur coahtion, soit pour frapper un souverain, soit pour accabler un grand vassal redouté, dont on cherchait à entamer les possessions.
La notion du juste était à peu près nulle ; les appétits ne reculaient devant aucune violence pour obtenir satisfaction.
Après Charlemagne, le monde de la hiérarchie remplaça celui de Tindépendance et de Tassociation. Le droit individuel, si cher aux Francs, et qui était comme leur génie, succomba sous la puissance territoriale. Le faible rechercha la protection du fort pour avoir de la sécurité ; le fort ne conserva sa force qu'à la condition de donner au faible quelque compensation.
III. — DÉPENDANCE KÉODALK; SERVITUDE MILITAIRE. ESCLAVAGE PAR LA MISÈRE.
La féodalité attachait chaque classe d'hommes à une chaîne que tous aspirèrent à briser. Klle laissait peu de place à la liberté politique et civile. Elle s'était établie comme s'établissent les tyrannies : le peuple fut complice avant d'être victime.
Le vassal ne pouvait plus quitter son seigneur sans motif, même en renonçant au bénéfice qu'il en avait reçu. L'engagement, indissoluble, ne se brisait qu'a la mort du seigneur, à moins que celui-ci n'eût voulu tuer son vassal, le « frapper d'un bâton », déshonorer sa fille ou sa femme.
Cette protection seigneuriale, omnipotente, s'accorde avec
les idées féodales. Selon de nombreux documents, un père -vassal ne croyait pas pouvoir marier sa fille sans avoir préalablement consulté son seigneur et ses propres amis. Tout porte à penser qu'il ne devait pas non plus se marier lui-même sans le consentement de son soigneur, lequel, de son côté, regardait comme chose bienséante, sinon nécessaire, de consulter ses fidèles sur ses projets de mariage.
Toujours les dépendances sociales ; toujours renchainement de rindividu au groupe, du groupe au puissant suprême.
En droit, la condition générale des bénéfices était viagère, mais impossible à rompre. On interdit la conversion des bénéfices en alleux, exempts de tous droits seigneuriaux ; et Ton continua d'encourager la recommandation.
Ambitions, rivalités, contestations armées, expéditions plus ou moins lointaines, — toutes ces causes exigeaient une quasi servitude militaire, s'étendant aux gens non serfs ni esclaves :
Par exemple, aux roturiers (rustiques) ou aux villains (t'îYiani^ villageois), appelés parfois « homines militares », et qui n'étaient pas vassaux, mais seulement sujets du seigneur.
Engagés, souvent aussi requis par celui-ci, ils devaient marcher sous sa bannière, verser leur sang pour soutenir ses querelles de famille, ses guerres privées, ses vengeances héréditaires. Ils aidaient les grands vassaux à combattre à outrance, pendant ces temps où l'état de guerre était habituel.
Tout homme libre, possédant quatre métairies, dut aller à la bataille ou payer l'hériban [plénum heribannum) de soixante sous (1), somme égale à celle dont on punissait Tincendiaire, le brigand, le grand criminel.
Ceux qui ne possédaient pas ces quatre métairies, se réunissaient. L'un d'eux partait; les autres lui fournissaient armes, chevaux et provisions nécessaires.
Le Franc, possesseur de douze maisons ou manses, faisant
(1) CapituL^hun, 801.
O't HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
vivre une famille, devait porter à la guerre une cotte d'armes, sous peiue de perdre son bénélice (1).
Jusqu'à ce que Thomme libre eût satisfait au service militaire, il demeurait en servitude.
Entre les hommes libres, — a qui la profession des armes assurait une position sous certains rapports privilégiée comme celle des nobles et des clercs, et les colons vivant dans un état de servitude conditionnelle mais héréditaire, — se trouvaient les honnues que la misère, les ravages de Tennemi ou tout autre accident mettaient presque sans réserve a la discrétion d*autrui.
(Juelquefois ces infortunés, au lieu d'aliéner sans retour leur indépendance, ne contractaient que des obligations temporaires, engageaient leur liberté dans une certaine mesure, sans néanmoins la perdre complètement, et en se réservant de la reprendre : étrange contrat, qui ressemblait à un louage de services.
estaient des hôtes [hospites) passagers de la terre seigneufiale, dont la grandeur n'était pas toujours la même. Ils en prenaient le nom, logeaient dans des « hospUia » affectés exclusivement Il cette destination, et formaient une catégorie spéciale d'habitants.
Ils se mouvaient dans une espèce de transition de la liberté à la servitude (2).
Quelque avenir meilleur leur semblait réservé. Dans tous les cas, leur vie, plus mouvementée que celle des serfs et des colons, avait aussi plus d'initiative.
Des hommes pauvres tombaient dans une dépendance absolue, devenaient simples tenanciers, ou domestiques, valets de maîtres plus ou moins rigoureux. Ils se vendaient, eux et leurs enfants, pour recevoir la nourriture.
D'autres laboureurs, fuyant d'intolérables vexations, se jetaient dans le brigandage et devenaient Bagaudes.
(1) Capitul.f ann. 805, 806, &12.
(2) Lehaérou, InslU. caroling.^ p. 178 et 179.
« Ce sont les justiciers, dit un capitulaire, qui sont la cause de ces troubles, en pillant les populations. Les grands, les ecclésiastiques eux-mêmes, promènent en tous lieux leur terrible présence (1). »