‹ Histoire de la liberté en FranceChapitre 19 sur 72 · DES ÉGLISES ET DES SAINTS · texte numérisé non relu

DES ÉGLISES ET DES SAINTS

Le servage eut ses degrés, absolument comme la richesse. La féodalité s'eiTorea d'abaisser au rang de serfs les gens des campagnes cultivant les terres de la noblesse et du clergé. Les uns et les autres furent soumis au pouvoir discrétionnaire du seigneur, dont Tintendant {villicus) les commandait, en exigeant d'eux le plus possible de travail ou de produit.

On les appela : — hommes couchants et levants, « homines cubanles et levantes » (1), qui ressemblaient aux manants et demeuraient sur un domaine; — hommes de corps, de poésie et de polé, « homines potestatis, » attachés à la glèbe ; — hommes de froment, qui payaient une redevance en blé ; — hommes métiers, sujets au droit de mouture; — hommes de poursuite, sur lesquels le seigneur avait un droit de réquisition en tout lieu, quand ils s'enfuyaient; — hommes des villas ou villains, enfin, dont nous connaissons bien la situation infime : colons, tenant la terre à condition de redevances ou de corvées, de cens qu'ils payaient par tête, et pour cela nommés hommes^ de tête ou capitaux^ et simples serfs, presque possesseurs héré* ditaires, désormais laissés en paix dans leurs foyers, rarement arrachés à leur familles.

(1) The Mi/rror of justice^ coutumicr anglais du xni« siècle.

Nous abrégeons; la nomenclature est longue, abondante en catégories.

Tous ces hommes formèrent une masse compacte, d'autant plus considérable que Tesclavage domestique s'éteignit, et que la classe des esclaves achetés [mancipia) se réduisit à rien.

L'esclavage était devenu plus doux, et le servage Tavait insensiblement remplacé en partie. Il y avait progrès, au point de vue de Thumanité, quoique, dans quelques provinces, les Serfs portassent même le collier, insigne de Tcsclavage ; quoique presque partout ils demeurassent sous le pouvoir absolu des maîtres. Ceux-ci pouvaient les « fustiger, emprisonner, battre et châtier à volonté ». Le seigneur « enfermait ses manants comme sous voûtes et gonds... Du ciel à la terre, tout était à lui. »

Dans Tantiquité, le travailleur était esclave ; au moyen âge, il fut serf.

Le serf jouissait du mariage, de la paternité légitime^ des droits de famille et de plusieurs droits de propriété, tandis que Tesclave manquait de la personnalité humaine.

On avait vu, pendant les premiers siècles de la monarchie, des recommandations dans lesquelles le patron s'acquittait dès la formation du contrat. Il donnait au recommandé la subsistance et le vêtement (i). La recommandation ne finissait qu'avec la vie du recommandé, devenu en quelque sorte esclave, bien que non étreint par la servitude.

D'autre part, les anciennes chartes offrent des exemples fréquents (2) de recommandation particulière aux évêques, aux monastères, aux corps séculiers ou réguliers. Le souverain prenait les recommandés sous sa sauvegarde, se déclarait leur protecteur, leur permettait de porter leurs différends devant lui (3). Les recommandés restaient libres.

(1) Lo p. Sirmond, 44* formule.

(2) Charte de CIotîs, ann. 496.

(3) Marcuif, Ub. I, furm. 24.

i2i HISTOIRE DE LA LIBERTÉ

Il y avoit une recommandation non gratuite, s'étendant à tous les ciloyeiis, — celle du monarque protégeant tel ou tel sujet qui le faisait juge de ses différends (1). Pour prix de cette protection, le recommandé, qui demeurait libre, devait au roi un droit annuel.

Dans ce cas, comme dans le précédent, le souverain accordait des lettres dites « de garde-gardienne », établissant le privilège d'avoir certains juges pour décider les causes.

Une autre recommandation, dans quelques occasions, se faisait par un citoyen qui avait besoin d'assistance ou de crédit (2), quand il était opprimé par un voisin puissant, quand sa liberté était menacée (3). Moyennant un prix quelconque, en nature ou en argent, il achetait la protection d'un seigneur très puissant. Protection toute temporaire, qui cessait à la volonté du seigneur et du recommandé, lequel conservait sa liberté. Cela s'appelait le <^ tensement».

Dans une autre recommandation, le recommandé engageait sa liberté sans la perdre.

Telle la recommandation à un saint, auquel un homme vouait sa personne et ses biens. Le monastère ou l'église qui gardait les reliques du saint ne manquait pas de se faire payer la protection octroyée. Cela augmentait les revenus ecclésiastiques.

Non seulement le criminel, depuis plusieurs siècles, était devenu Tesclave du public ou du citoyen qui en avait reçu un sérieux dommage ; non seulenuMit, au lieu de tuer les prisonniers, on les dévouait à Tesclavage ; non seulement on considérait comme esclave Tenfant né de parents esclaves, mais il était permis au\ hommes de se vendre, de se dépouiller de la liberté, de s'avilir devant les autres hommes.

Un enfant nouveau-né, exposé pendant la nuit et trouvé h

(1) Lindcnbrog, form. 177; Baluz. form. 5. (*2) Marcuir. furin. lib. I, cap. sxi.

(3) Mhrcuir, lib. H, cap. x&xii.

la porte de l'église, était vendu, moyenDant une somme convenue, à un individu qui se chargeait de le nourrir et qui e» restait le maître. Quand on avait payé le prix de la servitude future de ce malheureux enfant, une formule indiquait Tacte à rédiger (1).

A plus forte raison fut-il possible de se livrer au servage. Par acte d' « obnoxiation », on se réfugiait sous la protection des nobles, a II m'a plu d'abandonner ma condition d'ingénu pour m'engager dans votre servitude (2). »

Par ignorance ou par superstition, un homme se faisait l'es* clave d'un chapitre ou d'un monastère (3). Du Cange et d'autres savants en rapportent de nombreux exemples.

Les chartes d'asservissement revêtaient des formes séduisantes. L'esclave déclarait qu'il préférait être <c l'esclave de Dieu que l'homme libre du siècle [sœcult)\ » il croyait fermement que « servir Dieu, c'est régner (4). » Il liait autour de son cou, en passant le contrat, une corde des cloches de l'église, pour montrçr que, lorsqu'elles sonneraient, il ne manquerait pas d'obéir à ce signal (5).

Beaucoup d'oblats {oblati, offerts) se trouvaient dans les monastères autres personnes que les enfants donnés par leurs parents pour devenir moines, et en faveur desquels les écoles monastiques furent exclusivement établies (6).

Il y avait des oblats qui se donnaient volontairement aux églises, avec leurs biens et, quelquefois, avec toute leur famille. Ils étaient volontaires esclaves.

Il y en avait dont l'esclavage était limité par les clauses de leur obnoxiation ou acte d'asservissement. Ceux-ci, demeurant libres, se soumettaient simplement, eux et leurs descendants,

(1) Baluze, Capitul, t. II, col. 474.

(2) Formules de Sirmond.

(3) Ëdit de Pistes, ann. 864, art. 28.

(4) Année 1079.

(5) Cartulaire de l'abbaye de la Trinité, à Vendôme ; ch. de Rainaldo.

(6) Décret de l'assemblée d'Aix-la-Chapelle, en 817.

au cens annuel de tAte,à une prestation qu'ils payaient en mourant, et, parfois, à une autre prestation, en cas de mariage.

Ainsi, une dévotion mal entendue causait Paugmentation des serfs, ou des Léles, ayant une liberté qui résultait d'un état civil opposé à l'esclavage.

Dans les temps de misère, on cherchait un protecteur sur la terre ou dans les cieux. On engageait sa liberté & un saint de confiance, en lui payant le cens de tête. Le monastère placé sous rinvocation de ce saint, recevait le cens dans ses colTres. Encore un revenu ccclésiaslique d'assez belle valeur.

Lcs descendants du dévot protégé devenaient mainmortables. Saint-Marlin eut tout entière à lui une ville et son territoire, dont les bourgeois, dit Roulainvilliers, s'intitulaient « esclaves de Saint-Martin. » On croyait alors, comme plusieurs écrivains le déclarent encore, « que par rËglisc Thomme s'appartient, ne relevant que de Dieu, son créateur et son père (1). »

Enfin, plus lard, on donna aussi le nom d'oblat & une espèce de moine laïque, placé par le roi dans chaque ab|)aye de sa nomination. C'était d'ordinaire un vieux soldat qui rendait des services usuels, en échange d'une position dépendante mais préférable à la misère.

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