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CHAPITRE IV

I. — NATIONALITÉ FRANÇAISE. RAPPORTS ENTRE LE ROI ET LES GRANDS VASSAUX; DES SEIGNEURS ENTRE EUX; DE LA FÉODALITÉ AVEC LES COMMUNES. CHEVALERIE EN GÉNÉRAL.

La loi (lu progrès social, défendant la nationalité française à son berceau, avait pourtant créé, au sein même des inégalités féodales déjà triomphantes et voulant tout primer, un noyau de masses roturières disposées, non seulement à adoucir leur existence civile, mais encore à désirer une existence politique, à essayer d'être « quelque chose », en attendant qu'elles prétendissent être a tout ».

Indiquons, d'après les faits, quels rapports s'établirent entre la royauté et les grands vassaux, entre les seigneurs divisés par Tambition, entre les représentants de la féodalité et les défenseurs des libertés communales.

Sous Hugues Capet et ses descendants jusqu'à Philippe- Auguste, l'élection semble nécessaire pour opérer la transmission du pouvoir royal. Mais cette élection, toute différente de celles qui avaient lieu dans les assemblées générales mérovingiennes et carlovingiennes, ne dépend plus que des grands feudataires. Le reste de. la nation n'est pas même consulté.

Hugues Capet fait couronner son fils Robert « avec le consentement unanime de ses vassaux », afin de laisser, après sa mort, « un héritier certain à la couronne » (1).

(1) Rkheri hifL, lib. IV, cap. m.

ItO niSTOIKE DE LA LIBERTÉ

Le roi n'étant que le premier parmi ses pairs, ceux-ci demeurent toujours compétiteurs dangereux à -la souveraineté suprême. Hugues Capet n'oubliait pas que, lors de soo avènement, les nobles, qui n'avaient pas été consultés, le traitaient (Vusurpateur, et s'étaient déclarés pour Charles de Lorraine ; il n'oubliait pas que plusieurs dataient leurs chartes « du règne de Charles », ou « du régne de Dieu à défaut d'un roi », ou « du régne de Hugues en attendant celui de Charles ». Hugues Capet n'avait jamais ceint le diadème en présence de ses fidèles euxmêmes (T;, soit par condescendance, soit par peur.

Entre la royauté et la féodalité, les intérêts sont tantôt communs, tantôt opposés. Aujourd'hui, tel grand vassal soutient le roi; demain, il lutte contre lui, et contre de petits vassaux, défenseurs du monarque.

Toujours peu soHdement assise, au onzième siècle, jusque vers le douzième, la monarchie commence avec Philippe-Auguste son travail de rénovation et de consolidation. Tous les oiïoi ts du roi tendent à diminuer l'influence de l'esprit féodal. Le souverain se pose en juge dans les guerres privées que les feudalaires se livrent, de province à province; il ne laisse pas à ses sujets la liberté de s'entre-déchirer.

Bientôt, au profil de la royauté, la révolution des communes a sapé en quelques points la puissance seigneuriale; bientôt la bourgeoisie obtient des droits politiques et civils.

En protégeant le tiers état naissant, destiné à contrebalancer les actes autoritaires de la noblesse et du clergé, en s*alliant avec le tiers état pour contenir la féodalité audacieuse, la royauté fonde habilement cette identité nationale, cette unité de dynastie qui doit donner à la France du moyen âge sa force monarchique.

Saint Louis, par sa législation doctrinale, par son activité intellectuelle, par ses mesures d'administration intérieure, toutes

(1) Rerum francic, script. , t. X.

choses dont nous ne tarderons pas à parler en détail, élève la royauté au-dessus de raristocratie et de TÉglise. Grâce à lui, le roi est la loi, dit Lerminier; « la vieille royauté de France est marquée d'un caractère mystique et sacré; elle repose sur la foi des peuples ». Il ne tient le pouvoir « que de Dieu et de son cpée » (1).

Suger avait écrit, dès le douzième siècle : « La gloire de l'Église et de Dieu est dans l'union de la royauté et du sacerdoce (2) ». Ayant le « privilège » de dire l'évangile aux messes où le pape officiait, en déposant l'épée, en prenant le costume de diacre pour cette cérémonie, le roi, fils aine de l'Église, s'intitulait « défenseur de la foi »; et il gouvernait « parla grâce de Dieu », en invoquant le droit divin.

Pendant tout le moyen âge, on a regardé les rois de France comme des « évéques extérieurs ». A leur sacre, ils devenaient les (( oints du Seigneur ». Contre les prétentions ecclésiastiques, ils faisaient valoir leur onction sacrée; contre les prétentions de raristocratie guerrière, ils élevaient leur épée victorieuse.

Le droit divin l'emporte surtout, à cette époque : écueil redoutable, auquel se briseront souvent les elTorts des amis de la liberté.

Néanmoins, en mille circonstances, l'exaltation de la souveraineté sert de rempart aux populations contre les tyrannies des grands feudataires.

Puis, les Établissements des métiers de Paris montrent que saint Louis ne dédaigne pas de s'occuper des masses. Il confirme aussi les « cas royaux, » par lesquels un homme franc (libre) peut, en s'avouant du souverain, se soustraire à la justice seigneuriale. Mieux vaut, pour le gouverné, n'avoir qu'un seul maître et qu'un seul juge, examinant de haut les contestations, n étant jamais partie dans la cause.

Au treizième siècle, la royauté tâche de prouver de plus en

(0 EtaUissementi, \iY. I, ch. Lixxvi.

(t) Suger, Vie de Loulf le Gros.

plus sa supériorité sur les grands vassaux. Elle se choisit des créatures ; elle groupe autour d'elle des hommes dont elle a satisfait la vanité. Philippe III donne les premières lettres d'aoo- Idissemeut (1272) à Uaoul, argentier du roi et orfèvre (1), artiste distingué, qui a fabriqué une magniflque châsse pour des reliques.

Plus tard, les comtes de Nevers et de Flandre croient pouvoir aussi créer chevaliers des hommes nouveaux; mais un arrêt du parlement de Toulouse porte (1279-80) : «qu'il pouvoit nineis devoit faire chevallier un villain sans Tautoritc du roi » (2).

On voit, sous le régne de Philippe IV, des affranchis agrégés au corps de la noblesse militaire (3), et parvenus au faite de Taristocratie guerrière comme d'autres sur les sommets de rÉglise.

Ce n'est pas tout. Alors apparaissent les chevaliers jurisconsultes, non différents des autres, créés chevaliers sans avoir porté les armes. Cette force nouvelle, pour la royauté, devient le germe de Tordre parlementaire. Philippe le Bel donne la noblesse à tout son entourage roturier, et les nobles se vengent de ces légistes anoblis en les appelant avec dédain : « chevaliers es lois », afin de marquer la distance qui existe entre eux et les gens de robe.

Les chevaliers es lois prennent au sérieux leur titre ; quelques-uns, mêlés aux hommes de guerre, rivalisent avec eux, et, ainsi que le chancelier Pierre Flotte a Courtrai, savent mourir en combattant avec vaillance.

Quoique la chevalerie soit ordinairement réservée à la noblesse, il y a encore des <( chevaliers bourgeois », des « chevaliers à l'office de marchandise » (4). Par là, nos rois s'attribuent le droit d'anoblir, et ils portent atteinte aux constitutions de la

(1) Ane, lois françaises, t.IT, p. Ci5.

(2^ Daniel, .ViVtctf française, t. I, p. 98; Olim,, t. U, p. 144, 176 et 191.

(3) Trésor des Chartes, J. 1(>24, n» 47.

(4) E. Baluzo, Histoire de Tulle, in-i-, 1707. Lettres du 16 novembre MM.

noblesse ancienne, car la noblesse et la chevalerie ne tardent pas à se ressembler tellement qu'on les confond Tune avec Tautre.

Lors de la première croisade, le soldat de pied est villain^ « communier », selon l'expression admise. Le chevalier, inséparable de son cheval, ne doit combattre à pied, en temps de guerre, que dans les occasions les plus critiques. En temps de paix, il « chevauche » toujours; son destrier ne le quitte pas.

Chevalerie ou, simplement, cavalerie, cela constitue une aristocratie militaire que les siècles modifieront sans la détruire. 11 semble que le cheval anoblisse le soldat.

Peu à peu, Tarmement ne constitua pas le chevalier, mais rien que récuyer, — apprenti-chevalier. Le titre de chevalier ne fut donné qu'aux guerriers éprouvés, avec la lance. L'idée féodale se montra encore là, mais incomplète, car le droit de « lever bannière » et le titre de « banneret » ne furent point héréditaires. Pour les avoir, il fallut réunir et équiper au moins cinquante hommes d'armes. On était, en ce cas, un seigneur féodal considérable.

Le nom de « bacheliers » ou « bas chevaliers » fut donné aux chevaliers qui ne possédaient pas assez de fortune pour lever bannière. Ils n'arboraient au bout de leur lance qu'un panonceau ou écusson d'armoiries tendu en queue d'hirondelle, tandis que les bannerets déployaient une bannière carrée.

Les bacheliers formèrent une transition entre les guerriers de haute position nobiliaire et ceux qui, recevant des indemnités^ composaient ce qu'on nommait déjà « la maison du roi ».

Ainsi, au milieu même des privilégiés indépendants par la force des armes^ on voyait des privilégiés moindres, portant les armes pour et par le roi.

Au début de son règne, Louis YI eut deux ou trois cents hommes d'armes de troupe permanente, damoiseaux ou petits seigneurs sans fortune.

Philippe-Auguste créa une milice à sa solde : « soldat, sou- I. 8

(loyer », homme d'armes « soldé », par opposition à l*homine d'armes féodal, au vrai chevalier, obligé de servir à ses frais.

. Ce prince, averti que le roi d'Angleterre Richard avait tramé sa mort avec le « Vieux de la montagne », établit des gardes auprès de sa personne. C*éloient des sergents, qui portaient devant lui de grandies masses de cuivre et des arcs renaplis de carreaux. Us le veillaient jour et nuit, en se relayant les uns les autres.

Ces gardes étaient des gentilshommes pauvres, payés pour remplir un office de confiance, abdiquant leur indépendance propre, devenant au besoin des satellites. Ils vendaient leurs services, et n'examinaient pas rinjusiice ou le bien-foadé de la cause qu'ils devaient défendre.

n. — DIFFÉRENDS ENTRE LES NOBLES ET LES CLERCS. RELATIONS ENTRE LE ROI ET LE CLERGÉ, ENTRE LE CLERGÉ ET LB PEUPLE.

Lorsque la féodalité atteignit son apogée, certains membres du clergé jouaient le rôle de seigneurs, maîtres de villes, bourgs et villages qui entouraient leurs monastères. Us avaient développé leur puissance temporelle et politique : ils vivaient suivant les usages de l'aristocratie féodale. Aussi Adalbéron, évéque de Laon, blâmant ceux qui étaient plus nobles qu'ecclésiastiques dans leurs façons d'être, s*écria-t-il un jour :

« Puissent les prélats ne point passer leur temps à jouir des plaisirs de la campagne ! Quand ils s'occuperont moins de leurs terres, ils rempliront mieux leurs devoirs. »

Il est aisé de comprendre que les clercs ne possédèrent pas d'immenses richesses sans trop sacrifier souvent à leurs intérêts matériels, et sans se livrer quelquefois à tous les excès qu'entraîne la vie opulente du grand propriétaire ou la vie aventureuse des camps. Us abusèrent de cette maxime : <( Tout ce qui

procure la nourriture vient de Dieu, et par cela même on lui en doil la dime (1). »

Quelques prélats revêtaient Tarmure des guerriers. Pouvaientils garder intacts les préceptes de douceur évangélique dont le clergé prêchait l'observation !

De sérieux différends ne cessèrent de surgir entre les nobles cl les clercs.

Ici, c'était par orgueil, là par jalousie, ailleurs par dignité de caste, et afin de défendre les prérogatives de l'Église.

Les clercs ne laissèrent passer aucune occasion de résister tantôt à la tyrannie seigneuriale, tantôt aux idées de suprématie affichées par la royauté capétienne. Les conciles n'épargnèrent personne, pas même une tête couronnée. Ils abordaient tous les sujets, voulaient résoudre toutes les questions. Ils faisaient pour ainsi dire la police de l'Europe, sans qu'aucun prince essayât de se soustraire à leur action.

Les papes et les conciles avaient une telle force que les rois de France, fils de l'Église, prirent généralement le parti de protéger leur mère. Les faits démontrent la bonne intelligence établie, à quelques exceptions près, entre la royauté et le clergé.

Vers llli, Louis YI réclama l'assistance des évêques dans toute la France,'pour réprimer les brigandages et les séditions (2).

Les évêques instituèrent alors la « communauté populaire »,

au moyen de laquelle les curés des paroisses suivaient le

roi, accompagnés de leurs paroissiens, et portant leurs bannières.

C'était une levée des serfs d'Église. Ces hommes devenaient

soldats de la royauté, en quelques occasions, contre la félonie

des barons. Ils offraient un aide précieux à Louis le Gros, dans

ses guerres privées. En H24, une expédition fut entreprise

contre l'empereur d'Allemagne Henri V, qui cherchait à envahir

(1) Concile de Troshj, en 009.

(2) OrdericViUl, Uv. XI.

la Champagne. Tous les vassaux du roi, y compris les ecclésiastiques, mirent leurs forces à sa disposition.

Il arriva plus d'une fois que, pour les clercs, la protection royale se changea en pression tyrannique, principalement dans les intervalles paisibles, quand le souverain n*avait pas de démêlés avec ses vassaux, ni de troubles populaires à réprimer, ni d*intéréts religieux à ménager.

Quoique les rois voulussent bien admettre la liberté des élections dans TÉglise de France, néanmoins, quand ils le jugeaient à propos, ils nommaient de leur pleine autorité aux évéchés du royaume, sans aucun concours de peuple ni de clergé.

Par exemple, le chapitre de Chartres ayant élu son doyen pour ùtre évèque, Robert cassa cette élection, et donna Tévèché à Thierri, chefcier ou primicior de la cathédrale.

Pendant la vacance du siège de Reims, Téglise métropolitaine était sous le patronage du roi, qui en percevait les revenus temporels et en exerçait la seigneurie. Or, Louis VII, pour se venger des hostilités de la puissance ecclésiastique, retarda à dessein réloction d'un nouvel archevêque. I Ces usurpations royales, quant à l'élection des évêques, avaient déjà eu lieu sous les Mérovingiens. On sait aussi comment Cliarlemagne procédait à Tégard du clergé, et comment il imposait sa volonté souveraine.

Les bourgeois profitèrent dos usurpations osées par les Capétiens. Ces difficultés les aidèrent à établir leur commune.

Combien de fois, nous le verrons, les luttes d'en haut, de la noblesse et du clergé, ont favorisé Téinancipation de la bour^ geoisie !

En résumé, dans ses relations avec les souverains temporels, l'Église, intervenant au nom du ciel, défendit les peuples contre la violence civile. Mais comme ses chefs, possesseurs du pouvoir spirituel, et, à ce titre, indépendants, étaient engagés par leurs devoirs de vassahté, tout temporels, dans les liens féodaux,

quelquefois elle oublia son rôle de défenseur pour agir en complice des excès des rois ou des nobles. Elle ne se détacha pas assez des grandeurs mondaines; elle fut aussihostile que Taristocratie guerrière à la liberté communale, et ne recula pas devant les luttes sanglantes pour maintenir sa domination politique.

III. — SOCIÉTÉ FÉODALE. SOLIDARITÉ DU SEIGNEUR ET DU VASSAL. DOMMAGES, FORMULES. ARISTOCRATIE TERRITORIALE.

La liberté communale devait frapper de mort la féodalité.

Avant d'assister au combat de Taristocratie et de la roture, il est nécessaire d'esquisser le tableau de la société féodale, afin de comprendre l'intérêt que les classes bourgeoises trouvaient à se soulever, et les chances qu'elles avaient de réussir.

La société féodale se développa sans lois écrites, aux dixième et onzième siècles. Il n'y eut plus de législation civile et politique après les Capiiulair es ^iacilemeni abrogés au commencement de la troisième race. L'ordre reposa principalement sur les hommes de guerre, pourvus de propriétés territoriales; sur les béuériciés, qui oubliaient souvent que leurs terres étaient des présents {beneficium^ bienfait).

Ces puissants entouraient le trône, quand ils ne l'étreignaient pas. La souveraineté était attachée à la propriété. Le roi luimême était un grand seigneur territorial, « le plus grand fielTeux du royaume, » comme on disait.

Depuis le roi jusqu'au dernier vassal, la chaîne féodale n'éprouvait aucune solution de continuité. Le roi donnait l'exemple, suivi par les grands vassaux. A quelque hauteur que ce fût, dans la hiérarchie, le vassal devait au seigneur l'assistance de ses conseils, — la fiance.

Il le suivait à la guerre, comme il convenait à un chevalier ; il gardait sou château, pendant un certain nombre de jours par année; il y tenait « estage », c'est-à-dire garnison.

Oulrc le service militaire dû au seigneur, le vassal donnait encore à celui-ci une aide en argent, soit pour sa rançon lorsqu'il avait été fait prisonnier, soit pour le mariage de sa fille atnée, soit, en quelques lieux, quand le fief changeait de main par héritage, ce qui s'appelait droit de rachat ou de relief [relevium, en latin barbare), parce que, en payant ce droit, on relevait le fief.

En général, tout feudataire pouvait aliéner son fief; mais il lui fallait Tagrément du suzerain.

D'autre part, les idées nobiliaires tendaient à conserver les biens dans les familles. De là le « retrait lignager», par lequel un parent jouissait d'une préférence, et retirait le bien vendu des mains de Tacquéreur, pourvu qu'il eût intenté son action dans le délai prescrit.

Si le suzerain s'opposait à Taliénation du fief eflectuée sans son aveu, il ressaisissait le bien indûment vendu, au moyen du « retrait féodal », exercé en temps utile.

Une ordonnance (1209) déclara que quand une terre noble serait partagée, chacun des partageants tiendrait sa portion de terre immédiatement en fief du suzerain du chef-lieu, comme le vassal tenait seul la terre avant le démembrement.

Le « retrait censuel » consistait à reprendre, par droit de seigneurie, un héritage tenu à cens, c'est-à-dire payant une redevance en argent, lorsque cet héritagi', avait été aliéné.

On voulait avant tout éterniser les prétentions de la caste nobiliaire. Celle-ci, presque égale à la royauté, supérieure au clergé, était infiniment au-dessus des classes roturières. L'usage s'établit de reconnaître des droits énormes à la suzeraineté, pour maîtriser plus facilement les humbles. Qui donc, parmi les privilégiés, eut essayé de le battre en brèche? A. peine le clergé protestait-il faiblement, lorsqu'il n'était pas lui-même intéressé dans la cause, à titre de grand propriétaire.

Une sohdarité remarquable existait entre le seigneur et le vassal, quant à la défense de la personne. Si quelque ennemi

nttaquait le fief, — don, libéralité du suzerain, qui remplaçait le bénéfice gallo-romain, — le feudataire était aidé et protégé par le suzerain lui-même, lequel perdait son droit de suzeraineté lorsqu'il attentait à Thonneur de la femme ou de la fille du vassal, lorsqu^il levait sur lui le bâton, lorsqu'il lui déniait la justice. Le vassal pouvait alors retirer son hommage, garder son fief, faire la guerre au seigneur.

Réciproquement, le vassal perdait son fief, confisqué au profit du seigneur, quand il manquait à ses devoirs de vassalité, quand il s'attaquait à la personne du seigneur ou de quelqu*un des siens.

Pour juger les différends, les pairs du vassal se réunissaient en cour de justice. Le seigneur présidait. L'appel se faisait au suzerain du degré supérieur.

Au civil comme au criminel, le duel judiciaire décidait es cas douteux.

Une partie de la population soumise au patronage, partie très considérable pendant toute la période franque, possédait le sol à condition de service militaire. Ces hommes devenaient membres de la caste nobiliaire, définitivement constituée.

Au-dessous, les possesseurs. d'arrière-fief, c'est-à-dire une foule de propriétaires moins importants, se recommandaient à des suzerains. Ils leur présentaient un bâton garni de paille, dit « brandon », provenant de leurs bois, ou un « gazon » provenant de leurs prés. Ceux-là appartenaient encore à la noblesse. Leur suzerain répondait d*eux au roi.

Ainsi disparaissait la loi de Charlemagne qui avait imposé à tous les propriétaires le serment direct fait au souverain. Répétons-le : la haute aristocratie seule élisait les rois capétiens, dont ils se déclaraient les égaux, — égaux et parfois jaloux.

La hiérarchie féodale se composait de subordonnés et de privilégiés, à des degrés différents. Ici le noble se prosternait devant son supérieur ; là, devant son inférieur, il trônait en quelque sorte. D'une part il rendait « Thommage », d'autre part, il le recevait.

Sachons ce qu'on entendait par le mot hommage.

C'était la cérémonie dans laquelle un vassal prêtait serment au seigneur dont il tenait son fief. Hommage, de homo^ homme, parce que le vassal devenait Thomine du seigneur.

Il y avait deux espèces d'hommage : — le simple ou franc, qui se faisait debout, Tépée au côté, les mains libres, avec serment sur rËvangile, et qui permettait au vassal de prendre un remplaçant dans le service militaire, ou de renoncer à Tobéissance du seigneur en rendant le fief; — le lige [legare^ lier), qui engageait absolument, dont le serment se prêtait sans ceinture, sans éperons, sans épée, un genou en terre et tète nue, les mains dans celles du seigneur.

D'après certaines coutumes, Thomme-lige devait baiser le pied du souverain. Selon d'autres, le vassal qui allait rendre hommage à son seigneur devait, en l'absence do celui-ci, réciter à sa porte, comme il eût fait en sa présence, les formules de l'hommage, et baiser à plusieurs reprises le verrou, la serrure ou le heurtoir appelé « marmot », à cause de la grotesque figure qui y était ordinairement représentée. Quand l'homme-lige attendait trop longtemps, il « croquait le marmot», expression devenue proverbiale.

D'ailleurs, plus de formules serviles, de formules empruntées à rOrient.

Puis, rhomme-simple l'emporta sur l'homme-lige, dans les coutumes françaises. De nombreuses discussions s'élevèrent entre les suzerains et leurs vassaux sur la nature de l'hommage dû aux premiers.

Plus de formules serviles, ai-je écrit. Mais quelle obéissance était duc au suzerain ?

Le vassal assistait le suzerain a la guerre et dans sa cour de justice, payait régulièrement ses aides, maintenait le domaine occupé dans son intégrité. Il ne pouvait se permettre aucun acte qui portât préjudice ou ombrage au suzerain ; il ne :bâtissait de nouvelles forteresses qu'avec son autorisation, et.

ordinairement, que sous la condition d'élever un château <c rendable à petite force », c'est-à-dire que le seigneur avait le droit d'y faire entrer ses troupes à la place du vassal ; « rendable à grande force, » c'est-à-dire que, en cas de résistance <Iu vassal, le seigneur avait droit d'appeler contre celui-ci ses autres vassaux (1).

Le droit d'atnesse assura, dans la société, la transmission de la propriété noble. Il ne resta guère aux puînés, et cela pendant plusieurs siècles, que la ressource de l'épée ou de l'Église. Ils n'arrivaient point, conséquemment, à la position de grands vassaux. S'ils choisissaient l'épée, leur noblesse, sans grandes possessions territoriales, n'était que dépendante.

Plusieurs fiefs, dans la même maison, se partageaient entre chaque fils, de telle sorte que le nombre des guerriers ne diminuât pas. Et cette noblesse, qui figurait chez les Germains et (es Franks, ne disparut pas entièrement.

Comme les antrustions d'autrefois, des hommes sans terre vivaient en commensaux des seigneurs qui, souvent aussi, donnaient en fiefs des rentes, des droits et certaines fonctions importantes.

Cette classe de feudataires prenait rang dans la hiérarchie féodale. Elle devint, plus tard, une pépinière de courtisans et d'officiers de fortune, auxquels ne manquèrent pas les privilèges, qu'ils convoitaient, qu'ils finissaient par obtenir.

L'aristocratie territoriale dont nous avons parlé, sous les Mérovingiens, ne se confondait pas avec la noblesse. Elle gagna beaucoup en puissance pendant le régime féodal, et ne tarda pas à former la tête d'une caste nouvelle.

L'homme qui s'était recommandé à un seigneur en lui promettant quelque tribut d'argent, de denrées ou de service corporel ; l'homme qui s'était recommandé, non par le brandon

(1) SaWaing, Usage des fie ft^ t. !•', et Ditsertation de Da Gange.

et le gazon, mais par la touiïe de cheveux, deficpudil peu à pnu au niveau des colons et des villains.

Fait à noter : la recommandation par la touffe de cheveux était, au contraire, celle des nobles et des guerriers parmi les Celles. Le symbole changeait de signification, sans doute parce que les idées nobiliaires reniaient jusqu'aux formules passées.

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