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VI. — AGITATION INTELLECTUELLE AU MOYEN AGE

Les chartes des communes, les aiTranchissements à divers degrés dans les campagnes, la Trêve de Dieu remédiant aux guerres privées, Taifaiblissement des justices seigneuriales, Taccroissement de la juridiction du souverain, l'admission du tiers étal aux assemblées nationales, tels furent les actes ofB-

ciels qui contribuèrent le plus à Textinclion du gouvernement féodal.

n même temps les populations- se civilisèrent, les mœurs s'adoucirent, Tinstinct politique se maniresta dans la bourgeoisie, et les hommes de condition libre qui jusqu'alors avaient été de simples cultivateurs ou d'obscurs artisans, acquirent des connaissances d'un ordre supérieur.

Une grande agitation intellectuelle, qui se produisait en dehors des faits de gouvernement, préparait aux premières luttes entre les forces actives de la nation, la royauté, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie et les Français voués au travail servile.

S'iuspirant des audaces d'Abailard, tous les esprits hardis, tous les novateurs espéraient faire triompher la liberté des opinions religieuses.

Toujours Tautorité de TÉglise l'emportait; mais le goût des discussions sur la discipline, et même sur le dogme, gagnait irrésistiblement les gens lettrés, clercs ou laïques.

Au milieu des subtilités se glissaient quelques principes de libre examen. L'hérésie, aux prises avec l'orthodoxie, ne manquait jamais de combattants.

Abailard avait dit « qu'il fallait comprendre avant de croire, que le chemin de la vérité était dans le doute méthodique, que le trafic des indulgences était indigne. »

L'Université, munie de sérieux privilèges, ayant seule le droit d'enseigner, non soumise aux juges ordinaires, possédait un groupe de professeurs dont quelques-uns ne reculaient pas devant des hardiesses religieuses et politiques ; elle dirigeait une foule d'écoliers dont la turbulence montrait aux masses des exemples contagieux.

Cela avait lieu malgré Tesprit de l'Université, qui, à peine créée, s'adjoignait des libraires jurés, placés sous sa surveillance (1), ne pouvant mettre en vente ou louer aucun livre

(Ij Ordonn. royale de 1275.

qu'il n'ait été préalablement soumis à son approbation, qu^elle ne Tait corrigé et taxé. Les libraires devaient observer ses statuts <( sous l'hypothèque de tous leurs biens et garantie de leurs corps. » Assujettis au serment, ils versaient un cautionnement de 100 livres.

De prime abord, une censure sévère existait. On la bravait souvent. La science acceptait le combat; elle anoblissait les hommes en les illustrant, et par elle s'émancipaient bien des pauvres. Quelquefois les écoliers critiquaient les actes du pouvoir, sans dédaigner Tapprobation de la foule, sans craindre de Tagiter.

Plusieurs écrivains s'exprimaient librement sur toute chose, en n'écoutant que leur inspiration.

Après Tannée 1240, Jean de Meung, surnommé Clopinel (boiteux), de famille noble, touchait à l'esprit philosophique et multipliait les témérités à l'endroit de la religion, de la morale, de la politique, de la société. Il les noyait dans des descriptions cyniques. Il expliquait ainsi Torigine de la royauté :

« Ung grant vilaia entre eus oslurcnt, Le plus ossn do quau (tous ceux) qu'ils furent, Le plus corsu et le greignor (plus grand) Si le firent prince et seignor (1). »

Cela se rapprochait nn peu de la Marseillaise du Roman de Rou, par Robert Wace.

Jean de Meung ajoutait : « La force du roi ne vaud deux pommes contre la force d'un ribaud... Quand le peuple voudra, il abandonnera le roi, et le roi restera seul (2). »

Moins violent que Jean de Meung, Jacquemard Gelée, honnête Flamand, auteur de Renart-le-Novel^ achevé en 1288, signalait néanmoins les vices des grands, les dangers de la royauté, si elle cédait aux mauvais conseils d'Orgueil et de Ba-

(1) Roman de la Rose^ éd. Méon, t. II, p. 260.

(2) Roman de la Rost,

rai ; et les abus de l'Église, que la surcharge de pouvoir et de richesse exposait à sombrer.

Rulcbouf, plébéien, enfant de Paris, gourmandait aussi les ecclésiastiques de France (1), s'attaquait aux couvents d'hommes et de filles; il se riait des colères du clergé régulier.

Tel poète reproduisait les plaintes du paysan qui menait sn charrue, et les médisances du bourgeois contre le seigneur; tel autre parlait des chartes communales violées, du prince faux monnayeur, de Tévèque simoniaque.

Le mot de pamphlet n'était pas connu,maisla chose existait déjà dans les sirventcs et les autres pièces de vers satiriques, dans les écrits dont les sujets ne semblaient guère comporter la violence. « Dieu, quand il eut créé le monde, dit un trouvère, y plaça trois espèces d'hommes : les nobles, les ecclésiastiques et les vilains. 11 donna la terre aux premiers, les décimes et les aumônes aux seconds, et condamna les derniers à travailler toute leur vie pour les uns et pour les autres (2). »

Un jour dans une harangue, un autre jour dans une lettre, tantôt dans un dialogue, tantôt dans une chronique, des allusions sanglantes étaient adressées aux puissances politiques et religieuses.

Sous Philippe de Valois commença l'appel comme d'abus, plainte contre les juges ecclésiastiques ayant excédé leur pouvoir, ayant entrepris contre la juridiction séculière ou contre les libertés de TÉglise gallicane.

Or, toutes les libertés de l'Église gallicane roulaient sur deux principes, — l'autorité de l'Église est purement spirituelle, la plénitude de la puissance du pape est soumise, en plusieurs cas, au jugement des conciles universels.

Les polémiques soulevées à ce sujet contribuèrent à entretenir dans les esprits le goût de la critique, à diminuer l'obéissance passive aux actes de l'Église et de l'État.

(I) Confiti. deGuiil, de Tyr, Coll. Guizof, t. XIX, p. \h'. 3) Lcgrand d'Aussy, Fabliaux, t. H, p. 357.

Très minime était le nombre des lecteurs ; mais on se communiquait (le vive voix les nouveautés du jour, et les adhérents ne tardaient pas à foisonner, en exagérant les aiaximes avancées, en cherchant à les pratiquer.

Des paroles on pouvait d'autant plus aisément passer aux faits que les armes n'étaient plus le privilège exclusif des nobles; que le mouvement des communes avait enlevé aux roturiers la peur des combats; que Ton se plaisait aux exercices militaires, et que Fidée de repousser la force par la force germait depuis longtemps dans le cerveau des gouvernés.

Bien des hommes qui n'étaient plus serfs ne savaient que faire de leur liberté. Les uns se mirent à la suite de prédicateurs mendiants, d'illuminés, de a Beghards, r> « Béguins a ou « Fralricelles, » rejetant toute autorité établie, 'toute loi civile écrite, bravant les prisons ou les bûchers jusqu'à l'arrivée « du règne du Saint-Esprit; » les autres montrèrent une grande animosité contre leurs anciens maîtres, en attribuant à Taviditédes seigneurs, à leur mauvaise foi, la cause de leurs déceptions, des obstacles qu'ils rencontraient dans leur nouvelle condition.

L'arislocralie, au lieu de leur venir en aide durant cette transition difficile, redoublait d'orgueil et de mépris pour le roturier, regardé par elle comme appartenant à une classe inférieure. De là des explosions terribles en Languedoc et en Provence ; des insurrections comprimées au midi, mais prêtes à reparaître au nord et à Paris, sous toutes sortes de noms et pour toutes sortes de causes.

L'ignorance d'une part, et, d'autre part, le désespoir, u'ont cessé de troubler plus ou moins profondément, depuis cotte époque, la quiélude de la monarchie absolue en France.

Ces troubles ont surgi des événements intérieurs ou extérieurs, notamment de la lutte avec les Anglais qui, pendant un siècle, a forcé nos souverains aux sacrifices d'hommes et aux coa-

tinuelles demandes de subsides. La rivalité de la France et de rAnglelcrre détermina chez nous des situations critiques, des excès de maux qui engendrèrent les actes d'héroïsme contre les étrangers, et aussi les actes de rébellion contre les dilapidations des gouvernants.

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