‹ Histoire de la liberté en FranceChapitre 38 sur 72 · II. — RÉVOLUTION BOURGISOISE; SES DÉVIATIONS · texte numérisé non relu

II. — RÉVOLUTION BOURGISOISE; SES DÉVIATIONS

Une querelle fit jaillir celte étincelle. Le trésorier Jean Baillet, familier du duc de Normandie, refusait de payer certaines fournitures à Perrin-Marc, valet ou apprenti d'un changeur. Perrin-Marc rencontra Baillet dans la rueNeuve-Saint-Merri, et réclama violemment le prix de la vente. Le trésorier sourit, parait-il, nargua son créancier. La querelle aboutit à un meurtre : Perrin-Marc tua Baillet d'un coup de couteau à Taisselle, et il se réfugia dans l'église de Saint -Merri, qui Jouissait du droit <l'nsile.

Aussitôt Robert de Clermont, maréchal de Normandie, accompagné du prévôt royal et d'une troupe d'hommes d'armes, vint, par ordre du Régent, s'emparer du meurtrier, après avoir brisé les portes de l'église. Perrin-Marc fut conduit au gibet le lendemain.

Les bourgeois et les prêtres, alors, s'entendirent, dans leur commune indignation, ceux-ci parce que Ton portait atteinte à leurs immunités, ceux-là parce qu'on avait violé l'ordonnance des États de mars 1356, enjoignant à tout individu de courir sus à quiconque tenterait d'exercer l'odieux droit de prise.

L'évèque de Paris excommunia Robert de Clermont et sa compagnie. Il exigea qu'on lui rendit le corps du supplicié. Puis, pendant que le duc de Normandie célébrait pompeusement les funérailles de Baillet, les bourgeois et les dercs faisaient à Perrin-Marc des obsèques non moins solennelles dans Saint-Merri, en présence de Marcel, de ses amis, et probablement de sa confrérie de Notre-Dame.

Le jeudi matin, 22 février, on sonna le tocsin à la cathédral9«

Les hommes des métiers s'armèrent, se réunirent autour de Téglise de Saint-Éloi, en la Cité, avec le chaperon sur la tète, mi-parti de rouge et de bleu, et un /erm^iY (agrafe) en argent, ou en métal moins précieux, au-dessous duquel on lisait : « A bonne fin ! En signe cV alliance de vivre et mourir avec le prcvost contre toutes personnes! »

Plus de trois mille hommes marchaient sous les ordres de Marcel.

Devant eux passe Regnault d'Acy, avocat général au Parlement, un des conseillers du Régent. La foule le reconnaît et le tue. Sanglant prélude d'une complète insurrection.

De Saint-Éloi, tous les hommes armés se dirigent vers le palais, demandant qu'on les introduise près du Régent. Une poignée d'entre eux, ayant Marcel à leur tète, parviennent sans résistance jusqu'à la chambre à coucher du prince, entouré de quelques conseillers, parmi lesquels ils voient plusieurs officiers mis en jugement par les États.

Etienne Marcel, d'un ton plein d'aigreur, invite le Régent à veiller sur la France, sur le peuple qui souffre par les Anglais et les compagnies ravageant tout dans les environs (1).

Pâle, irrité, le Régent semble prendre conseil de Jean de Conflans, maréchal de Champagne, et de Robert de Clermont, maréchal de Normandie, placés à ses côtés. Puis il répond :

« C'est à ceux qui reçoivent les profits de pourvoir à la défense du royaume. »

De répliques en répliques, on arrive aux récriminations.

« Ne vous étonnez pas, Sire duc, car il est ordonné, et il convient qu'il soit fait, » s'écrie tout à coup Marcel, qui se tourne vers ses hommes en ajoutant :

« Faites en bref ce pour quoi vous êtes venus ici. »

A ces mots, les insurgés s'élancent sur les maréchaux de Champagne et de Normandie, qu'ils massacrent, le premier

(1) J. Froissart.

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près du lit du duc, le second dans une chambre voisine.

Cette scène tragique a effrayé conseillers, chambellans et valets, qui s'enfuient et laissent le Régent seul avec les meurtriers. Le prince, saisi de terreur, la robe ensanglantée, tombe à genoux, demande grâce de la vie.

« Vous ne courez aucun risque, lui dit Etienne Marcel ; prenez mon chaperon. »

En échange, le prévôt place sur sa tête le chaperon du Régent, qui est de brunette noire à franges d'or, et il le garde toute la journée, en signe d'alliance avec le prince, dont il vient de punir les plus perfides conseillers.

Marcel protégeait le Régent ; l'insurrection avait changé les rôles. Le prévôt, justifiant sa conduite, déclara qu'il avait agi pour le salut public, contre des gens « faux », mauvais et traîtres. Il invita le peuple à le soutenir; et des milliers de voix crièrent : « Nous avouons le fait, et nous le soutiendrons! » Il affirma devant le Régent que la mort des maréchaux était nécessaire. Marcel alléguait la raison d'État, à l'exemple des souverains qui tant de fois l'avaient invoquée pour commettre des crimes.

Le prince promit d'approuver les faits accomplis. Il porta le chaperon mi-partie, lui et les gens de sa maison, de même que les officiers publics et les membres du Parlement. On ne pouvait avouer plus humblement la défaite, ni se soumettre plus servilement à la dictature du prévôt, chef des bourgeois.

Il est vrai que le duc de Normandie craignait fort les menées de Marcel en faveur du roi de Navarre, et qu'il se sentait incapable de résister en ces circonstances critiques.

Avait-il tort ? Quelques jours après les meurtres de Jean de Conflans et de Robert de Clermont, Charles le Mauvais accourut, appelé par Marcel, son « bon homme et spécial ami. »>

Charles le Mauvais logea à l'hôtel de Nesle, près des Augustins.

Désormais, ayant sous la main les deux prétendants rivaux, le prévôt pouvait tout obtenir du Régent, tremblant qu'on ne

mit son cousin à sa place. Marcel exigea du roi de Navarre une réconciliation sincère avec le duc de Normandie. Enfin il resta maître de la position, pendant que Tun et l'autre faisaient semblant de s'aimer; pendant que Tévèque de Laon, Robert de Corbie, « gouvernait tout» (1), et que plusieurs anciens membres de la commission des trente-six signifiaient chaque jour leurs volontés au régent.

Celui-ci, enfermé dans le Louvre, surveillé, ne possédant réellement aucune liberté, ne pensa qu'à la fuite. Philippe le Repenti fut décapité le 19 mars aux halles, pour avoir essayé, avec plusieurs compagnons, de « le mettre hors de la puissance et des mains de ceux de Paris » (2), et, le 25 du même mois, le Régent parvint à s'échapper de la capitale.

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