‹ Histoire de la liberté en FranceChapitre 29 sur 72 · VILLES NEUVES; VILLES FRANCHES · texte numérisé non relu

VILLES NEUVES; VILLES FRANCHES

Il est beau le spectacle de l'affranchissement des communes ! Époque mémorable dans l'histoire de la liberté civile et politique ! Par malheur, un double écueil était à craindre, à éviter : l'ambition des hautes classes bourgeoises, et l'envie des classes inférieures. Le peuple français des douzième et treizième siècles

se brisa contre cet écucil. La révolution communale, au lieu d'être une émancipation pour tous, n'aboutit qu'àcréer un troisième ordre dans TÉtat, une « seconde noblesse », suivant Fezpression de Louis Rlanc. L'émancipation pour tous n*était pas possible, d'ailleurs, dans un temps où les masses n*osaient y prétendre.

Le rôle de la royauté consista à tourner de son côté une partie de la bourgeoisie en lui accordant des avantages, tandis que la noblesse et le clergé exploitèrent les mécontentements de l'autre partie, qui protestait contre les bourgeois privilégiés.

Plus Taristocratie laïque ou ecclésiastique s'agrandit, plus la royauté s'ingénia pour diriger tous les intérêts populaires.

La révolution communale fut incomplète, après tant de misères et de sacrifices. Assistons aux tiraillements qui la suivirent.

Plusieurs villes, considérant que lautorité royale, en se fortifiant elle-même, pouvait très bien les protéger, renoncèrent i leur charte, à la vie tumultueuse et occupée des commiuies, pour entrer dans la classe des « villes prévôtales ».

Celles-ci, restées sous la dépendance, au moins nominale, de leurs seigneurs laïques ou ecclésiastiques, reçurent des concessions de privilèges capables de compenser, parfois avantageusement, l'octroi d'une charte de commune. L'avenir leur appartenait, car les légistes et le corps des baillis, adversaires naturels (les communes, lesquelles ne devaient pas se former sans l'assentiment exprès du roi (1), n'avaient en vue que Tintérét royal. Légistes et baillis favorisèrent donc principalement les villes prévôtales, plus dociles que celles où l'esprit de commune dominait.

Les seigneurs, en rendant leurs sujets à la liberté, réservaient souvent une clause par laquelle les biens affranchis ne pour-

{\) Deounianoir, cli. i.

raient avoir d'autres seigneurs qu'eux-mêmes (1). Trop de pouvoir féodal demeurait encore dans ces sortes de communes.

La royauté multiplia les villes prévôtales, qui portaient souvent le nom de « villes privilégiées » et les « villes franches. »

Il plaisait, répétons-le, aux hommes enrichis par le négoce, comme aux hommes instruits dans le droit, de se placer au nombre des privilégiés, d'arriver par Fhabileté et la richesse au même rang, ou à peu près, que les nobles d'épée, que les clercs d'Église. Dès que le souverain les eut attachés à lui, en les flattant par des monopoles, ils oublièrent ces efforts « communs » où les masses avaient tant contribué à la liberté municipale. La royauté s'était faite médiatrice entre les communes, et pour les diriger, en attendant qu'elle les abolit par intervalles, elles les avait organisées sur un plan uniforme.

Saint Louis régla les conditions de l'élection des maires et de la comptabilité communale. Un même jour fut fixé — le lendemain de la saint Jude — pour la nomination des maires. Le nouveau maire, l'ancien et quatre notables, dont deux avaient administré les biens de la ville pendant l'année, vinrent rendre leurs comptes à Paris, aux octaves de la saint Martin. Défense aux communes de donner autre chose que du vin en barils et en pots, sans autorisation royale (2).

Somme toute, sous saint Louis, l'institution des communes urbaines et rurales dépérit, bien que la situation civile des ouvriers et des paysans s'améliorât.

Le désir de contraliser éclatait. Mais une pareille organisation était abusive. Les successeurs de saint Louis allèrent plus loin que lui. « Il est bon besoin, pensèrent-ils avec Beaumanoir, qu'on vienne souvent au secours des bonnes villes de communes, comme on ferait à l'enfant mineur (3). »

(1) Charte des franchises de Montmirey, 1333; charle de Gray, 132 L

(2) Ordonn. des rois de France, X, I«', p. 682.

(3) Beaumanoir, ch. i, § 9.

Ils voulurent soumeltre les communes aux impôts. Les villes se révollcrent contre cette réglementation absolue. Elles essayèrent d'échapper à la tutelle royale. Quelques-unes demandaient à être ramenées « aux lois de monsieur saint Louis », pourrecouvrer leurs libertés ravies (1).

Qu'arriva-t-il, par suite de ces agitations? Un amoindrissement de rindépendance bourgeoise. D'une part, la seconde no* blesse, les riches bourgeois et les légistes, ue se soucièrent plus de lutter, parce qu'ils s'arrangeaient aisément avec le pouvoir royal ; d'autre part, les habitants des campagnes recherchèrent la protection des rois contre les seigneurs et les hauts bourgeois, parce qu'ils avaient à se plaindre de nobles orgueilleux et d'arrogants parvenus.

Au milieu des tribulations communales, lu royauté sut profiter de tout. Elle avait eu momentanément un intérêt réel à seconder l'essor des communes; maintenant elle pensait à établir une tutelle plus directe sur les villes relevant d'elle, sur les villes prévôlales.

Lorsque le grand développement des communes fut passé, à dater du règne de Philippe-Auguste, le nombre des villes prévôtales s'accrut considérablement.

En même temps les abolitions de communes se succédèrent. Les unes résultaient de la propre volonté des communiers; les autres devenaient la conséquence logique des défaites subies par les bourgeois révoltés.

Marseille, depuis 1262, dépendit du comte de Provence; Limoges céda à de puissants voisins (1275); Meulan rendit sa charte au comte d'Évreux (1320), parce que ses habitants « étaient grièvement grevés et dommages des tailles, levées, et contributions faites par les maires et les échevins pour soutenir leurs droits et privilèges. » Soissons, renonçant à sa commune, demanda un prévôt royal (1325). Laon vit abolir sa corn-

(I) Ordonn. des rois de France ^ t. 1er, passhn.

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mune (V. plus haut, p. 158) en 1331. « II n'y eut plus à Laon de tour du beffroi ; et les deux cloches qui y étaient en furent ôlées et confisquées au roi... Un prévôt de la cité, à gages^ exerça pour le roi la justice haute, moyenne et basse (1). » Douai perdit sa commune vers le même temps. Neuville-le-Roi en Beauvaisis (i370), et Roye en Picardie (1374), demandèrent la suppression de leur constitution communale, parce qu'elle imposait aux habitants un surcroit de dépenses ruineuses.

Le mouvement qui avait éclaté parmi les bourgeois, et qui s'accordait avec la révolution communale, s'opéra d'autant plus en faveur de la royauté, que les souverains parurent être la providence des derniers serfs, et que beaucoup de ceux-ci ne laissèrentpasser aucune occasion d'améliorer leur sort, quand ils ne l'aggravaient point par des levées de boucliers intempestives.

Chassés des campagnes par la nécessité, ne pouvant y vivre en paix ni jouir de leur travail, les malheureux serfs accouraient dans les villes ou les bourgs pour se faire manouvriers, si mieux ils n'aimaient s'enrôler au service de petits châtelains, ou exercer le brigandage.

Sur toute la surface de la France, de nombreux espaces étaient abandonnés. A Vaucresson (15 kilomètres de Versailles), le territoire était entièrement désert.

Suger conçut le projet d'y faire des concessions de terrains, comme on dirait aujourd'hui. Par ses ordres, des maisons y furent construites. Puis un décret porta : « Nous avons établi que tous les hommes qui voudront demeurer dans la ville neuve que nous faisons bâtir en ce moment, et que l'on appelle Vaucresson, posséderont un arpent et un quart de terre et payeront 12 deniers de cens pour leur habitation. Nous voulons qu'ils soient exempts de toute taille et des droits coutumiers ordinairement exigés... Pour l'arpent de terre, en quelque endroit qu'ils l'aient reçu, ils nous payeront 4 deniers de cens et

(1) Ordonn, des rois de France, t. II, p. 77 et suir.

la (lime. Mois nul ne recevra de terres à cultiver dans la dépendance de la \ille, s'il n'y est domicilié (1). »

En une année, soixante familles s'implantèrent à Yaucresson. Les voleurs s'en éloignèrent, et cette localité devint le modèle de nombreuses villes neuves, fondées par Louis VU dans le domaine royal.

Il y eut Yilleneuve-le-Roi, près d'Auxerre (1163), Villeneuve près d'Ëlampcs (1169), et Villeneuve près de Compiègne (1177). Louis VII leur accorda les coutumes de la commune de Lorris, afin d'attirer à lui une foule d'habitants (2).

Ces villes neuves, ouvertes comme des asiles au cultivateur, à l'ouvrier, au petit marchand, même au serf vagabond, formèrent une sorte de communes essentiellement agricoles. Elles avaient des franchises, mais des franchises exercées sous la présidence du prévôt royal, autant au profit de l'État que pour les gens qui Thabitèrent.

Saint Louis, quand le port et la cité d'Aigues-Hortes furent achevés (1247), songea à peupler sa « ville neuve ». Il accorda de grands privilèges aux habitants : exemption de tailles et de quêtes, droit de nommer des consuls chargés d'administrer la communauté. Mais ces consuls devaient agir de concert avec on viguier et un juge choisi par le roi (3). Quoique les marais salants rendissent mauvaise la situation d'Aigues-Hortes, on répondit à rappel de saint Louis.

Un auteur du douzième siècle reproche à Louis VII ces créations (les concessions de terrain), parce qu'elles firent perdre à quelques seigneurs et églises une partie de leurs vassaux (4). L'aristocratie a rarement manqué de protester en pareils cas.

(1) D'après Doublet, Hitt. de Saint-Denis, Fôlibien, et le Cartulaire iltf &niiflienis^ Arch. nat., vol. I^r, p. 510.

(2) Ordonn, des rois df France, t. VII, p. 57, 684 et 697.

(3) Ordonn. des rois de France, t. IV, p. 41 ; HisL du Languedoc^ Ut. XXV.

(4) Ree. des Hist, de France, t. XII, p. 286.

Plusieurs seigneurs, à leur tour, fondèrent des établissements semblables dans leurs propres fiefs. Henri de Champagne érigea (li75) la ville neuve des Ponls-sur-Seine, et la pourvut d'une charte probablement empruntée à celle de Yaucresson (1). Quelques grands vassaux se plaisaient toujours à imiter le roi dans ses fondations, lorsqu'ils ne pouvaient pas s'y opposer victorieusement. Souvent le roi les conviait à suivre son exemple.

Telle fut Torigine des noms de Villeneuve et Ville franche répandus en bien des endroits, sur le sol français, et attestant encore le rôle que les souverains et les seigneurs voulaient jouer, à la vue de Tirrésistible élan des classes bourgeoises depuis le milieu du douzième siècle

(1) Ordonn, des rois de France, t. VI, p. 319 et 320.

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