‹ Histoire de la liberté en FranceChapitre 15 sur 72 · V. — PAUVRES HOMMES LIBRES. LIBERTÉ ILLUSOIRE · texte numérisé non relu

V. — PAUVRES HOMMES LIBRES. LIBERTÉ ILLUSOIRE

Ajoutons quelques mots sur la situation des populations infimes, durant la période carlovingtenne. Occupons-nous de ces déshérités intelligents et voulant une place au soleil, de ces gens dont est sorti le tiers état, durant la période capétienne, grâce à Tinfluence du travail manuel et personnel.

Par ordre de Charlemagne, les officiers royaux empêchèrent les seigneurs d*opprimer les « pauvres hommes libres », de les forcer à vendre leurs biens ou à soumettre leurs terres au vasselage. Le souverain craignait de voir diminuer la puissance royale au profit des nobles, et Tindigence transformer les pauvres en mendiants, larrons ou malfaiteurs.

Celte politique fut suivie par quelques successeurs du grand empereur.

Cependant, à Tépoque carlovingienne, les classes inférieures n'éprouvèrent pas un sort plus doux que sous les Mérovingiens.

Telle était la domination des maîtres que, si Ton réclamait comme serf, affranchi ou colon, quelque individu entré dans un monastère, il fallait que les moines le rendissent avec tous ses apports. Seulement, après trois ans, le maître n'avait plus droit qu'aux apports, non à Thomme (1).

Sous le nom de « hantranda » {hafid, main), on pratiquait une espèce d'affranchissement dans lequel Tesclave était transmis de main en main par le mattre et les témoins. « Celui-là qui voulait renvoyer un homme libre per hanfrada^ devait, lui douzième, dans un lieu réputé saint, le renvoyer libre de la

(I) Capitula lib. V, c. ccclxxx.

EN FRANGE. iOt

douzième main (1). » L'esclave était ainsi transmis des mains du maître à celles des onze témoins qui, par cet acte symbolique, devenaient les garants de sa liberté.

Les affranchis eurent une position moins bonne qu'auparavant (2), car des capitulaires restreignirent leur condition libre. Charlemagne interdit aux affranchis denariales et cartulaires (3) de succéder à leurs parents jusqu'à la troisième génération. Il fut défendu de recevoir en justice le témoignage des affranchis, au moins dans toutes les causes qui intéressaient les hommes libres.

Lorsque Charlemagne affranchit des peuples d'origine saxonne (4) ; lorsque Louis le Débonnaire permet à l'archevêque de Besançon d'affranchir les esclaves de l'Église (5); lorsque les affranchissements en masse s'étendent des serfs de corps aux serfs de la glèbe, principalement sous Charles le Chauve, ces actes ne confèrent qu'une liberté incomplète. Ils changent les esclaves en gens de mainmorte, tributaires, soumis à des prestations et à des services corporels.

Plus tard, dans la Bourgogne, pays de mainmorte par excellence, après le décès d'un chef de famille mainmortable, le plus beau meuble de sa maison ou sa ce main droite » furent dus au patron. Cela voulait dire que celui-ci n'en obtiendrait plus de service ; cela donna naissance à l'expression mainmorte, désignant une condition intermédiaire pour les personnes et les propriétés, — progrès pour les serfs, état rétrograde pour les colons.

Avant les affranchis passaient les personnes d'extraction libre, même lorsqu'il s'agissait de l'état monastique.

Le régime des serfs du fisc était bien triste. La peine capitale, ou son rachat, les frappait pour vol. Pour toute autre faute, le bâton.

(1) Capitul.j ann. 813.

(2) CapUul.j ann. 803, c. xvi.

(3) Voir plus haut, p. 71 et 72.

(4) CapituLy ann. 789.

(5) D. Grappin, Dissertât, sur la mainmorte en Boargcgne, Mémoires^ p. 45.

Les esclaves des nobles n'élaienl guère mieux traités. Pourtant, à la suite d'une famine, on prescrivit aux gens qui tenaient dos bcnénces du roi, d'avoir soin, «autant que faire se pourra par Taide de Dieu », qu'aucun esclave appartenant à leurs bénérices ne mourût de faim (1). Smaragde, Tabbé, écrivit à Louis le Débonnaire :

« Ordonnez donc, 6 roi très clément, qu'en votre royaume on ne fasse plus d'esclaves, qu'on traite avec douceur ceux qui vivent on servitude, et qu'on les rende libres. »

L'Eglise accomplit alors de nombreux affranchissements, M rendit libres » beaucoup d'esclaves.

Libres ! Se figure-t-on que ce mot cftt déjà une valeur réelle, une acception un peu comparable à celle qu'il prend aujourd'hui? Dans le cabos dos institutions carlovingienncs, découvre-t-on un mouvement ascendant vers l'indépendance du citoyen? Ne voit-on pas que, du huitième au dixième siècles, la liberté se confond avec la vassalité, son seul refuge?

L'esclavage ancien disparaît généralement. Mais si les esclaves diminuent au point de ne plus entrer en ligne de compte, (e nombre des serfs grandit.

Le servage n'est qu'une forme mitigée de l'esclavage. Qu'importe que la condition provienne dos droits sur la personne même, ou des obligations qui attachent celle-ci à la terre? Les niasses ne sont pas esclaves, et elles sont non libres. Leur servage, établi à des degrés inégaux, semble hiérarchique en quelque sorte.

Ce qu'elles ont gagné , au mouvement aristocratique des temps carlovingiens, c/esl de pouvoir assez prochainement marcher vers la liberté véritable, après la confédération des petites sociétés locales qu'on nomme féodalité.

Des serfs dont la condition était supérieure à celle des autres, s'appelaient « colliberts » {di\\ai\n collo liber y franc du

(I) Concile de Francforly aun. 794.

collier), et aussi « ouverts ». Selon Du Cangc, celle désignation voulait dire qu'ils étaient les affranchis du même patron.

Ils pouvaient se placer indiff'éremment au dernier rang des hommes Ubres, ou du moins à la tête des hommes engagés dans les liens de la servitude, selon Guérard. Quoi qu'il en fut, on les vendait, on les donnait, on les échangeait comme les serfs, sans doute parce que, comme les serfs, ils étaient attachés à la terre. Un concile (1031) les exclut delà cléricature.

Le collibert, pendant le moyen âge, encourait la haine et le mépris publics; ne participait pas aux avantages sociaux; vivait en paria, dans Tavilissement ; était tenu pour indigne par Topinioit, par les préjugés, par les lois; figurait dans les classes maudites, avec le cagou breton, avec le cagot pyrénéen, avec Toiselier du duché de Bouillon.

Son origine datait de l'antiquité; il se maintint, après la conquête de César, dans le bas Poitou, dans la Vendée. « Tête libre », il erra dans les forêts, sur les côtes, au milieu des marais. Le cœur ulcéré, il se signala par de.^ instincts cruels, irascibles et vindicatifs, et il fut traqué par les Normands, la l»remière fois que ces brigands du Nord parurent en Aquitaine.

Le peu de colliberts qui échappa aux Barbares se dispersa, ne forma plus un corps de nation, vécut dans les rochers, et finit par disparaître^ probablement après le règne de Louis XIV. Ces hommes ne s'alliaient qu'entre eux, ce qui diminua d'année en année leur nombre, ce qui amena inévitablement leur extinction.

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