RASSEMBLEMENTS
A Tinfatuation des bourgeois se joignit Tambition. Us cherchèrent tout ce qui pouvait ajouter de Téclat à leur position et augmenter leurs franchises.
Il exista bientôt des « bourgeois du roi » et des « bourgeois du seigneur, » ceux-ci moins fortement soutenus que ceux-là.
« Nous ne craignons rien, disaient les premiers, nous sommes bourgeois du roi. »
En eflet, ils trouvaient dans le roi un soutien, un protecteur, un justicier. La royauté les détachait de plus en plus de la
commune pour les rattacher à la France unifiée, au pouvoii central, à la patrie; pour en faire des citoyens du royaume et, surtout, pour les compter comme alliés. Elle agissait habilement et dans Tombre, ou plutôt elle laissait s'établir un courant dont elle devait profiter.
Alors le droit de bourgeoisie ne demeura pas le privilège exclusif des habitants de quelques villes. On s'avoua « franc bourgeois, bourgeois du roi » par toute la France, en « désavouant son seigneur » (1); et Ton jouit de la plénitude des droits, on fut soumis à la justice du souverain, moins vexatoire que celle des seigneurs.
Ceux-ci réclamèrent, sans obtenir de résultats réels, car deux ordonnances de Philippe le Bel (1287-1302), restreignant la facilité de s'avouer bourgeois, ne furent guère appliquées. Les « bourgeois du seigneur » suivaient la loi et la destinée de leur maître. Naturellement ils aspiraient à devenir bourgeois du roi, pour avoir plus de sécurité et de protection, pour posséder d'autres avantages inhérents à la qualité de sujets immédiats (lu souverain.
L'édit de 1287 régla la manière de faire et tenir les bourgeoisies du royaume.
« — Si aucun veut entrer en aucune bourgeoisie, il doit aller dans la ville dont il requiert être bourgeois, trouver le prévôt du roi, ou le mayeur là où il n'y a point de prévôt, et donnera sûreté au-dit prévôt ou mayeur, assisté de deux ou trois bourgeois que, dedans un an et un jour, il bâtira ou achètera en la ville une maison de la valeur de soixante sous parisis au moins (72 francs); et, ce fait, le prévôt ou le mayeur lui doit bailler un sergent de ville qui aille avec lui faire savoir au seigneur dont il quitte la terre qu'il est entré en bourgeoisie. »
Une fois admis dans la communauté urbaine, le nouveau bourgeois était obligé d'y résider depuis la Toussaint jusqu'à la
(1) Do Laurière, Gloss, du droit franc,; Ordonn. des rois de France, t. XII; Dissertation de Bréguigny sur les bourgeoisies.
Sainl-Jcan d'été, ou du moins d'y laisser sa femme, s'il était marié, et, s'il ne Fêlait pas, un valet. L'été seulement, il pouvait s'absenter avec sa femme pour aller faire ensemble leurs moissons, fenaisons, vendanges, et fc autres besognes ». Encore étaiont-ils tenus de se trouver tous deux en la ville pour les bonnes fêtes, à moins qu'ils ne fussent hors du pays.
Cotte sujétion avait pour but d'empêcher le bourgeois de se soustraire aux charges et corvées de la ville, ou aux tailles et aides du roi. Les seigneurs conservaient le droit de réclamer leurs serfs entrés en bourgeoisie sans leur consentement; mais comment auraient-ils fait, si ces hommes se fussent rangés parmi les bourgeois du roi ?
Ce qui ressort principalement des ordonnances de Philippe le Bel, c'est la nécessité pour le bourgeois urbain de posséder « pignon sur rue d, par conséquent de devenir propriétaire foncier.
De là un commencement d'aristocratie d'argent, qui primait les gens à occupations manuelles ; qui, avec le temps et les progrès de l'instruction, devait former une haute bourgeoisie capable d'exercer les emplois, de tenir tête à la noblesse, et de constituer une nouvelle classe, active et ambitieuse, en un mot une couche de privilégiés.
La pensée de flatter les bourgeois, pour en tirer quelque aide au besom, vint promptement aux rois de France. Leur haute protection tentait fort les gens qui redoutaient la justice seigneuriale.
D'autre part, plus il y avait de bourgeois avoués du roi, plus les baillis et les prévôts l'emportaient sur les juges des seigneurs. La bourgeoisie fournit au souverain un élément sérieux d'autorité, — le groupe des légistes qui, dans les parlements, s'op* posèrent aux prétentions de la noblesse, moyennant une certaine somme de privilèges, de proGts et d'honneurs.
Ce groupe ne tardera pas à prendre pied dans la direction des affaires du royaume.
Vers le commencement du treizième siècle, une « confrérie des bourgeois » s'établit à Paris. Ce furent, sous saint Louis, les bourgeois par excellence. Ils absorbèrent la marchandise de l'eau {mercatores aquœ parisienses)^ et devinrent sans doute le noyau originaire de THôtel de ville de Paris (1).
La confrérie des bourgeois, riche, influente, composée de notables, agrégea (1224) Blanche de Castille à sa compagnie. Les rois qui suivirent en furent membres aussi. Quelques-uns joignirent à leur litre royal celui de « bourgeois de Paris. » Quel honneur pour les hommes des métiers, satisfaits de voir les principaux d'entre eux être Tobjet d'une distinction particulière t
Avec les marchands de Feau, pourvus de privilèges, la royauté faisait des compromis dans les moments de pénurie ou de faiblesse. La corporation des bouchers forma comme une noblesse de l'état de boucherie, à un tel point que les autres bourgeois s'en montrèrent jaloux, dès le douzième siècle jusqu'au dix-huitième. Marchands de l'eau et bouchers amassaient de grosses fortunes, ce qui les rendait influents.
L'existence de « chevaliers bourgeois, » armés par les barons, est prouvée par des actes authentiques, où on les appelle encore « chevaliers es marchandises. » Leur nombre s'accrut considérablement, surtout en Guienne et en Berri.
L'entente de la royauté et de la bourgeoisie dura assez longtemps. L'une et l'autre y trouvaient leur compte. Les bonnes relations s'étendirent par toute la France.
Philippe le Bel institua à Lyon un « gardiateur de la ville, » pour recevoir et juger en son nom les appels des bourgeois.
Précédemment, une ordonnance sur les monnaies (1262) avait été contre-signée par trois bourgeois de Paris, trois de Provins, deux d'Orléans, deux de Sens et deux de Laon. Leurs villes les avaient députés comme « jurés, » pour délibérer avec
(I) D. Félibicn, Dissertation sur VHÔtel de ville.
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le roi « sur le fait des monnaies ». Innovation remarquable. La bourgeoisie s'assemblait pour la première fois ofBciellement dans le domaine royal.
D(''jà Philippe-Auguste avait choisi (1190) six bourgeois pour conseiller la reine-mère pendant une croisade.
En tous lieux la bourgeoisie s'armait, ici par esprit communal, et là sousTinfliienco. directe, nous devrions dire dunsFintérêt des souverains qu'elle défendait. Le pouvoir royal avail besoin, en maintes occasions, de tenir en respect les seigneurs. Jusqu'à ce qu'il eût absorbé la noblesse féodale, il lui fallait donner quelque force militaire aux bourgeois, malgré les dangers d'un pareil acte pour l'avenir. Philippe le Bel reconnut aux communiers de Saint-Jean dWngely (1) le droit de s'armer et de se battre contre tous leurs adversaires. Il en fut de même pour plusieurs autres.
Blanche de Castille, n'ayant qu'un petit nombre de chevaliers à opposer (1227) aux seigneurs mécontents et menaçant son autorité de régente, envoya des messagers à Paris pour appeler les bourgeois et les supplier de sauver le jeune roi. Quand elle rentra triomphalement au Louvre, une foule de bourgeois, suivis d'écoliers et d'artisans, lui fit escorte.
Aussi les bourgeois de Paris reçurent-ils, sous saint Louis, l'autorisalioh de s'armer pour maintenir l'ordre et la sûreté dans la capitale.
Origine du « guet des métiers » ou « assis », qui prêta assistance au guet royal contre les malfaiteurs, et dont les membres étaient postés dans les différents quartiers. Philippe le Hardi institua les compagnies bourgeoises d'archers, et Philippe le Bel put un jour passer en revue cinq mille Parisiens en état de porter les armes (2). Laon, en 1253, fournissait à Furmée royale un contingent de trois cents hommes; Soissons, deux
(1) Charte de In commune de Saiut-Joan d'Angcly. (3) Chronique de Saint- Victor,
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cents ; Saint-Quenlin, Péronne, Montdidier, chacune trois cents ; Corbeil, quatre cents.
A Boiivines combattirent quinze légions de milices des communes. Leurs archers firent merveille.
Partout les bourgeois s'organisaient en compagnies, régulièrement armées, s'exerçant au tir de l'arc et de Tarbalète.
Philippe V (c'est là un des actes les plus sérieux de son règne) chargea les baillis de douze ressorts divers de nommer un capitaine général de chaque province, et un capitaine de chaque ville. Il s'engagea à payer ces officiers, qui devaient s assurer si la milice des différentes cités avait des armes suffisantes. Le capitaine tenait sous sa garde ces armes, achetées par les communiers ; il ne les leur distribuait qu'au moment où le public avait besoin de leurs services.
C'était pour que les pauvres n'en fissent pas argent (1), peut-être aussi pour que l'autorité royale eût toujours la haute main sur l'armement, comme il en a été aux époques ultérieures.
Au point de vue communal, est-il besoin de dire la force de la bourgeoisie armée? Les milices avaient l'obligation de l'ost (contingent) et de la chevauchée (transports). Le service militaire se faisait suivant les conventions des lieux. A Màcon et à Rouen, un bourgeois convoqué devait pouvoir rentrer chez lui le même jour.
Mais autant les communiers évitaient de combattre en expéditions royales, loin de leurs villes, ce qui les mettait parfois en désaccord avec leurs souverains protecteurs, autant ils étaient prompts à s'armer quand il s'agissait de fonder ou de défendre la commune.
Nous touchons du doigt le danger existant dans le principe même des milices communales, par rapport à la royauté. Elles ne se contentèrent point de résister à l'oppression qui venait du
(I) Ordonn. fies rois de France, t. 1er, p. C35, CtZO,
clergé ou des soigneurs; elles se dressèrent, àToccasioD, contre la tyrannie royale.
L^insurrection, plus ou moins violente, plus ou moins contenue, devint pour elle un moyen efficace. Les communiers s^y livrèrent à corps perdu, afin d^alleindrc un but louable el fécond, de poser la bourgeoisie en puissance, et de réclamer l'égalité des droits ; afin d'allcindrc la réhabilitation du travail manuel ; aQn d'exercer, dans Tonceinte de leurs murailles, une souveraineté semblable à celle que les seigneurs exerçaient sur leurs domaines.
La révolution communale revendiquait la liberté civile; elle glorifiait aussi le travail, prétendant à s'affranchir dans une certaine mesure.
Le but des communiers restaura, renouvela Texistence urbaine. Les hauts bourgeois dirigèrent les petits bourgeois dans la lutte. Tous sentaient bien que la noblesse perdait de son prestige, le jour où la roture brandissait des armes; que Thomme capable de frapper se permettrait des exigences, et que la force communale appartenait aux plus habiles dans Tart de conduire les masses.
Nous devinons les préludes ordinaires de chaque révolution communale, d'après ce qui se passe encore aux jours d'émotions populaires.
Dans leurs fermes ou dans leurs arrière-boutiques, pendant la veillée, les bourgeois péroraient sur tel ou tel excès d*un noble ou d'un clerc. Ils parlaient d'échapper à de nouvelles vexations, d'empêcher les pillages, de punir les meurtres. Us admiraient les efforts d'une cité voisine, parvenue, moyennant quelques heures de combat, à conquérir héroïquement une commune. Ils se comptaient, ils s'exaltaient.
Ensuite, tout à coup, choisissant le bon moment, ils sautaient sur leurs armes, ou, à défaut d'armes, sur les rudes instruments de leur travail. Us triomphaient, et les communiers, remplis d'enthousiasme, confiaient à leur milice le soin de mon-
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ter quotidiennement la garde autour des murs ^d'enceinte.
Quelquefois cette milice, faisant une propagande armée, se répandait dans la banlieue de sa ville, pour en protéger les habitants contre les seigneurs; quelquefois, elle osait attaquer un château crénelé, si haut perché qu'il fût sur la montagne. Le plus souvent, elle s'organisait minutieusement à l'intérieur, donnait à chaque quartier une garde particulière, avec drapeaux et capitaines. De grosses chaînes de fer, forgées par elle et pour elle, étaient tendues dans les rues. On improvisait de petites forteresses. Quand les communiers redoutaient les surprises, ils scellaient leurs chaînes dans des bornes ou des poteaux, de manière à établir des barricades permanentes contre la cavalerie des nobles.
Plus d'une cité ressemblait à un camp, les jours de péril. Si les bourgeois succombaient dans la lutte, ils savaient attendre une autre occasion. Ils cachaient leurs armes, au risque d'être torturés quand les gens du seigneur ou de l'évèquc venaient à découvrir leurs arcs, leurs piques, leurs arbalètes. Dès que l'heure attendue sonnait, ils se lançaient de nouveau dans les sanglants hasards du combat, et recommençaient à lutter sans relâche, jusqu'à ce que la liberté communale existât enfin.
Lors des batailles livrées aux Flamands, sous Philippe YI, il est évident que l'idée d'imiter les milices bourgeoises du Nord vint à un bon nombre de Français.