VI. — LA FAMILLE DU SERF, DU MAINMORTABLE, DU COLON
Dans la vie civile, notamment dans le mariage, certaines prohibitions immorales, cruelles, frappent les diverses classes de Francs.
i04 UISTOIRE DE LA LIBERTÉ
La dépendance explique les reslrictioDS au pouvoir du commun consentement des futurs époux. Ainsi la famille serve^ mainmortable, ou d'un colon, ne peut s'allier conjugalement qu'aux familles de môme condition, attachées au même domaine.
Le seigneur possède le droit de « for*mariage » (mariage en dehors), qu'on lui paie, quand il donne à un individu la permission de se marier hors de ses terres. Faute de payer le droit seigneurial, point d*union possible avec une personne étrangère.
La coulume du for-mariage fixe dans les paroisses les populations rurales (1).
Ce droit, plus bizarre qu'odieux, mais contraire à la liberté, s'appliquera longtemps dans plusieurs seigneuries de la Franche-Comté. Il sera perçu jusqu'en 1789 dans le Yerdunois.
On accorde au colon la faculté de choisir pour épouse un individu libre ou de condition différant de la sienne.
Un tel mariage, mixte, produit des conséquences favorables à l'état des personnes. Les enfants qui en naissent suivent la condition la meilleure, contrairement à ce qui s'est passé sous l'empire des lois romaines et barbares, et sous le code d*AJaric.
Cette bienfaisante interprétation d'une règle généralisée va s'étendant peu à peu des abbayes aux terres laïques.
Par la suite, de génération en génération, elle contribuera beaucoup à éteindre le servage. Elle transformera les colons et mainmorlables en tenanciers et censitaires (2). Elle nivel* lera un peu les classes sociales.
Le serf qui recèle un homme banni pour crime de vol doit recevoir cent vingt coups de verges, et avoir la tôte rasée d'un côté. Il est rasé entièrement, lorsqu'il désobéit à son seigneur (3).
(I) D'après les lettres de saint Grégoire et le Pohjptique dClrminon, (î) Poiypfique d'Irminon, {%) Capitula ann. 809.
EN FRANCE. iO?>
Le serf à corvée coupe les blés du seigneur, les mène à la grange et les décharge; il coupe le raisin, et le porte au pres« soir; il coupe le foin, et le porte au fenil; il porte le bois à la cuisine et au four; il travaille à enlever les fumiers. Il vient au soleil et ne reçoit rien.
Le serf à volonté lie les épis, élève les meules, serre le blé dans la grange et bat au fléau. Il met la vendange au pressoir, fend le bois, chauffe le four et le poêle, aide à fabriquer le pain et la bière, entretient la propreté de la maison seigneuriale et y veille, prépare les voyages du seigneur, nettoie les égouts, et fait tout ce que doivent faire les serfs de corps (1).
Combien ces obligations ressemblent à celles de la domesticité! Mais, point dégages. Le seigneur exige sans accorder aucune compensation; il exploite la terre par Thomme, et rhommc par la lerre. Un serf fait partie du domaine, comme la maison ou Tarbre.
Exista-t-il une grande quantité de serfs au moyen âge? Oui, probablement, à en juger par le nombre de dispositions légales ou administratives qui les concernèrent; à en juger aussi par rétat d'infériorité dans lequel gémirent, durant des siècles, une foule de Français.
Sous Charlemagne, les serfs formaient le quart de la population sujette, dans les domaines de Tabbaye Saint-Germaindes-Prés; presque tout le reste avait la condition de vilain. Sur les terres laïques, même royales, le nombre des serfs, plus élevé, s'accrut encore jusqu'au douzième siècle. Les hommes libres et les vilains y manquaient de garanties pour faire constater leurs droits.
D'ailleurs , pendant les époques mérovingienne et carlovingienne, il régna beaucoup d'incertitude dans toutes les relations sociales.
Tel esclave en arriva à jouir de privilèges qui semblaient
(1) Guérard, De la formation de rétat social, politique et administratif de la France. BibL de l'Ecole des Chartes , octobre I8&0.
réservés h rhoinmo libre; il parvint à des emplois civils ou ecclésiastiques ; il s*éleva jusqu'à la dignité de comte ou d'évéque (1). Cas exceptionnels, assurément, mais bons à remarquer.
L'admissibilité des hommes de la campagne aux ofBces peut être regardée comme les degrés de Téchelle au moyen de laquelle des paysans montaient a la liberté, à la considération, au crédit, même à la noblesse.
Leur labeur agricole fînit par les émanciper, parce que la population entière avait besoin d'eux.