DOMESTIQUES. MANANTS
Outre les monastères peuplés de défricheurs, établissements que Ton a comparés . avec raison à des fermes-modèles, de grandes terres avaient prospéré, sous les ordres des riches propriétaires de toute origine. Les cabanes des travailleurs, agriculteurs ou industriels, s'étaient agglomérées de manière à former des hameaux, et, en cas de position favorable, des villages où tous les métiers nécessaires à la vie commune s'exerçaient sous la môme dépendance (2).
Le village, aussitôt qu'on y construisait une église, devenait paroisse, c'est-à-dire circonscription rurale et groupe d'habitations voisines.
Le mattre, ici abbé ou curé, là seigneur laïque, exerçait une réelle influence.
Avec le temps, les paroisses constituèrent les communes rurales de la France. Dès l'abord, elles comptèrent dans l'organisation civile, parce qu'elles servaient à mettre de l'ordre dans l'existence des populations.
Tantôt le dépôt des actes se faisait à l'église, tantôt on inscrivait ces actes sur les registres des cités, conformément au droit romain, qui établissait l'état civil des personnes.
Ainsi se multipliaient et se rattachaient les uns aux autres, soit par des motifs d'intérêt, soit par l'effet du voisinage, une foule de laboureurs et d'artisans qui, forcément, n'étaient plus
(1) Baluze.t. m, 845.
(?) Aug. Thierry, Essai sur VhUU du tiers était ch. i.
% niSTOIHE DE LA LIBERIA
esclaves, mais seulement serfs. Sans mener la vie heureuse, ils avaient néanmoins une condition relativement meilleure en droit que celle de leurs prédécesseurs.
Pendanl les neuvième cl dixième siècles, les appellations de ces gens varièrenl. Pourtant la rénovation sociale fut accomplie, en ce sens que les hommes possédés è Tétat de choses disparurent. Il n'y eut plus que des hommes attachés à la glèbe, possédés par la lerriî, pourrait-on dire.
Beaucoup d'esclaves domestiques passèrent de la ville aux champs, où ils furent casés {casati) dans une condition inférieure, quelque peu ressomldante à celle du Lite et du colon (1). Ces casés eurent leur bien, leur chaumière, leur héritage, et un droit de propriété que seuls restreignaient les droits seigneuriaux. Sonnne toute, le casement attestait un progrès^ sous le rapport de la liberté.
La société germanique succédait à la société gallo-romaine. Les races cessaient d'être distinctes entre Romains et Barbares. Tout dépendit, parmi les populations, de ce qu'on possédait, — à moins, bien entendu, qu'on n'appartint à la noblesse ou au clergé.
Les colons, mainmortables et serfs de la glèbe, vivaient souvent en comnmnauté sur les terres à eux concédées. Us étaient consortes « partageant le même sort » , disent les chartes du neuvième siècle, et ils avaient un chef appelé Major ou Villieus (2). Ils formaient une sorte de commune administrée par un maire, comme aujourd'hui.
Cela n'empêchait pas les colons de comparaître devant le comte, le Missus dommicus, ou le roi lui-môme, pour réclamer contre l'oppression ou contre l'aggravation de leurs charges. Charlemagne, d'ailleurs, tentait de restaurer l'autorité noionarchique et de rétablir le rapport direct du souverain au sujet. Dans son système, TEmpereur était seul maître. Aussi fit-il des dispositions favorables aux hommes libres.
(1) Gloss. do du Caugc, au mot Casati,
(2) D'après les Polypt. d'Irmioon et d*Edclin.
Ceux-ci payaient le cens et s'acquittaient de corvées {curvadw), <aroperariœ et manoperariœ. Corvées, presque corpées^ c'est- A-dire ouvrages corporels (1). Leurs filles et leurs femmes, comme du temps de Tacite, filaient, tissaient les habits du mattre.
Sur ce point encore, les institutions germaniques persislaienti sauf quelques modifications amenées par les siècles. En basse latinité, le mot corvée indiquait le travail commandé, — le travail forcé.
Dans certaines localités, les manants [manentes)^ contraints de rester sur les terres du seigneur, y demeurant, s'y levant, y couchant, donnaient à leurs maîtres jusqu'à cinq jours par semaine. Ils avaient alors droit au pain, à la boisson et aux légumes, avec des différences selon les saisons. Les jours de fête qui tombaient dans la semaine étaient à leur charge, car les polyptiques ou pouillés n'exceptaient que les octaves de Noël, de l'Epiphanie et de Pâques.
Les manants d'une même terre et de même condition observaient communément les mêmes lois (2). Pour les corvées et les redevances, en argent ou en nature, — grains, vins, bétails, toile, etc., chaque bail était porté sur un polyptique faisant foi €n justice; et les seigneurs ne pouvaient rien exiger au delà de ce que contenait ce registre public (3).
Il existait aussi des services en travaux de labours, fauches des moissons et clôtures, fabrication de pain et bière; en fournitures stipulées pour le roi, contre l'ennemi, — hommes, chevaux ou palefrois, chariots, bœufs (4).
Mais combien de fois les manants, ingénus ou serviles, au lieu de prendre l'esprit de la convention, chicanèrent sur la lettre, afin d'alléger leurs charges (5) ! Combien de fois les sei-
(I) Du Gange; Code Theodos., De Decurionibus, lib. Xll, Ut. I. (t) Polypt. Fossal. Baluz., t. II, p. 1387.
(3) Capital. Caroti Calvi, tit. XXXVI, c. « et xxii.
(4) Edelini abbatis Liber possessionum, passim. <&) CapiluL Curoli Calvi, lit. XXXVI, c. «ix.
gncurs, de leur côté, par cupidité ou orgueil, outrepassèrent leurs droits!
« Au lieu appelé Fleury, dit un polyptique, le manant ingénu doit porter une charretée de foin dans le grenier de son seigneur et amener des champs une charretée de gerbes ; il doit, dans ses propres jours, conduire sur sa charrette le blé au moulin, charrier du fumier et le répandre sur le sol. Le manant servile reste au moulin pour avoir Tœil sur la farine et aider au moulage; ou bien il charge le fumier, garde le logis et la cour, cure retable, fait en un mot tout le nécessaire à Texploitalion (1). »
En quelques endroits, Tusage de marner le sol n'avait commencé que sous Charlemagne et Louis le Débonnaire. Dans d'autres, on avait mis en grains des terres qui jusqu'alors n'y étaient point.
Naturellement, ces nouvelles sortes de travaux changeaient la main-d'œuvre. Les propriétaires exigèrent de leurs manants le charroi de la marne et le travail en grange.
Quoique ces corvées fussent de même quantité et de même genre que celles auxquelles on les substituait, les manants refusèrent obstinément de les acquitter, en affectant de se soumettre toujours aux anciennes, qu'on ne leur demandait plus.
Le démêlé dura quelque temps, et, pour le terminer, Charles le Chauve ordonna que les colons du fisc et de l'Église astreints à la main-d'œuvre et au charroi, s'emploieraient indifféremment à ce qu'on leur demanderait.
Il faut se rappeler ici toute l'importance du système des corvées et des réquisitions chez les Romains du Bas-Empire. Celte institution, dernière trace de l'ancien esclavage, se retrouvait entière parmi les Francs-Carlovingiens. Elle comprenait les ponts et chemins (2), l'endigucmcnt des fleuves, la construction et Tentrelien des routes, des vaisseaux employés à la défense des
(!) CapituL Baux.
(2) CapituL, aiin. 789.
côtes, des maisons royales, généralement de tous les édifices publics (1).
Si quelque chose pouvait expliquer et excuser Temploi des corvées et des réquisitions, à cette époque, c'était la nécessité d'État, c'était Tintérèt général primant Tintérèt privé.
Nous verrons que le système s'aggrava et changea dans les époques ultérieures, quand les castes puissantes Tadoptèrent à leur profit, par privilège exclusif, en confisquant en quelque sorte la corvée.
Dure position que celle des manants. Bientôt les perturbations causées par les guerres nuisirent singulièrement à Tbarmonie existant jusqu'alors entre les seigneurs et leurs corvéables, à la culture des campagnes, et, par suite, à la prospérité des masses. Les invasions des Normands jetèrent une grande confusion dans l'économie des terres par eux ravagées (2). Bien des manants, mécontents de leur sort, se dispersèrent, se réfugièrent dans certaines provinces pour y choisir de nouveaux maîtres qui, espéraient-ils, seraient moins exigeants.
Le mal parut grave. Charles le Chauve força plusieurs de ces fugitifs à revenir dans leur pays; mais la plupart, déterminés à se créer une existence meilleure, échappèrent aux ordres impériaux.
En réalité, les dévastations des pirates du Nord ou de l'Orient servirent la cause des classes agricoles. Elles coïncidèrent avec l'extension des droits du serf sur la terre, au moins temporairement.
Non seulement des villages s'étaient formés ou agrandis, de génération en génération; mais encore, par crainte des pillards normands, on ceignit de murailles et de travaux de défense les domaines ruraux, on fortifia les bourgs, on multiplia les castels. Les gens corvéables commencèrent à aimer l'esprit de famille et à s'associer contre les excès des seigneurs, ce qui peut être
(1) CapituL, ann. 781^ 821, 850, 8SS et 856.
(2) CapUul. Caroli Calvi, tit. XXXVI, c. xxxL
regardé comme le germe des communautés civiles, très puissantes au moyen âge.