SUJET DE CE LIVRE
Ne sent-on pas que l'égalité, conséquence de la liberté même, est aussi un des éléments générateurs de cette liberté?
L'universalité des habitants du pays ont des droits égaux.
Un peuple qui n'est pas libre, depuis le citoyen le plus riche jusqu'au plus pauvre, renferme un plus ou moins grand nombre de privilégiés, lesquels composent une aristocratie oppressive envers les déshérités.
Dans ce cas, l'autorité, monarchique ou oligarchique, regarde la liberté comme un obstacle, et ne veut pas traiter tous les citoyens en égaux. Elle voit en eux des inférieurs auxquels elle accorde, à son gré, des grâces absolument gratuites, mais aussi absolument arbitraires. L'égalité, autant que la liberté, lui semble être une digue opposée à ses actes : elle triomphe de la première en détruisant la seconde, avec l'aide des audacieux et des trembleurs.
« Ceux-là, pourtant, sont égaux, selon Thomas Hobbes, qui peuvent choses égales. Or ceux qui peuvent ce qu'il y a de plus grand et de pire, à savoir ôter la vie, peuvent choses égales. Tous les hommes sont donc naturellement égaux. L'inégalité qui règne maintenant a été introduite par la loi civile. »
Quelle redoutable vérité I Que de violences elle explique ! J'allais dire : Que de violences elle fait excuser !
« La véritable égalité des hommes, remarque Jean Reynaud, est l'égalité de leur liberté, et non pas celle de leur sujétion. » Leur sujétion, en effet, les rabaisse au dernier point, leur enlève toute valeur individuelle, jusqu'au jour où ils s'unissent contre les oppresseurs, et les immolent.
« La fable raconte, écrit Henri Heine, que les degrés les plus élevés d'une échelle dirent un jour avec arrogance aux degrés
inférieurs : « Ne croyez pas que vous soyez nos égaux; vous êtes dans la boue pendant que nous dominons librement dans l'espace ; la hiérarchie des échelons a été introduite par la nature ; elle est consacrée par le temps, elle est légitime. »
« Un philosophe qui passait par là entendit ce noble langage ; il sourit et retourna Téchelle. »
Ainsi font les révolutions; elles retournent Téchelle.
Il est bien certain que Thomme réclame la liberté afin d'arriver à régalité ; qu'il y a égalité là où la liberté pour tous existe ; que régalité, dont les Français sont passionnément épris, eux qui ont payé avec des torrents de sang le droit d'être égaux devant la loi, assure à chacun une mesure pareille de liberté.
« Réclamer pour moi le droit d'être libre, observe Jules Simon, et dans le même moment priver un de mes semblables de sa liberté, c'est évidemment fouler aux pieds la justice, le sens commun.... Celte égalité du droit implique l'égalité du devoir. »
Quiconque veut la liberté pour lui, sans la vouloir pour les autres, commet un non-sens. Il prétend constituer un privilège à son profit, et il nie l'égalité par orgueil, par égoïsme, ou par défaut de logique, puisque les autres peuvent agir de même à son égard. Il risque de rompre l'harmonie sociale, pour s'attribuer une part extraordinaire de souveraineté.
Assurément, il n'y a pas d'égalité absolue : l'intelligence ou le talent, les avantages physiques ou moraux, le hasard ou la fortune créent des inégalités contre lesquelles aucune force ne saurait prévaloir. Mais l'égalité civile et l'égalité politique doivent exister pour toutes les populations émancipées.
On a eu tort de formuler ces phrases décourageantes : — l'égalité n'est qu'au cimetière, — et les hommes ne sont égaux que devant Dieu.
Citons le raisonnement d'un publiciste de 1838 :
« Ce n'est point, à vrai dire, la liberté que le peuple demande dans ses vœux révolutionnaires; c'est l'égalité qui, de tout temps et en tous lieux, a été le but implicite et le résultat de ses
efforts ; d'ailleurs, l*idée même de liberté, dans ce qu'elle a de plus élevé et de plus rationnel, est en quelque sorte identique à celle d'égalité, puisque, littéralement, elle ne signifie qu'affranchissementy c'est-à-dire abolition des droits exclusifs des classes dominantes. »
A rheure présente, le peuple demande davantage : il aspire à la cessation delà dépendance, d'une part, et de la clientèle, d'autre part. 11 ne veut plus s'enrôler sous la bannière d'un patronage, quel qu'il soit ; il veut que l'individualité concoure directement à la puissance commpne.
Le principe d'égalité est nécessaire au principe de liberté, et réciproquement. La propriété a assuré le triomphe de celui-ci ; celui-là triomphera par l'émancipation du travail. Tous deux constituent l'indépendance personnelle intégrale.
Les anciens n*aimaient pas Tégalité autant que la liberté, et ils la violaient à l'égard des esclaves, comme ils la comprenaient mal dans la cité. Au lieu de chercher à étendre le cercle des égaux, ils visaient à le restreindre le plus possible, sans se préoccuper de la dignité humaine.
Les modernes admettent généralement le principe de l'égalité ; mais, malgré leur bonne volonté, ce principe trouve rarement son application complète. Difficulté douloureuse, car les inégalités de toutes sortes font naître l'enxie dans le cœur des hommes moins pourvus d'avantages que les autres.
Publius Syrus, auteur delà sentence : « Qui ne se résigne pas dans l'esclavage, se rend malheureux sans cesser d'être esclave, » prêchait une résignation qui a cessé depuis longtemps.
Ailleurs, il disait : « L'amitié nous trouve ou nous rend égaux. »
En rappelant cette douce maxime du poète latin, nous sommes conduit à parler de la fraternité.
Dans les rapports sociaux, quand le bonheur des masses est en jeu, il faut que tous les actes des citoyens découlent de sentiments fraternels. Sinon, point de résultats positifs.
Ne convient-il pas que les membres de ce corps organisé qu'on
nomme VÉtat soient solidaires entre eux, et que le précepte : M Aimez-vous les uns les autres » devienne rigoureusement ob* serve, comme celui qui déclare les hommes égaux devant la loi, comme celui qui proclame imprescriptibles les droits à la liberté?
Les plus nobles esprits le reconnaissent. « Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères, » re* marque La Bruyère. « La démocratie, écrit Michelet, c'est Tamour dans la cité, etTinitiation. Cet amour humanitaire, nous finirons bien par Tobtenir. Ce sera quand le pauvre aura assez d'héroïsme pour n*avoir pas d'envie à l'égard du riche, et quand le riche aura assez d'héroïsme pour n'avoir pas de dédain en-» vers le pauvre, quand la main blanche et douce touchera fré* quemment la main noire et calleuse. »
Non seulement, comme l'a dit Fénelon, « le despotisme est un attentat à la fraternité humaine, » non seulement « le règne de l'ordre ne peut avoir de durée que par l'avènement de la liberté » , comme le déclare Emile de Girardin, mais la justice veut l'établissement de la fraternité, et doit y présider, de même qu'elle préside à l'établissement de l'égalité et de la liberté.
Si la liberté et l'égalité sont des droits inviolables, au point de vue politique, la fraternité est un devoir strict, au point de vue philanthropique et moral. « Dieu, selon Bossuet, a établi la fraternité des hommes en les faisant naitre d'un seul qui, pour cela, est leur père commun et porte en lui-même l'image de la paternité de Dieu. » L'auteur de la Politique sacrée ajoute que « l'insatiable désir d'amasser n'a pas permis qu'elle pût durer longtemps dans le monde. »
En dehors des préceptes religieux, elle apparaîtra bien un jour ^ et se propagera, cette fraternité politique souvent invoquée^ rarement pratiquée. Jusqu'à présent, on peut dire d'elle ce que La Fontaine disait de l'amitié :
Rien n'est plus commun que ce nom, Rien n*est plus rare que la chose.
Elle compta parmi les espérances des hommes de 1789. « La liberté générale, d'après Mirabeau, bannira du monde entier les oppressions qui accablent les hommes et fera renaître une fraternité universelle, sans laquelle tous les avantages publics et individuels sont si douteux et si précaires. »
Lorsqu'on a suivi la marche de la civilisation française dès ses origines, lorsqu'on a vu, de siècle en siècle, s'accomplir les améliorations dans nos institutions et nos mœurs, on ne traite pas de chimériques ni d'utopiques ces principes sans lesquels aucune société ne se fonde d*une manière solide.
Une paix féconde ne saurait exister parmi les diverses classes d'individus habitant le même pays, sans la liberté, l'égalité et la fraternité. Toutes les fois que nous les pratiquons, ou à peu près, la nation progresse et se perfectionne; toutes les fois que nous méconnaissons leur importance, des troubles éclatent incessamment, fatalement, pour ainsi dire. La liberté s'en va, quand les sentiments fraternels font place à l'égoîsme, quand la société préfère les abus du privilège aux généreux sacrifices de l'égalité.
Toutes les forces d'un César, toutes les machinations d'une caste n'empêchent point, par bonheur, l'œuvre latente de l'affranchissement. Ce ne sont que secousses périodiques, après les époques de compression; que réactions insensées mais de courte durée, après les violences des luttes sociales. Finalement, pourtant, la liberté parvient à percer les voiles qui la couvrent, comme le soleil perce les nuages qui l'enveloppent en temps d'orage. De même que le soleil, elle rayonne, éclaire et vivifie.
Amant sincère de la Liberté, dont l'Égalité et la Fraternité sont les compagnes inséparables, je n'imagine pas un sujet plu? beau, plus captivant pour un historien patriote, que celui du livre présent. Je Tai commencé le jour où, fouillant nos antiques archives, je me suis ému de pitié devant les misères et les discordes dont notre pays a tant souffert, en persévérant néanmoins dans le progrès.
U Histoire de la liberté en France n'est pas un ouvrage de parti, mais un travail entrepris et achevé avec conviction. Je le pourrais intituler « Morale des Mémoires du peuple français. »
Faits étudiés consciencieusement, déductions logiques des événements racontés, opinions émises après examen approfondi^ voilà ce que j'offre aux lecteurs, qui résoudront sans doute, en connaissance de cause, et selon leurs propres impressions, plus d^un problème demeuré obscur dans leur esprit, malgré les nombreuses annales publiées jusqu'à ce jour.
V. — ÉTABLISSEMENT DE LA LIBERTÉ CIVILE EN FRANCE ; DÉBUT DES LUTTES PARLEMENTAIRES.
Encore un mot sur notre plan, à la fuis vaste et complexe.
Les deux plus mémorables mouvements de liberté qui aient eu lieu, chez nous, pendant le moyen âge, sont l'affranchissement des communes et les États généraux de 1355-1356.
Le premier acheva Tœuvre de la liberté civile; le second commença Tœuvre de la liberté politique.
L*un et Tautre servirent à constituer la bourgeoisie en quatrième pouvoir. Alors le gouvernement se composa du roi, — de la noblesse, — du clergé, — du tiers état.
Les luttes parlementaires s'établirent, pour ne plus cesser que sous quelques règnes.
Luttes intéressantes au plus haut point. La résistance des gouvernants, des privilégiés, fut souvent battue en brèche par es gouvernés, réclamant contre les gouvernants et les privilégiés le droit de surveiller les intérêts communs, de ne pas supporter seuls les impôts, de participer dans une juste mesure à faction gouvernementale.
Luttes dans lesquelles on s*est peu occupé de Tégalité, parce qu'il a fallu une longue succession de siècles pour que nos ancêtres songeassent à conquérir Tégalité civile et politique.
Luttes dans lesquelles le sentiment fraternel ne s'est jamais manifesté, car toutes les classes s'entre-choquèrent avec une aigreur constante, à cause des obstacles que les satisfaits opposèrent aux mécontents, à cause du culte de la force professé par les masses épeurées, à cause des violences commises tour à tour par les puissants attaqués, ou parles faibles résolus à combattre et à se venger.
Avant d'assister à ces luttes et d'en indiquer les résultats au profit de la liberté, avant même d'étudier les causes et les effets de l'affranchissement des communes, il nous semble indispensable de jeter un coup d'oeil sur l'état des personnes chez les Gaulois et les Gallo-Romains, et sous les deux premières races de nos rois.
Dans les mœurs et d<)ns les traditions antiques de la France, nous découvrirons certainement le secret de l'état social au moyen âge, et, par suite, Texplicalion des entraves multipliées qui ont retardé l'avènement de la liberté.
Les populations ne se transforment pas tout d'un coup, mais par des modifications graduelles; elles mêlent les vieux souvenirs aux nouveautés acclamées ; elles gardent toujours quelques traits de leur caractère natif.
Conquérantes ou conquises, elles ne démentent point leur origine, soit qu'elles imposent la loi aux étrangers, soit qu'elles obéissent à des vainqueurs.
Il existe entre un territoire et ses habitants des affinités étroites, lentes à disparaître complètement, et faciles à réunir encore lorsqu'elles se sont éparpillées. On airache avec plus où moins de peine les arbres séculaires d'un pays ; on ne parvient pas à changer ses mœurs ou à extirper ses traditions.
Sous des noms différents, les mêmes choses subsistent, et l'observateur ne tarde point à s'apercevoir que telle institution, par lui d'abord réputée moderne, a ses premiers fondements dans l'antiquité, et a seulement éprouvé, avec le temps, des mutations plus apparentes que réelles.
Grattez le Français, vous trouverez dessous le Gaulois, le Romain et le Franc, pour parties appréciables.
Chez lui, Tesprit gaulois domine, modifié cependant par des accroissements de civilisation superposés.
En parlant d'un Français dont la conduite brille par la franchise, la sincérité et la droiture, on a coutume de dire : C'est un bon Gaulois, un vrai Gaulois. A plus forte raison emploiet-on ces expressions pour parler d'un Français libre en ses allures.
Quelque minime qu'ait été le nombre des Francs établis sur le territoire gallo-romain, après la conquête, ces nouveaux venus, dont le nom montre qu'ils étaient unis par l'amour de la liberté, ne purent influer sur la population générale que dans un sens conforme aux idées des autochtones.
Notre race, profondément latine, s'est mêlée durant plusieurs siècles à d'autres races auxquelles elle a emprunté quelques variétés de caractère.
Néanmoins, dès l'époque gauloise, le besoin d'indépendance a l'égard des autres nations a coïncidé avec le besoin de liberté dans l'intérieur du pays.