II. — roturiers; viuains; hommes de travail manuel
LEVÉE des pastoureaux. LES DÉSHÉRITÉS.
L'excès même des exigences féodales détermina Theureuse réaction de 1 émancipation.
Parmi les Français qui pouvaient la mettre à profit et reprendre la terre scrviJe 5 litre de terre tributaire, les uns se contentèrent de l'espèce de liberté qui s'offrait à eux, et ils défrichèrent courageusement les champs. Us acceptèrent sans arrière-pensée le nom et le rôle de roturiers {mpluarii)^ c'està-dire de défricheurs, d hommes qui rompent la glèbe. Ils rendirent fertiles les landes, les brandes ou bruyères, et les halliers, en se soumettant à un cens, en acquittant des redevances et des corvées, en payant un droit de rachat à chaque génération.
Les monastères à grandes menses en comptèrent beaucoup, plus peut-être que les seigneurs laïques.
D'autres roturiers, molestés par la bourgeoisie comme ils Pavaient été par les hautes classes, ne se contentèrent pas d'une
liberté du plus bas degré. Ils n'eurent pas assez de palience pour souffrir encore, pour attendre tranquillement des temps meilleurs. Ils envièrent à la bourgeoisie son succès incontestable. Eux qui n'étaient pas associés à un corps, et que Taffranchissemcnt n'avait pas pu transformer en bourgeois (1), se regardèrent comme laissés à l'écart, plongés à jamais dans les œuvres serviles, sans espérance de vaincre le mépris de leurs supérieurs.
Ils éclatèrent en révoltes, quelquefois avec la coopération d'individus de condition meilleure, qui se servaient de leurs bras pour obtenir davantage, qui voyaient en eux une clientèle; le plus souvent, ils s'agitèrent désespérément, sous la pression de la misère, commirent de fatales imprudences.
Profonde était la ligne de démarcation entre les villains et les bourgeois.
Ces villains, durs au mal, qui n'eussent pas été admis à croiser le fer contre les nobles dans des « joutes courtoises » ; ces villains, auxquels on refusait le droit, réser\'éaux gentilshommes, de combattre à cheval, de se servir du glaive, du haubert, du heaume et des chausses de mailles, se saisirent de n'importe quelles armes pour entrer dans les luttes sociales.
Changer leur sort, tel fut le but qu'ils poursuivirent violemment, sans pitié parce qu'ils étaient misérables, sans discipline parce qu'ils étaient ignorants. Ils portèrent l'armure des soldats mercenaires, la cotte de cuir, les étoupes aux jambes, le bouclier de cuir ou de bois, le bâton ou la massue sans nœuds et sans pointes (2).
Ou bien, ils transformèrent les instruments aratoires en objets d'attaque et de défense.
En maintes circonstances il arriva que les chefs communiers utilisèrent la force de ces gens. On leur promettait des avantages qu'on oubliait ensuite de réaliser à leur proflt. Aussi,
(I) Bréquigny, Préf. des Ordonn. de$ fois de France, (?) D'après Du Gange et HeaumaDOir.
après l'insurrection bourgeoise triomphante venait rînsurrection roturière, noyée dans le sang par les nobles et les bourgeois réunis.
Quelques comtes, par exemple ceux de Champagne, « se fiaient plus à leurs bourgeois et à leurs paysans qu'à leurs chevaliers » (1). Ils se faisaient aimer personnellement. Là, pas de révoltes.
Quelques abbés donnaient à leurs monastères Taspect d'une ruche, où ils usaient de façons paternelles. En ces lieux, la foi religieuse désarmait les villains.
Mais, sur d'autres points, le vent d'orage soufflait en furie. Il agitait des foules. En Provence, les troubadours chantaient : « Que ne commence-t-on vite le jeu où maint homme sera fendu, et maint haubert démaillé. )>
Un esprit d'insubordination continue s'empara des populations pauvres. Elles semblaient frappées de vertige, et elles obéissaient à une impulsion inéluctable pour conquérir Tégalité sociale. « La Marseillaise de ce temps, dit Michelet, chantée la nuit plus que le jour, fut peut-être un chant sabbatique. » Elle s'écriait :
Nous sommes hommes comme ils sont!
Tels membres avons comme ils ont!
Et tout aussi grand cœur avons I Ft tout autant souffrir pouvons :
Ne nous faut que cœur seulement.
Allions-nous par serrement :
Aidons-uous et nous défendonA, Et tous ensemble nous tenons; Et s'ils nous veulent guerroyer, Bien avons contre un chevalier Trente ou quarante paysans Maniables et combattants.
Ainsi chantait le trouvère Wace, en son Roman de Rou^ auxn° siècle.
(I; Chi^ntq. d'Aiàéric des Trots-Fontaines ^ in-4", Leipzig.
Six siècles plus tard, le journal les Révolutions de Paris devait répéter ces paroles, avec variante : « Les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux. Levons-nous. »
Ils se levèrent aussi, les déclassés du treizième siècle, les hommes du travail manuel aspirant aux jouissances de la vie! Une foule de pâtres ou « pastoureaux » se rebellèrent (1214) contre les seigneurs, pendant que ceux-ci combattaient, avec l'aide de Taristocratie bourgeoise armée, ou l'empereur d'Allemagne en Flandre, ou le roi d'Angleterre en Anjou.
Les pastoureaux proclamèrent l'égalité universelle, fondée par le Saint-Esprit. Au nom de la religion, interprétée à leur manière, ils s'élancèrent contre la noblesse du Berri, qui les dispersa et les écrasa aisément.
Trente-sept années après, nouveau soulèvement des pastoureaux, affectant toujours l'idée religieuse jointe à l'idée sociale. Cette fois, ils étaient commandés par un moine barbu, maigre et pâle, qui parlait très bien le latin, le français et Tnllemand.
Ce moine Jacob, le « maître de Hongrie, » avait parcouru les campagnes, prêché avec éloquence et fanatisme. Il s'élevait contre les vexations et le libertinage des seigneurs, en disant que « Dieu avait abandonné les nobles croisés à cause de leurs péchés. » Il prétendait avoir vu une apparition de Marie et des anges, avoir reçu mission d'assembler çà et là les pasteurs pour accomplir ce que n'avaient pu faire les orgueilleux chevaliers, pour délivrer la Terre-Sainte et venger le roi Louis IX, prisonnier des Sarrasins. Il tenait sa main toujours fermée, sa main où se trouvait, assurait-il, une cédule contenant les instructions de la Vierge.
Autant d'auditeurs, autant d'hommes, de femmes et d'enfants enrôlés sous l'étendard du maitre de Hongrie, du maître aux pastoureaux. Étendard symbolique, avec un agneau {innocence) portant la bannière de la croix {victoire).
La foule des pastoureaux, ayant cinq cents étendards sem* blables, dont quelques-uns représentaient la vision de la Vierge au moine Jacob, ne cessa de grossir. Elle parcourut la Flandre, la Picardie et Tlle-de- France.
Un moment vint où Blanche de Castille, qui protégeait les pastoureaux dans rcspérance de voir son fils délivré par eux, fut, sans qu'elle s'en doutât, non pas la protectrice de gens ayant la croix pour toute arme et ressemblant à des pèlerins inofTensifs, mais la providence singulière d'une centaine de mille hommes, parmi lesquels une masse de vagabonds, de libauds, de voleurs et de pillards, qui jouaient à tout propos de la massue, de la hache, de Tépée, de la pique et du bâton (1). En premier lieu, le mouvement avait été assez calme. La noblesse et le clergé ne s'y opposèrent pas. Le clergé y vit pourtant une hérésie condamnable.
Mais ensuite, comme il manquait aux pastoureaux des moyens de subsistance, et comme ils faisaient concurrence aux prêtres dans les chaires du royaume, les compagnons du maître de Hongrie ne lardèrent pas à effrayer la reine régente, le clergé, la noblesse et les magistrats. Ils commirent toutes sortes de violences, en distribuant des croix, en célébrant des mariages, en absolvant les pécheurs. Jacob déclama contre les évoques, les chanoines, les frères mineurs et prédicateurs, et contre la cour de Rome.
Le peuple, alors si crédule, se figura que le moine possédait le don des miracles, que les vins et les mets consommés par les pastoureaux augmentaient au lieu de diminuer.
Ces bandes sortirent de Paris, où Blanche de Castille les
avait bien reçues, où néanmoins elles avaient tué des prêtres.
Delà une d'elles entra dans Orléans (11 juin 1251), malgré
l'évéque et le clergé, qui l'appelaient « souricière du diable. »
Un pastoureau monta en chaire. Comme il parlait, entassant
(1) Selon Mail). P&ris et (jaillaumo du Nangis.
erreurs sur erreurs, un écolier de rUciversité lui dit : « Tais-toi, hérétique méchant et menteur, car tu trompes les innocents par tes fausses harangues. »
Aussitôt, la hache dun ribaud immola l'écolier (I). Un tumulte effroyable s'ensuivit.
Étudiants et pastoureaux en vinrent aux mains. La victoire demeura à ceux-ci, qui s'éloignèrent d Orléans sans que la généralité des habitants prit parti contre ces « précurseurs de TAnlechrist. »
Le peuple de Bourges fit bon accueil à la même bande, dont les désordres dans cette ville rappelèrent le tumulte d'Orléans.
Sur la plainte des évéques de France, Blanche de Castille retira sa protection aux compagnons du maître de Hongide. Les bourgeois aussi comprirent ses menées. Le moine Jacob et ses partisans durent quitter Bourges, dont la milice les poursuivit. Jacob fut tué aux «nvirons de la ville, avec quelques pastoureaux. Son cadavre servit de pftlure aux chiens. Le baiili de Bourges ordonna de pendre nombre de ces hommes, qui « avaient fait des pactes avec le diable et le soudan d'Egypte. » Le reste disparut.
Une autre bande, qui marchait vers Bordeaux, fut promptement dispersée, comme celle qui se dirigea vers Marseille. Ces vagabonds se sauvèrent à grand'peine, ou périrent du dernier supplice.
Le règne de l'égalité ne s'implanta pas encore sur la terre de France. Les Français pouvaient-ils même comprendre ce que c'est que l'égalité ?
Cette fermentation populaire troubla le pays. Dès le principe, elle avait été toute en faveur de la suprématie royale. Aussitôt qu'aux bergers se furent joints les « mal contents » de l'état social, bannis, esclaves, fugitifs, excommuniés, mer-
(1) Selon Mathiea PAris et GuilUame de Nangis.
cenaires et ribauds, les pastoureaux ressemblèrent aux antiques Bagaudes ; et ils furent les précurseurs des « jacquiers, » des insurgés ultérieurs, contre lesquels tous les pouvoirs, — royal, nobiliaire, ecclésiastique, bourgeois — combattirent au nom de Tordre politique, de la religion et de la propriété.
Au fond des perturbations sanglantes, on devine les causes prédisposantes du mal. Elles viennent des goûts de bataille qui existaient de temps immémorial chez nos ancêtres, où roo s'armait soudainement en voyant des bandes se former. Elles viennent du caractère impatient, irascible des masses; de leurs illusions, de leur crédulité, de leur facile égarement, de leur haine pour qui les a trompées. Elles viennent enfin de la force matérielle que peuvent acquérir les hommes adonnés aux professions manuelles, contenus par le travail, mais déchaînés quand le travail leur manque, ou est insuffisant pour les faire vivre.
L'histoire doit relater tous les événements qui ont nui ou servi aux développements de la liberté. Elle instruit ainsi les hommes du présent et de Tavenir, ceux qui ne sont pas aveuglés par des systèmes préconçus.
Dès le treizième siècle, les violences se manifestèrent. Plus la bourgeoisie paraissait satisfaite, et plus son rôle politique se dessinait, grâce aux parlements dont nous ne larderons pas à parler, moins les déshérités se résignaient à accepter la situation déplorable qu'ils subissaient encore.
Les uns par misère, les autres par goût du désordre, d'autres encore par entraînement, exhalaient leur fureur aussitôt qu'une cause de troubles se présentait. Chaque soulèvement, motivé ou non, recevait leur appoint populaire. Ils se tenaient et ne cessèrent de se tenir plus tard à la remorque de Taristocratie bourgeoise, quand celle-ci remua.
Puis, lorsque les riches obtenaient un triomphe et s'estimaient heureux de leur valeur municipale, les mécontents continuaient leur « ribauderie, » dans les villes et les campagnes. -
Les documents contemporains nous les monlrent sous plusieurs faces, tantôt comme villains en colère pour leur propre compte, tantôt comme gens à la solde des ambitieux puissants.
Une disette commençait -elle? on voyait ces mécontents pendre les boulangers. Quelque hérésie se traduisait-elle en lutte armée? on les voyait prendre rang parmi les sectaires ou les persécuteurs, et souvent changer de camp selon la valeur des soldes. Une guerre privée existait-elle? on les voyait contribuer à la défense ou au siège des châteaux, afficher ensuite leur esprit d'indiscipline et abuser de leurs armes, suivant l'exemple de beaucoup de chevaliers.
Si les Bordelais se révoltaient (1302), en chassant de leur ville la garnison française, les hommes d'aventure couraient vite les aider.
A Sens, une insurrection survint (1315) parmi les paysans, qui se choisirent entre eux des chefs auxquels ils donnèrent, dit-on, les titres de roi, de pape et de cardinaux. Ces chefs, imitant les pastoureaux, prononcèrent l'absolution de gens que Tarchevêque avait excommuniés, forcèrent les prêtres à leur dire la messe et à lem* administrer les sacrements (1).
Dans l'Artois, un soulèvement eut lieu (1316) contre Mathilde, belle-mère de Philippe le Long. Le menu peuple ne manqua pas dV être mêlé, au moins pour partie.
Enfin, en 1320, les pastoureaux reparurent, et leur marche à travers le royaume fut signalée par de nombreux excès. Albi et Carcassonne souffrirent de leur présence : ils exterminaient les Juifs, quand les magistrats et les prêlres demandaient qu'on les exterminât eux-mêmes.
Des causes fréquentes de désordres s'offrirent aux déshérités, pendant l'époque féodale.
On va recoiinaftre que ces hommes n'avaient pas toujours tort ; que souvent la faim fut pour eux une mauvaise conseillère ;
(1) Continuateur de Ntogi».
que le désespoir en enlraina beaucoup dans Tablme; que le Parlement et les Étals généraux ne s'intéressèrent point à leurs misères, ou s'en occupèrent insuffisamment.
III. — COMM LANCEMENT DE LA LIBERTÉ rOLITIQUE. LÉGISTES. CAS ROYAUX. DÉGÉNÉRESCENCE DES JUSTICES FÉODALES.
La liberté politique, celle qui exerce ses rapports du gouvernement au sujet, celle dont les assemblées germaniques semblent avoir contenu le germe, commença par TinstitutioD des communes, les affranchissements de quelques territoires, les lettres de bourgeoisie du souverain, la formation des juges royaux, la création des parlements et les convocations d'Etats généraux.
Pour les trois derniers points, les légistes eurent une grande influence, opposée à celle de la noblesse et du clergé, et constituant les principales forces de la haute bourgeoisie.
Ayant obtenu peu à peu les emplois de judicature, d'administration et de finance, interdits à la noblesse et au clergé (1), les légistes organisèrent par la justice le pouvoir absolu, dont ils devinrent les soutiens. Ils substituèrent le despotisme du monarque à Tindépendance féodale. Ils remplacèrent la procédure des cours baroniales, qui avaient le mérite de la clarté, par des écritures compliquées.
Aux tribunaux de Tlnquisition ils prirent les formes et les témoignages ténébreux. Us se firent les champions d'un gouvernement plus dur que les précédents. Après avoir mené sagement la France, aux douzième et treizième siècles, ils en devinrent les tyrans.
En s'appuyant sur le droit romain, ils ressuscitèrent la fiscalité des Empereurs. Pour Évangile ils adoptèrent les Pandectes.
(1) Ordonn.t t. 1", p. 78, 316; 0/tm, t. II, p. 369.
Scripium est, c'est écrit, fut leur réponse à tout, pour briser, loi en main, Fédifice social, — pontificat, féodalité, chevalerie. Avec des textes falsifiés, contournés, intervertis, cités à tout propos, minutieusement évoqués, impitoyablement logiques, poussés jusque dans leurs dernières conséquences, iU mirent la justice au service de la politique et aux ordres du roi.
Ils régnèrent. Enguerrand deMarigny, chambellan, trésorier ,^ capitaine de la tour du Louvre, « coadjuteur et gouverneur de tout le royaume de France, » ressembla à un « second roi (1). » Les Marigny étaient des légistes.
Puis, quand Philippe le Bel eut expiré, quand Theure de 1» réaction sonna, quand Taristocratie féodale reparut tout à coup pour un temps, quelle hécatombe de ces parvenus ! A la torture Pierre de Latilly, chancelier de France, et Raoul de Presles, avocat du roi au Parlement I Au gibet Enguerrand de Marigny, et Pierre de Fremy, ministre de Charles le Bel ! A la question» Gérard de la Guette, ministre de Philippe le Long !
La royauté sacrifia ces hommes de volonté au mécontentement irraisonné des populations ou à la haine des grands vassaux. Elle eut des faiblesses, et les fondateurs de Tautorité royale, les plus hardis ministres de cette époque^ n'échappèrent point à la destinée des révolutionnaires agissant sans égards pour les intérêts et les oppositions.
Ici commence le chapitre des ingratitudes royales, ici se montrent déjà les fluctuations de cette politique bourgeoise ,^ tantôt s'accorda nt avec les masses, tantôt unie aux privilégiés, suivant les circonstances et les besoins de son ambition.
Les débuts des légistes dans l'arène ouverte furent très difficiles. Ils y éprouvèrent de terribles chocs, comme nous venons de le voir. Mais leur œuvre ne pouvait pas périr avec eux. Elle avait des côtés très sérieux, inconsciemment progressifs, appropriés aux aspirations des Français de ce temps.
(I) DerD. Guidonis, Vita Ctemenli V, dans Balaze, p. 82.
Le dernier effort de la féodalité ne devait pas durer, dans le combat à mort du baron et du légiste. Celui-ci 8'appuyait sur les forces vives de la nation, sur le peuple et le roi. Si le juriste avait agi tyranniquement, par contre il avait travaillé à fondre ensemble les divers éléments de la législation du moyai âge, et à constituer une patrie.
Avec quelle sollicitude les légistes avaient multiplié les « cas royaux, » c'est-à-dire tout ce qui, par la coutume et par le droit, peut et doit appartenir exclusivement à un prince souverain, au « souverain fieffeux ! »
Désormais, tout individu qui <( s'avoue du roi, » qui est « bourgeois du roi, » fait de sa cause un cas royal. Le seigneur perd sa justice, quand un procès survient entre son vassal et lui; il perd toute juridiction sur son vassal, quand il a dénié justice à celui-ci (i). Un procès touchant les monnaies, un procès entre le clergé et ses avoués, sont des cas royaux. Les légistes adoptent cette maxime : « Ce qui plaft à faire au roi doit être tenu pour loi, » que Loisel, plus tard, traduira ainsi : « Que veut le roi, si veut la loi. » (2) Le roi exerce la souveraineté générale; toute justice va émaner de lui.
Les légistes ont sapé, par des institutions judiciaires nouvelles, Tancien édifice de Taristocratie épiscopale et baroniale.
Un jour, le comte de Champagne se plaint à Louis X, et demande une définition du cas royal.
Réponse : « Cas royal est celui qui appartient à prince souverain et non à autre. »
Pour apprécier le bienfait de Tunité judiciaire, il faut se rappeler que, pendant Tapogée du régime des fiefs, les hôtes du château, de la maison du riche bourgeois, de la boutique, de 1 habitation rurale, que toutes les classes de la société féodale, en un mot, étaient justiciables de différentes cours, et qu'elles obéissaient à différentes coutumes.
(1) Beaumanoir^ ch. LXI, § 71.
(2) Antoine Loisel, Institutes coutumiéreté
Le droit de justice, — haute, moyenne, basse, — était un attribut de la souveraineté, et appartenait à chaque seigneur. La juridiction était une dignité par laquelle les seigneurs avaient le <( pouvoir de faire justice des meffaits et plaintes qui sont faits en leur terre (1). »
Le droit de juger devint héréditaire, ainsi que le fief ; les femmes, même, avaient le pouvoir de juger. « La justice est patrimoniale, dit Loisel, c'est-à-dire que les seigneurs ont le domaine et la propriété de leurs justices : d'où il résulte qu'elles peuvent être vendues et qu'elles sont héréditaires comme les autres biens. »
Lorsque des contestations s'élevaient entre les vassaux et le suzerain en raison des relations féodales, la justice était rendue par les pairs du vassal ; lorsque ces contestations s'élevaient sur une atteinte portée par le suzerain à quelque propriété du vassal autre que son fief, il appartenait au vassal supérieur de juger. Lorsqu'il s'agissait des actes de la vie civile et criminelle, entre les subordonnés du suzerain, la justice seigneuriale s'exerçait avec plus ou moins d'autorité, selon le degré de puissance reconnue aux a propriétaires » du droit de justice.
Justice et propriété étaient des mots corrélatifs, en droit féodal. L'une et l'autre constituaient un patrimoine. Poientia, qui voulait dire pouvoir, signifiait aussi potence^ en basse latinité.
A l'exclusion de toute juridiction seigneuriale ou ecclésiastique, les cas royaux comprirent, en matière civile, toutes les causes réservées aux parlements ou aux baillis.
Chacun de ces cas fut une conquête sur la féodalité.
Successivement, la royauté arrache à la justice seigneuriale les affaires relatives à la propriété ou aux revenus du domaine de la couronne, aux chemins publics, aux impôts du souverain, aux rues et fortifications des villes, aux deniers patrimoniaux
(1) J. BoatilUor, Somme rurale, tit. lit, § 1, Des Juridictions •
2i-2 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
OU d*octroi des communes, au\ terres sans possesseur; — plus, les droits d'aubaine, de déshérence, de confiscation et de patronage. En 1315, une déclaration abolit le droit d^aubaine, par lequel l^État hérite de tous les étrangers qui meurent en France. Car le roi se déclare « seigneur des aubains (I). » Comme tel, il s'empare de leur héritage.
Il ne faut pas qu'à Tavenir la hiérarchie féodale se forme autrement que sous Tœil du souverain, de l'autocrate, devenu une clé de voûte, si Ton peut s'exprimer ainsi. « Duc est la première dignité, puis comtes, puis vicomtes, puis barons et puis châtelains, et puis vavasseurs, et puis citoîens, et puis vilains (2). »
Du roi an vilain, )a chaîne est complète, avec domination suprême du premier.
Aussi la royauté arrache-t-elle encore à la justice féodale les créations de terres en duché-pairie, marquisat, comté ou baronnic ; — les concessions de privilèges à des villes, communautés ou universités; — les lettres d'émancipation, d'armoiries, de grâce, de réhabilitation, de commutation de peine; — la surveillance de la discipline et de la police extérieure du clergé; — la collation des bénéfices; — les causes des pairs, des ducs et autres privilégiés; — la police générale des forêts et des rivières ; — les constatations sur les baptêmes, mariages et sépultures, etc.
En matière criminelle, on classe parmi les cas royaux les afi'aires de lèse-majesté, de sacrilège, de rébellion envers les agents du souverain ; — les assemblées illicites et les séditions; — la falsification des monnaies ou du sceau royal ; — les diverses atteintes à la propriété publique, Thomicide prémédité, le duel, le vol sur les chemins du roi, les exactions des seigneurs sur les vassaux ; — les crimes de concussion, de péculat, de simonie, etc. Voilà le total des cas royaux, depuis Tordonnance où Philippe*
(1. ÉlafflissemenlSf cli. li.
(,2 De Laurièrc, Hec, d*Ord,j t. I, p. 277.
Auguste en énumère quelques-uns (1190), jusqu'à l'ordonnance rendue par Louis XIV en 1670.
Conséquemment, les justices seigneuriales perdront chaque jour du terrain en face de la royauté. Elles n'existeront plus que comme des exceptions, et tout à fait amoindries en 1789, lorsque la nation assemblée les supprimera, aux applaudissements de la nation presque entière.
Entre les légistes et le roi, une sorte de contrat tacite est conclu. La magistrature, municipale ou civile, devient la plus ferme colonne de la monarchie. A la fin de 1228, les magistrats de toutes les communes jurèrent de défendre le roi, sa mère et ses frères contre tous. C'était à l'époque où une ligue des seigneurs mettait en péril la régence de Blanche de Castille.
Louis IX, il est vrai, ne laissa aux juges ayant offices que la justice contentieuse ; par contre, il n'hésita pas à placer le droit au-dessus de la souveraineté royale.
Ce bon exemple ne fut pas toujours suivi par ses successeurs, plus ou moins jaloux de leur omnipotence, résultant à la fois de la volonté et du caprice du maître^ de la crainte et de la serviUté des sujets.