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CHAPITRE PREMIER

I. — LA LIBERTÉ CQEZ LES GAULOIS; CONFÉDÉRATION POUR L'iNDÊPEN- DANCC NATIONALE ; HAINE CONTRE LES CREPS ABSOLUS.

Quelle somme de liberté possédèrent les habitants de la Gaule primitive? Essayons de la déterminer.

L'ordre social^ en Gaule, comprenait les puissants ou les riches, les plébéiens ou le menu peuple, et les esclaves. L'antiquité offre partout les mêmes distinctions de castes, établies selon les inégalités dans la force.

La rigueur des plus forts ou des plus accrédités Gaulois, abusant de leur valeur et de leurs richesses, ne frappait pas uniquement les esclaves. Il n'existait presque aucune différence entre ceux-ci et le menu peuple^ dont la condition était servile de fait, bien qu'il possédât en droit la liberté.

Ce point est très remarquable. II a nui pendant bien des siècles, directement ou indirectement, aux progrès de la liberté civile.

Le plébéien, travailleur agricole, n'élevait point la voix dans les conseils. Compté pour rien, le peuple n'osait rien. Accablé de dettes, abruti par les mauvais traitements, subissant les maux et la honte de l'esclavage, il se réduisait, souvent, à une servitude volontaire. Alors les puissants s'arrogeaient sur lui les mêmes droits que les maîtres ont sur leurs esclaves, et, au besoin, ils le vendaient pour une tonne de vin (1). L'esclavage

(1) Diod. Sical.y lib. V, cap. xxv:.

h'^gal ne pesait ni sur la personne ni sur les biens de cet homme, soumis pourtant à la caste des puissants.

Bientôt la Gaule devint un Etat fédératir, où quelques nations seulement prétendaient à la suprématie politique.

Les Éduens (Bourgogne), les Ausks (peuples d'Auch, de la Gaponne et de l'Adour) et les Celtes-Cynésiens (Cantal, Dordogne, Vienne et Lot) avaient un gouvernement aristocratique.

D'autres nations, — en premier lieu les Séquanais (groupés sur les rives de la Seine) et les Carnutes (au territoire de Chartres) — obéissaient à un roi nommé par des sénateurs, à un chef civil et militaire, exerçant le pouvoir temporairement ou viagèrement. Elles vivaient sous une royauté élective, sortie du sein des principaux du pays.

D'autres nations, peu nombreuses, parmi lesquelles il faut noter les Éburons (dans les Ardennes), étaient constituées en démocratie. Le peuple y nommait le sénat et les chefs, agissant d'après la volonté générale ; et la multitude n'y conservait pas moins de droits sur eux qu'eux-mêmes sur la multitude (1).

Ainsi, toutes les formes de gouvernement existaient chez nos ancêtres gaulois, selon le tempérament de chaque peuple.

Une autorité bien définie dirigeait des agrégations d'individus séparées, mais qu'un immense lien fédératif unissait, lorsque des intérêts communs étaient en jeu.

Plusieurs fois, la Gaule entière forma une vaste copfédération pour résister aux Romains.

L'amour du pays servit à resserrer les liens des peuplades entre elles. Plus la conquête romaine s'étendit, plus les efforts essayés pour garder l'indépendance nationale furent fraternels, plus l'esprit démocratique, — si l'on peut déjà employer une pareille expression, — anima les habitants de quelques tribus.

Ceux-ci, en révolte contre tout ce qui ressemblait à la tyrannie, à un pouvoir arbitraire créé à l'imitation de César, firent de terribles exemples.

(I) Cœs;p, De Beilo galiico, lib. V, cap. xxvii.

Un puissant Arverne (Auvergnat) fut condamné à périr par le feu, pour avoir tenté de rétablir Tautorité absolue; un Uelvète (Suisse), chef de clan, ayant voulu usurper le pouvoir souverain, souleva contre lui toute sa nation, et fut obligé de se tuer.

Les Sénonais (au territoire de Sens) essayèrent de mettre à mort, par le vote d'un conseil public, Tbomme que César avait doté d'un trône malgré eux (1). Acco, fauteur de tous les mouvements insurrectionnels de ses compatriotes, fut puni du dernier supplice.

L'Éburon Ambiorix, suivant les idées démocratiques de sa nation, disait que pour être le chef des siens il n'était pas leur maitre. Battu par César, il s'en alla mourir dans la forêt des Ardennes, en héros malheureux de l'indépendance.

U. — SALDUNES ET AMBACTES. CLASSES SOCIALES : CLIENTÈLE, INSOLVA- BLES, COLONS VOLONTAIRES, LE TAEOG, ESCLAVES, CORVÉE.

Dès le principe, le chef exerça une grande influence sur la masse des Gaulois, bien qu'il eut à courber la tête, comme nous le verrons, devant les druides, ministres de la religion, membres de la caste suprême.

Celte influence du chef se comprend aisément. Nulle part le patronage et la clientèle ne furent plus en vigueur qu'en Gaule, où l'on était client plutôt que sujet.

Quiconque brillait par la bravoure devenait patron, c'est-àdire protecteur. Autour de lui, des clients nombreux, qui l'aidaient, qui le complétaient, qui décuplaient ses moyens d'action.

Au sein de la clientèle, on distinguait deux sortes de prc* tégés : dans un rang élevé, les Saldunes; dans un rang inférieur, les Ambactes.

Les Saldunes, toujours dévoués au patron, dans les festins,

(î) Caesar, De Bello gaii,, lib. V, cap. iv.

les « danses de Tépée » et les combats, devenaient comme la chair de sa chair, vivaient, mouraient avec hii. C'étaient les plus beaux hommes, et les pins braves. Si des circonstances les avaient empêchés de suivre leur palron durant la lutte, ils s'élançaient sur le bûcher où Ton brûlait son corps, ils se tuaient sur son tombeau. Immolation fatale, inexplicable; folie du dévouement.

Les Saldunes, des mots Zaldwi-a (celui qui a un cheyaU en langue basque), et dont le nom signifiait aussi « dévoués, » florissaient chez la race aquitaniquo (1). Ils avaient un équivalent dans chaque peuplade gauloise. Leur condition leur permettait de jouir de tous les biens de la vie, en compagnie de ceux avec lesquels ils avaient conclu « pacte d'amitié » on de « fraternité ».

Les Amba^ies, attachés au service de la personne du patron, M semblaient comme subjects roturiers », dit Claude Fauchet. Le mot Ambactes {Ambacti) vient du celtique Ambaciy qui signifie serviteur, ministre (2), homme de condition libre, mais très pauvre, attaché au service d'un chef, conduisant son char et combattant à ses côtés (3). On a été trop loin en traduisant le mot ambact par celui d'esclave.

Nous pourrions presque comparer le Saldune et l'Ambacle au compagnon et à Técuyer servant, connus plus tard dans la chevalerie ; nous le pourrions d'autant plus que les dévoués gaulois avaient, eux aussi, un caractère essentiellement militaire : ils étaient des « protégés. »

Chacun cherchait, de proche en proche, un client à sa portée ; ce qui prouverait, sous certains rapports, l'existence en Gaule djune sorte de recommandation que les Romains ne voulurent ou ne purent détruire.

(1) Cœsar, De Bello galL, lib. III, cap. xxir.

(2) P. Pezron, Antiquité de la nation et de la langue des Celles ^ dans la Taù/e <ellique, in-1!?, 1703.

(3) Diod. Sicul.y lib. V, cap. xxix.

Le client était, à son tour, le patron de sa famille. On punissait d'une amende le maître qui le maltraitait; mais sa dépen-^ dance ne cessait pas plus en temps de paix que durant la guerre.

Dans certaines tribus, de colon volontaire le client devint serf de la glèbe, ménagé toujours par les chefs de clans qui s'assuraient ainsi de son dévouement en toutes circonstances.

Après les Saldunes, au-dessous même des Ambactes, on trouvait les Obœrati, .

Ces débiteurs, hors d*état de payer les puissants, se livraient à une servitude volontaire, lorsqu'ils avaient été mis à Fabri de leurs créanciers ou du fisc. Triste sort que celui des Obœrali ou insolvables.

Ce qui frappe en tout ceci, c'est la perte des bienfaits de I» liberté pour les gens que la misère accable. Les siècles ont passé, sans remédier complètement au mal.

Une foule d'étrangers, d'enfanls perdus, de déshérités, partageaient très probablement la condition des colons volontaires, qui ont formé la grande classe des paysans. Cette condition, bien voisine de la servitude, ils ne pouvaient la méconnaître ou* la violer sans réparation due au patron (1). Le rigoureux principe des lois de Howel, en vigueur dajis les îles de la Grande- Hretagne, s'appliquait sur le continent, selon toute apparence^ dans les questions de clientèle et de patronage.

Seulement, la population des villes, à cause de son industrie ou de son agglomération sur un point du territoire, jouissait il'un peu plus de liberté que celle des campagnes. Dans ces centres, le nombre et la valeur individuelle des individus étaient une sauvegarde contre les exigences d'une famille puissante (2). Quelque solidarité devait naturellement s*établir entre les membres d'un groupe, exposés aux mêmes rigueurs, et par conséquent intéressés à s'y soustraire.

(1) Howcl Dda, !!▼. I, ch. vi.

(:!) César, De Betio galL, lib. VI et VII, patsim.

Paysans ou citadins, les clients placés en dehors des classes privilégiées ne devenaient pas fatalement la propriété d'autruî.

Le laboureur et l'artisan restaient « hommes libres ». Quoique ne pouvant rien par eux-mêmes, et non admis dans le conseil national, ils n'étaient pourtant pas privés, on doit lo croire, de cette portion de droits qui se réfèrent purement à Tordre civil. Comme les druides et les chevaliers, ils obéissaient aux lois sur la protection, la transmission et la disponibilité des biens.

L'exclusion de la multitude ne se rapportait sans doute qu'à Texercice des droits politiques. Autrement, qu'aurait signifié pour eux la liberté ?

Un petit nombre d'esclaves proprement dits existaient en Gaule, quand, au contraire, beaucoup de gens y étaient réduits à l'état de servage dérivant de la clientèle ou du colonat.

Ils composaient le taeog^ où se trouvaient les fils désavoués par leurs pères, c'est-à dire illégitimes, les individus privés de leur patrimoine pour cause de mauvaise action, les étrangers venus d'un autre camp, et nommés aillt.

Le plus ordinairement, on devenait esclave par la captivité de guerre, comme dans l'Orient, aux temps les plus reculés.

L'esclave, ou plutôt le vaincu, que les peuples anthropophages mangeaient, était quelquefois gardé, conservé (^erva/Ms), réservé, quand le nombre des prisonniers était trop grand. II avait provisoirement la vie sauve. Quel bonheur relatif! Peutêtre il parviendra à s'échapper! Son vainqueur le considérait comme une provision, en le faisant travailler, cultiver la terre, soigner le bétail, ce qui était une chose vile et servile.

Voilà pourquoi, évidemment, tant de théologiens ont attribué à l'esclavage une origine divine ; pourquoi ils ont vu en lui une amélioration dans l'humanité, une aurore de civilisation, presque un bienfait.

Bossuet a même prétendu « que l'origine de la servitude vient des lois d'une juste guerre... L'un, qui est le maître, fait

la loi telle qu'il veut, et l'aulre, qui est Tesclave, la reçoit telle qu'on veut la lui donner. »

Le vaincu reste à la discrétion du vainqueur, dans Fétat de service {servitium) ou de servitude. Il travaille; d'après les vieilles idées théocratiques, il a son châtiment dans le travail, et, d'après les principes de la force brutale, il est condamné à l'obéissance.

Le vainqueur exerce sur le vaincu un droit absolu de commandement, le traite en bête de somme, en animal domestique; il en fait son outil, sa chose.

L'usage de vendre les prisonniers conquis sur Tennemi, au lieu de les tuer suivant la coutume antique, constitua un esclavage établi par le droit des gens, au nom de la pitié.

Esclavage essentiellement passager. Mais la vie des esclaves ne comptait point. Les druides sacrifiaient à la divinité des captifs, les plus jeunes et les mieux faits (1); ou bien les familles brûlaient des esclaves sur le cadavre de leur maître défunt.

Vers le temps de l'arrivée des Romains en Gaule, il est probable que, dans les sacrifices, on se contentait de faire à la victime une légère blessure et d'arroser Tautel avec son sang.

Souvent l'esclave s'enfuyait ; parfois son maître l'émancipait, l'armait pour qu'il combattît à ses côtés. Les captifs de guerre qui n'avaient pas réussi à briser leurs chaînes, ou qui n'avaient point été émancipés, engendraient des esclaves de naissance. Leurs enfants suivaient cette misérable condition.

L'esclave en général était dit caeth; l'esclave acheté, a brtiyner ; l'esclave par suite de délit, gwahawd; l'esclave acheté et non condamné, hebgwahawd.

Ce dernier se confondait presque dans le taeog^ que nous pourrions appeler la condition intermédiaire entre l'homme libre et l'esclave.

En résumé, sous le rapport de l'esclavage, la Gaule était en progrès sur l'antiquitégrecque et romaine, qui voyait dans l'es-

(1) D. Martin, Religion des Gaulois^ t. I, p. 49C.

clave UQ « atome non assimilé, non digéré » au sein du corps politique.

Au commencement des expéditions de César, des traSquants cisalpins suivirent les légions, firent la traite d'esclaves gaulois, et allèrent vendre des prisonniers dans diverses contrées. Le peuple-roi agissait au moins aussi cruellement à Tégard des captifs que les populations par lui déclarées « barbares ».

Dès Torigine, la Gaule renferma les éléments du servage, tel que nous le retrouverons développé durant le moyen âge.

En effet, les tribus vaincues y supportaient la corvée {cor/^ vekh, charge de corps) au profit des vainqueurs : impôt levé d'abord sur le travail manuel de Thomme, puis, dans les temps féodaux, sur certaines parties seulement de ce travail, parce que les serfs de naissance se multiplièrent, et que leur coodition vis-à-vis du maître s'améliora en raison de leur nombre.

Depuis, parmi les institutions profondément celtiques, on remarque les communautés de laboureurs qui détenaient et travaillaient des terres serviles dépendant des domaines possédés en propriété par des chefs supérieurs ou inférieurs.

La loi galloise décidait qu'une famille étrangère ayant demeuré] pendant quatre générations sur la terre d*un chevalier ne pouvait plus s'en aller, mais devait rester attachée à la glèbe, à la motte de terre.

Il y avait des propriétés grevées de tributs, et d'autres parfaitement libres.

C'étaient les bases des distinctions sociales.

m. — GAULE POLITIQUE ; DRUIDES, CHEFS MILITAIRES, CONSTITUTIONS

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