ET D*AUTRES ROIS
Nous allons assister à des mouvements tout & fait révolutionnaires.
Parmi les villes du royaume, Laon était, au onzième siècle, une des plus considérables, autant par Tinduslrie de ses habitants que par sa position sur un site montueux et par son importance militaire.
Los évêques y exerçaient la seigneurie temporelle. Leur incurie laissait régner le désordre dans la cité, où les nobles rançonnaient sans pitié les bourgeois. Il n'existait aucune sûreté pour la population, car les bourgeois, eux aussi, rançonnaient les bommes des campagnes apportant leurs denrées au marché de Laon (1).
Ce n'étaient que tailles exorbitantes et poursuites judiciaires, que vexations imposées aux faibles par le gouvernement de révéipie, qui partageait le butin avec la noblesse laonnaise, aGn d'avoir des soutiens en cas de révolte.
Le siège épiscopal avait été obtenu (1106) à prix d'argent par un Normand nommé Uaudri, référendaire de Henri 1", roi d'Angluterre. Prêtre-soldat, sans cesse parlant de choses militaires, d'éperviers et de chiens, il faisait torturer par un esclave noir éthiopien tous les gens qui lui déplaisaient (2). Un jour, Gaudri avait puni de mort un bourgeois qui osait critiquer sa conduite ; un autre jour, il avait ordonné de crever les yeux à un Laonnais, coupable d'amitié pour ses ennemis. Gaudri avait été
(1) Guibert do Nogoni, ap. d'Achéry, p. 503. (-2)/(/., p. 409 et ÔOl.
complice d'un meurtre commis (1109) dans Téglise même.
Nobles el ecclésiastiques goûtaient fort ce mauvais exemple, sur lequel ils renchérissaient en se signalant par leur turbulence et leur avidité.
La pensée vint aux bourgeois laonnais, divisés en deux partis, en « épiscopaux » et en « abbatiens », de s'entendre pour remédier à tant d'excès. Pendant un séjour de Gaudri en Angleterre, ils se mirent d'accord, moyennant argent, avec les clercs et les chevaliers qui gouvernaient la ville en Tabsence de révéque abhorré.
Une commune s'établit à Laon, une commune qui semble avoir servi de type aux alTrancbissements du douzième siècle.
On confia l'administration de la justice et de la police publique à un majeur et à douze jurés au moins.
La charte déclara les mainsmortes abolies, régularisa les tailles, ordonna que tout individu reçu dans la commune bâtirait une maison dans le délai d'un an, ou achèterait des vignes ; apporterait dans la ville assez d'effets mobiliers pour que justice pût être faite, s'il survenait quelque plainte contre lui (1). Elle défendit de se saisir d'un homme, libre ou serf, sans le ministère de la justice, et elle autorisa les censitaires « à ne payer à leur seigneur d'autre cens que celui qu'ils lui devaient par tête. »
Quelle fut l'irritation de Gaudri, lorsqu'il revint d'Angleterre I 11 ne rentra pas, d'abord, dans la ville de Laon. Bientôt, néanmoins, pour argent, comme avaient fait les clercs et les chevaliers laonnais, il accepta de jurer qu'il respecterait la commune et les privilèges des bourgeois.
Ceux-ci envoyèrent vers Louis VI, à Paris, des députés chargés de lui offrir des présents, avec une rente annuelle.
Et la commune de Laon fut solennellement ratifiée par le roi de France, sous cette condition, entre autres, que les bourgeoisr
(1) Ordonn. des rois de France ^ t. XI, p. 185 et boIt.
« donneraient au roi trois gUes par an, s*il venait dans la ville^ et que, s*il n*y venait pas, ils lui payeraient en place vingt li\Tes pour chaque gîte » (1).
Les comniuniers laonnais se réjouissaient d'avoir obtenu la sanction de rautorité royale. Mais Tévèque Gaudri, après avoir dépense Kargent des bourgeois, s'avisa de vouloir revenir sur ce qu'il avait consenti. Les clercs de Téglise métropolitaine imitèrent son luxe et ses prodigalités, se joignirent à lui pour rendre les marchands et les artisans de Laon à leur ancien état, plus profitable pour extorquer de Targenl.
Gaudri invita Louis VI à passer dans la ville les fêles de Pùques (avril 1112). Il espérait que la présence du roi de France intimiderait les bourgeois.
Les commiiniers se doutèrent bien du motif qui amenait Louis YI à Laon ; ils offrirent au monarque quatre cents livres^ pour qu'il daignât maintenir leur commune.
L'évéque enchérit sur ces offres : il promit sept cents livres à Louis, s'il voulait déclarer la charte nulle et non avenue.
Le roi, menacé d'une grande guerre, se décida en faveur du plus offrant, de Gaudri. Il avait eu, d'ailleurs, à se plaindre de la ville dans une certaine circonstance, où les Laonnais avaient volé ses chevaux, blessé ou battu les gens qui les conduisaient.
Le 18 avril 1112, Louis VI, intervenant, anéantit la charte naguère scellée du sceau royal. Les magistrats de la commune cessèrent leurs fonctions, remirent le sceau et la bannière de Laon. La cloche du beffroi ne dut plus sonner Theure des réunions communales ni la fin des séances.
Grand émoi parmi les bourgeois. Prudemment, le roi de France ne fit que coucher à Laon, d'où il repartit le lendemain matin (2), avant la fùte de Pâques.
Les marchands, artisans et taverniers, fermèrent leurs logis» restèrent chez eux et ne vendirent aucune denrée.
(1) Guibcrtdc Nogont, p. bO\; Ordonn. des rois de France, t. XI, p. 187.
(2) Guibcrt de Nogont, passini.
Des assemblées secrètes curent lieu, lorsque les gens de la commune apprirent que leur évêque voulait lever des aides ex traordinaires, d'après la fortune de chaque bourgeois, afin de payer au roi la somme par lui promise. On jura de tuer Gaudri et ses complices; mais le secret du complot ne fut pas bien gardé :1e mouvement insurrectionnel n'eut pas de suites immédiates.
Le troisième jour après Pâques, pourtant, les conjurés, criant : Commune! comminie! attaquèrent et pillèrent plusieurs hôtels. Le quatrième jour, ils investirent le palais épiscopal, ils prirent l'égUse.
Ces bandes étaient solidement armées. Elles massacrèrent sans merci les nobles qui s'efforçaient de secourir l'évêque. Gaudri, caché mais dénoncé par un de ses serviteurs, ne tarda pas à périr sous les coups des insurgés. Son corps, dépouillé de tout vêlement, insulté par la foule, fut jeté dans une fosse, sans aucune cérémonie religieuse (1).
Pour résister à une armée royale, les bourgeois de Laon ne se sentaient pas assez forts. Ils furent épouvantés des conséquences probables de leur action, et se placèrent sous la protection de Thomas de Marie, fils d'Enguerrand de Couci, ennemi de Louis VI et des églises.
Ils quittèrent leur ville. Thomas de Marie leur donna asile en son château de Nogent.
Des étrangers entrèrent dans Laon pour la dévaster ; puis les partisans de Tévéque revinrent assouvir leur vengeance. Les nobles s'acharnèrent contre les gens du peuple, les tuèrent par milliers.
Thomas de Marie, mis au ban du royaume et excommunié, fut assiégé dans son château par une armée du roi. Thomas de Marie paya rançon, prêta serment, donna des sûretés à Louis VI. Les bourgeois révoltés furent pour la plupart pendus, et laissés
(1) Guibertdc Nogent, p. 50(> et 507.
sans sépiilhire, en proie aux eoii)eniix et aux vaulours (1), par représailles du mcurlre de (îaudri.
L*arinée royale pénétra dans la ville, un momenl apaisée en présence du souverain. On répara les églises.
Mais à peine Louis VI eut quitté Laon que des troubles nouveaux éclnlèrenl. La bourgeoisie triompha, et Barthélémy de Vir, successeur de Févéque (iaudri, consentit une commune (1128), dont Louis le Gros ratifia la charte nouvelle.
Première charte où figura le nom du roi de France, comme garant du suzerain qui octroyait la commune.
Toulerois, quelques gens avaient peur des « exécrables communes » (2). Ce nom seul les effrayait.
Après de si tragiques événements, on remplaça le mot « comuume » par celui d'u établissement de paix », dans cette charte nouvelle. On appela (^ bornes de la paix » les bornes territoriales de la commune; et, pour en désigner les membres, on dit : « tous ceux qui ont juré cette paix. »
De même, plus tard, la comuume de Cambrai détruite, en 1181, par Tempereur Frédéric 1", Barbcrousse, fut rétablie a prix d'argent sous le nom de « paix. »
H importait de ne pas pronrmcer Tabominable mot commune (3), rappelant des luttes sanglantes.
Mais le nom valait moins que la chose. La chaile de Laon déclarait: « Toutes les anciennes forfaitures et offenses commises avant la ratification du présent traité, sont entièrement pardounées. »
irélait une anmistie, avec des exceptions : treize bourgeois demeurèrent dans Texil (4). Sans doute on punissait en eux trop d'ardeur, d'énergie ou de violence. On les trouvait « dan-
gereux. »
(1) Sugcr, Vie de Louis le Gro5, Hec. desHist, de France, U Xll, p. 45. (•2) Guibprt de Nogcnt, p. oOî).
(3) Baldcr. vfiron.y Hec, des Ilist. de France ^ l. XUI, p. 541.
(4) Ordoiin. des rois de France, t. XI, p. 18(î.
Quaranle-cinq années durant, Laon jouit de sa commune, sans entraves ni troubles. Le souvenir de la guerre civile s'effaçait.
Peut-être les hommes dangereux n'existaient-ils plus. Soudain, le pouvoir épiscopal reprit hardiesse.
Un évùque puissant par sa famille, Roger de Rosoy, pensa à ôtcr aux bourgeois leurs franchises (1175), tandis que ceux-ci, devinant ce qui se passait, s'allièrent à d'autres communes, et négocièrent avec Louis VII dont ils reçurent une nouvelle charte (1177), confirmant l'ancien « établissement de paix. »
On a remarqué que la charte concédée par Louis VII aux bourgeois du Laonnais, le fut « du consentement de sa femme Adèle et de son fils Philippe. »
Aussitôt après l'avènement de Roger de Rosoy, des troubles, éclatèrent à Laon. L'armée royale soutint les bourgeois. Ayant promis de ne pas s'élever contre la commune, Roger de Rosoy dut rester tranquille jusqu'à la mort de Louis VII. Mais alors il céda à Philippe- Auguste la seigneurie de la Fère-sur-Oise, en échange de la charte par laquelle le roi de France abolit (1190) la commune de Laon, « contraire aux droits et libertés de l'église métropolitaine de Sainte-Marie. »
Ce souverain voulait « éviter pour son âme toute espèce de péril » ; il agissait « par amour de Dieu et de la bienheureuse vierge Marie, en vue de la justice, et pour l'heureuse issue du pèlerinage qu'il devait faire à Jérusalem. (1)»
Les intrigues se succédaient. L'année suivante, Philippe- Auguste reconnut de nouveau « la paix de Laon. »
Cette fois, il conclut avec les citoyens un traité dans lequel il oubliait le marché précédemment signé par lui et Roger de Rosoy.
Les successeurs de cet évêque n'imitèrent pas ses idées belliqueuses ; ils se contentèrent des armes spirituelles. Leur colère
(1) GulUa Christiana, t. IX, col. 335.
se borna à excommunier fréqiiemmeDt le maire et les jurés de Laon, sous des prétextes pins ou moins plausibles, faciles h trouver au milieu des incessantes querelles entre les clercs et les bourgeois.
Le pape, sur la demande de Tévèque, donnait tort aux municipaux, exigeait soumission à rÉglise, ordonnait des paiements d*amendes, et inventait des cérémonies humiliantes pour Tautorilé civile.
A la suite d'une émeute (1294) provoquée par deux parents de Tun des clercs du chapitre métropolitain, par deux chevaliers ayant maltraité un bourgeois dans sa maison, Texistence de la cummnue de Laon dépendit complètement de la volonté de Philippe le Bel.
Ce roi la favorisa d'autant plus que les ennemis des bourgeois avaient été les siens, dans sa querelle avecBoniface YllI. Philippe le Long, lui aussi, reconnut solennellement leurs droits, (( pour autant de temps qu'il plairait à la volonté royale >» (1). Mais Charles le Bel suspendit « Tétat de commune (1322: », et Philippe de Valois abolit (1331) cet établissiMnont, qui avait duré deux siècles, nonobstant toutes sortes d'entraves.
II n y ont plus, à Laon, de tour du « beffroi»), avec ses deux cloches.
Or le beffroi, on la tour communale bâtie au centre d'une ville, était un sujet d orgueil et d'émulation, parfois de vanité, pour les bourgeois de la commune. Haut, vu de loin, élégamment orné, il semblait rivaliser avec le clocher de Téglise. Son importance devenait Timage de la puissance communale. C'était, pour les gens du midi surtout, la Miranda ou la Mer^ veille^ symbole démocratique.
Un heffroi, un hôtel de ville, un sceau, un trésor ou coffre commun, constituaient les attributs de la bourgeoisie, lors-
(1) Ordonn. des rois de Frunce, t. XU.
qu'elle possédait le droit fondamental de se gouverner ellemême, d'avoir privilèges, état de justice, juridiction, jugement, échevinage, office de jurés et tous autres droits de commune (1).
Nos hôtels de ville, tels que nous les connaissons aujourd'hui, doivent leur origine à l'établissement des communes.
Un communier ne pouvait être arrêté par la justice, quand il arrivait au son de la cloche communale qui l'appelait; il ne pouvait être inquiété pour le retour (2). Sa mission lui créait une quasi-inviolabilité, laquelle disparaissait aussitôt que l'ennemi revenait.
VI. — COMMUNES D*AMIENS; DE SOISSONS, DE SENS, DE REIMS, DE SAINT-JEAN-d'aNGELY, DE DOULLENS ET AUTRES.
Amiens, Soissons, Sens, Reims, Saint-Riquier, Doullens, Vézelay, etc. s'étaient tour à tour constituées en communes, les unes pacifiquement, les autres après des crises intérieures. Au treizième siècle, le mouvement insurrectionnel de la bourgeoisie avait porté ses fruits, le plus souvent avec l'aide de la royauté, et quelquefois par suite de la bonne volonté des seigneurs.
A Amiens, quiconque appelait un bourgeois serf, renégat, traître ou fripon, payait vingt sous d'amende (3). Dans les chartes concédées à Soissons, puis à Reims, on lisait : « Les hommes de la commune jureront de se donner franchement, et selon leurs moyens, aide et secours l'un à l'autre ; ils jureront de ne jamais souffrir qu'on enlève quelque chose à Tun d'eux, ou qu'on prenne quoi que ce soit de ses biens. »
Louis VU fit sceller de son grand sceau (1139) une charte par laquelle il accordait aux habitants de Reims la constitution municipale de Laon. Philippe-Auguste signa (1182) une charte
(1) Ordonn. des rois de France, t. Xll^ p. 465 etsuiv.
(2) Ordonn. des rois de France, t. XI, p. 230.
(3) Charto d*Amicns, art. 42.
en rnvonr do lleims : a II est do la dignilé d*uo roi de conserver avec zèlo, dans leur intégralité et dans leur pureté, les libertés, les droits et les anciennes coutumes des villes. » Cependant il soutint rarchevèque Aubry de Hauvilliers, qui disputait (1201) les clés dos portes des remparts aux échevins; et ceux-ci se soumirent momentanément.
En 1 142, Louis Vil confirma la charte de Beauvais, accordée par son père, comme celle de Saint-Omer avait été ratifiée (1 127) par le comte de Flandre, comme le comte de YermaDdois paraît civoir confirmé celle de Saint-Quentin.
Les gens de Sens achetèrent (1146) fort chèrement de Louis YH une charte communale. Le clergé sénonais réclama contre Taholition de ses justices, et la commune fut aussitôt dissoute (1 ). Mais, le 1*'^ mai 1 147, les bourgeois se soulevèrent, massacrèrent fahbé de Saint-Pierre et son neveu ; puis, ils furent enveloppés par les troupes du roi, qui, intervenant, fit mettre à mort plusieurs rehelles.
Durant quarante années, des trouhles et des révoltes agitèrent Sens, cité à laquelle Philippe-Auguste accorda enfin une charte de commune (1189), dans <( Tintention de conserver la paix dorénavant (2). »
A Calais, il n'en coûta que vingt-cinq sous tournois pour obtenir le droit de bourgeoisie et compter parmi les gens de la comnnmc.
Fontainebleau avait obtenu une charte (1 183) ; celle de Lorris, rédigée en lloo, plaisait à nombre de villes. Le comte d^Eu avait donné (ll«')l) aux habitants de cette ville la charte de Saint-Quentin, traduite en français vers 1212, et insérée dans le « livre rouge », registre municipal que Ton conserve encore 4lans les archives de la mairie d'Eu.
Le mouvement de la bourgeoisie se propagea. En 1170, Louis Yll confirma les privilèges « antiques » de la hanse de
(I) Chronic. Sancti Pe(ri-Vivi, litc.dfs llisl. (te France, t. XUI, p. 584. (2; Ordùiin. des rois de Franc j, t. XI, p. 2uï.
Paris (1). En H74, seize bourgs et villages sujets de Tévôquede Laon (\nizi, Mons en Laonnais), avaient profité de la vacance de réveché pour acheter du roi une « constitution de paix et de commune », qui les associait en confédération, avec majeur ou maire et jurés, justice par les pairs^ abolition de mainmorte et de for-mariage, etc. En 1183, les bourgeois de Dijon requirent une garantie royale pour la charte par eux obtenue du duc de Bourgogne.
Celle d'Abbeville date de la même année. DouUens eut une charte concédée (1202) par le comte de Ponthieu, et confirmée en 1212. On y lisait :
« C'est à cause des injustices et des vexations exercées par les puissants de. sa terre contre les bourgeois de Doullens. »
La charte que Louis VII avait octroyée à Compiègne, reçut confirmation en 1186. Beaune, Montbard^ Semur, suivirent l'exemple de Dijon en 1187; Tannée suivante vit éclore les chartes de Pontoise, de Poissy et de Montreuil-sur-Mer. Philippe-Auguste, prenant possession du Vermandois, confirma les coutumes de Saint-Quentin (1195) ; un an après, il accorda à Bapaume, dans TArlois. des magistrats électifs avec juridiction.
Au contraire, en 1199, ce souverain abolit la commune d'Étampes, à la requête des chevaliers et des chanoines de la ville ; il reprit le droit de taxer arbitrairement les bourgeois.
En 1180, Gui, comte de Nevers, d'Auxerre et de Tonnerre, mentionna le consentement de Philippe-Auguste dans une charte par laquelle il exempta les bourgeois de Tonnerre des « prises et vexations accoutumées ».
Senlis obtint de Philippe-Auguste sa charte de commune (1201). En juin 1204, ce fut le tour de Poat-Audemer. Le roi confirma, cette même année, rétablissement et les coutumes de Saint-Jean-d'Angely, envoya à la ville de Poitiers les statuts de la commune de Rouen (2), et ratifia (1209) les « franchises » dft
(1) A. Ghallamel, Mëm. du peuple français, t. I«', p. 2S7, ot t. II, p. 181.
(2) Léop. Deiisle, Catalogue d^s acta de VUlUppe- Auguste, pa^sim.
Paris, ainsi que les coutumes de Péronne. Il accorda (1213) la charte de Saint-Quentin a Chauni, antérieurement érigé en commune, et il en donna (1217) une à Crespy-en-Yalois.
Sous son règne, il se forma h Lille une commune jurée et une institution de paix tout ensemble. Le comte nommait les échevins. Les gens de Chaumont (Yexin) furent exemptés de toutes tailles et impôts arbitraires. Il y eut commune dans la ville et les faubourgs ; les bourgeois reçurent le droit de se faire justice par les armes contre qui leur nuirait (1).
Philippe-Auguste autorisa la fondation de plusieurs petites communes, mais n'accorda pas la même faveur aux grandes cités du domaine.
Son père avait naguère durement châtié Orléans, ville du domaine royal ; il « avait apaisé Torgueil et la fortennerie d'aucuns musards de la cité, qui, pour raison de la commune, faisaient semblant de soy rebeller et dresser contre la couronne... Il en avait fait plusieurs mourir et destruire de maie mort, selon le faict qu'ils avaient desservi (2). »
La royauté n'entendait pas perdre quelque chose aux insurrections bourgeoises, et sa bonne volonté éclatait seulement quand ces mouvements blessaient d'autres intérêts que les siens, ou lui procurait des avantages appréciables.
Les concessions de franchises données par les rois ou les seigneurs devinrent si fréquentes, dans la seconde moitié du douzième siècle, que Ton ne prit plus le temps de les rédiger spécialement a Tusage de chaque cité.
On adoptait pour une ville la charte d'une autre ville, une de celles qui jouissaient de la plus grande faveur, comme les chartes de Noyon et de Saint-Quentin. Crespy et Montdidier s'organisèrent sur le modèle de Laon. De 1163 à 1201, sept villes ou bourgades prirent les chartes de Lorris. Celle de Soissons, re-
(1) Ordoiin, de Philippe- Auguste.
(3) Chronique de Saint-Denis,
marquable entre toutes, fut mise en vigueur par les communes de Fismes, de Sentis, de Compiègne et de Sens.
Moyennant des sommes quelconques, tel roi accordait des franchises communales; la liberté était vendue argent comptant. On se demande si une pensée politique dominait Tintérét fiscal !
Ces franchises étaient limitées à plusieurs droits déterminés; elles ressemblaient à des « rançons », comme les libertés se rapportaient à des faits exceptionnels. Louis X déclarait qu'elles ne devaient être concédées « qu'à bonnes et valables conditions» (1).
Elles étaient des octrois volontaires, ou des traités partiels survenus à la suite de guerres entre bourgeois et seigneurs. Quand la lutte éclatait de nouveau, les seigneurs enlevaient de plein droit les franchises précédemment stipulées.
En résumé, les hommes du moyen ftge obtinrent des « libertés », mais non la « liberté », ce droit fondé sur une idée morale, — la fraternité, l'égalité devant la loi du pays. Il importe de ne pas oublier ce point, sous peine de commettre des anachronismes.
Les tendances démocratiques que l'on découvre dans le mouvement communal devaient laisser des traces. Les communiers devaient disparaîlre, et les bourgeois rester, toujours prêts à saisir les occasions d'augmenter leur force politique.