III. — RÉACTION. LUTTE SOCIALE. JACQUERIE. GRANDES COMPAGNIES
Plusieurs villes adhérèrent à la révolution bourgeoise de Paris; un plus grand nombre refusèrent de porter le chaperon rouge et pers, et ne pardonnèrent pas aux bourgeois d'avoir supplanté les nobles.
Les États de Senlis, de Provins, de Vertus, de Meaux et de Compiègne formèrent successivement une représentation des provinces en faveur du Régent, qui parut à Senlis, puisa Provins (10 avril), enfin à Compiègne, où les États généraux furent convoqués pour le 4 mai.
Cette assemblée donna le signal de la réaction, tout en acceptant la plupart des réformes, tout en faisant percevoir par des députés des États l'aide considérable qu'elle s'empressa de voter. Sa modération n'exclut pas toute indépendance.
L'évêque de Laon fut forcé de s'enfuir, pour ne pas être tué par quelques hommes nobles, et en plusieurs endroits les bour-
(1) Gran/es ChroniqiteSt p. 98.
(2) Id. id.
geois eurent à combattre contre les hommes d'armes du Régent.
Deux gouvernements se trouvaient face à face : celui du Régent et de la noblesse, que soutenaient les états provinciaux; celui d'Etienne Marcel, qui était tout entier dans Paris, multipliait les moyens de défense contre le duc de Normandie et ses partisans, prenait à sa solde des compagnies de Navarrais et de Brabançons, et envoyait à Avignon louer des « brigands » (1), engager Arnauld de Cervoles, surnommé « l'Archi-prêtre », terrible chef de bandes qui avait pendant trois années ravagé la Provence.
C'est que le Régent menaçait Paris, et que Marcel, aux abois, ne savait trop comment résister. Arnauld de Cer\'oles reçut son argent, mais ne quitta pas Avignon.
Le prévôt avait en vain pressé TUniversité d'implorer pour la ville de Paris la clémence du duc de Normandie.
Le Régent, se sentant plus fort que le dictateur parisien, proposa aux habitants une amnistie, à condition qu'ils lui livreraient Marcel « pour faire d'eux à sa volonté », mais en assurant qu'il ne les punirait pas de mort.
Si les bourgeois refusèrent, cela ne les empêcha pas de murmurer à cause du siège de leur ville. Une bonne partie d'entre eux reprochaient à Marcel son orgueil, et ils inclinaient à la soumission.
Cependant, au moment où la noblesse représentant la réaction et la bourgeoisie, soutien des prétentions communales à Paris^ s'apprêtaient à se combattre, une effroyable levée de boucliers survint.
Peu importait aux populations rurales qu'Etienne Marcel avec le roi de Navarre tint en échec le Régent. Leurs intérêts, invoqués d'abord par les Étals, n'occupaient plus les chefs bourgeois, et, seule, la question de gouvernement politique était agitée depuis 1356.
(1) D*après Froissart et Secousse.
Les paysans, lyrannisés par les seigneurs qui les torturaient à plaisir, les ruinaient, les tuaient sans pitié ; les paysans, victimes (les maux de la guerre entre l'Angleterre et la France, malmenés par les soldats et les bandes ; les paysans, sur qui tout le monde avait frappé, comme sur des bétes tombées sous la charge, crurent qu'il leur était permis de se soulever contre la noblesse, et de se venger.
La « Jacquerie » sévit dans la plus grande partie de la France.
« A cette époque, dit le continuateur de Nangis, les nobles, pour tourner en dérision la simplicité des paysans et des pauvres gens, leur donnaient le nom de Jacques Bonhomme. De là vint que, cette année (1356), les paysans qui se montraient à la guerre inhabiles au maniement des armes furent en butte aux risées et au mépris de leurs compagnons, et reçurent de ceux-ci le sobriquet de Jacques Bonhomme.
« On ne les connut plus que sous ce nom qui, dans la suite, servit fort longtemps, parmi les Anglais et parmi les Français, à désigner la classe entière des paysans. »
Le mot Jacques était, au xiv* siècle, un prénom frappé de ridicule, comme Benoit (d'où notre mot benêt, forme normande de Benoît), au moyen âge, comme Jean, de nos jours : Jeanjean,. conscrit.
Par extension, le mot jacque désigna une pièce de l'habillement que les paysans portaient à la guerre, sorte de chemisette d'étoffe ou plastron couvrant le buste et rembourré de laine^ d'éloupe, de coton ou de soie. Le jacque était l'armure défensive par excellence des vilains, comme le haubert était celle des chevaliers.
Le paysan avait supporté les mépris; puis, dans ses complaintes, il avait protesté, il avait un peu menacé les nobles pillards :
Cessez, cessez, gens d'armes et piétons, De piller et manger le Bonhomme, Qui de longtemps Jacques Bonhomme Se nomme.
Mais les pilleries avaient contiaué. Les nobles, plus forts, avaient multiplié les violences, sans prendre garde aux menaces.
Alors Jacques Bonhomme s'était fâché. Il avait sondé ses reins et pesé les chances d'une lutte armée.
Les nobles disaient : « Oignez vilain, il vous poindra ; poîgoez vilain, il vous oindra. » Ils n'imaginaient pas la force multiple des masses, ni surtout leur résistance organisée. A peine croyaient-ils à l'entente effective des bourgeois, sur lesquels ils exerçaient une certaine influence en les admettant au partage de quelques privilèges.
Mais les temps troublés firent naitre des audaces imprévues. Le mouvement des États généraux ne réalisait pas toutes les espérances qu'il avait inspirées. Le vilain, comme le Bagaude gallo-romain, prit sa faux et son pieu ferré, pour payer aux nobles un arriéré de plusieurs siècles. Il sentit qu'on l'oubliait, dans les assemblées nouvelles, et que son affranchissement, commencé aux douzième et treizième siècles, entravé au quatorzième, était encore très incomplet.
A côté de la luUe politique s'établit une lutte sociale. Celle-ci, conséquence de celle-là. La lutte sociale s'est représentée à diverses époques de notre histoire, toutes les fois que les hommes des classes infimes ont été considérés comme simples instruments de la bourgeoisie, mis de côté aussitôt après les jours d'action violente.
La misère engendra Tinsurreclion rustique de 1358. Cette misère provenait principalement du faitdes Grandes compagnies qui ravagèrent les provinces, sous Philippe de Valois et sous Jean II, surtout après la désastreuse bataille de Poitiers.
Naguère Henri II, roi d'Angleterre et possesseur de l'Anjou, avait employé des soldats mercenaires appelés « Brabançons, » parce que la patrie de beaucoup d'entre eux était le Brabant, et « Cotlereaux, » parce qu'ils se servaient de longs couteaux ou dagues. Vingt mille combattirent pour ce prince.
Ces « soudoyers », auxquels la chevalerie donnait les noms méprisants de « routiers » et de « recréants », se battaient mieux que les milices féodales, observaient une sorte de discipline en temps de guerre, et tenaient la campagne tant qu'on les payait ou qu'on leur partageait du butin. Ces « brigands, » portant, entre autres armures, une petite et mince cotte de mailles, qui d'eux prit le nom de « brigantine », étaient des gens de pied pour la plupart, fort légèrement armés.
Ils avaient horreur du travail industriel ou agricole, et beaucoup échappaient à la dépendance du roturier misérable par le métier des armes. Leur violence, leur brutalité les mettait en dehors des lois. Il leur fallait des jouissances à tout prix. Quels que fussent leurs moyens d'acquérir, ils menaient une vie courte et bonne, en singeant les nobles chevaliers dont ils ne suivaient que les mauvais exemples.
Pendant les trêves, dans l'intervalle des expéditions, ces brigands commettaient mille excès, remplaçaient la solde par la rapine, presque avantageusement. Brigand, brigandage, signiflèrent bientôt pillard, pillerie, comme aujourd'hui.
Eux aussi, ils montraient de mauvais exemples aux hommes des classes déshéritées. Des bandes armées parurent de tous côtés, après Poitiers, se recrutèrent de gentilshommes ruinés ou amateurs d'aventures, amassèrent des fortunes subites, et virent parfois les souverains eux-mêmes récompenser leurs exploits, dont l'infamie semblait effacée par le succès.
Dès le règne de Philippe-Auguste, les routiers et cottereaux se répandirent sur tout le territoire, en n'épargnant ni les églises, ni les monastères, ni les veuves, ni les orphelins; entraînant par force avec eux les religieux et les prêtres, auxquels ils disaient ironiquement : Cantadors, cantez, cantadors ! et qu'ils souffletaient ou battaient de verges ; en foulant aux pieds les hosties saintes; en donnant à leurs courtisanes {mechines)^ eh
guise de voiles et de couvre-chefs, « les corporaux » ou linges consacrés aux usages ecclésiastiques (1).
Les conciles, notamment celui de Latran, lancèrent Tanathèaie contre eux (1 1 79). Quelques ordonnances royales essayèrent de réprimer leurs actes. Mais les Grandes compagnies ne se dissipèrent point.
Loin de là, au quatorzième siècle il y eut un brigandage chevaleresque, pour ainsi dire, et les chefs de bandes, Aniauld de Cervoles, Rodrigue de Villandrando, Croquart, Bacon, Perrot de Savoie, et autres, extorquèrent Targent des vilains, incendièrent les moissons, égorgèrent les vieillards et les enfants, violèrent les femmes et les filles, se livrèrent aux atrocités les plus révoltantes, demeurées impunies (2).
Crécy et Poitiers avaient entamé le corps de la casie guerrière en France. Les Grandes compagnies profitèrent de la décadence de la chevalerie pour redoubler d'audace et introniser la violence. Comme on Ta dit avec raison, une Jacquerie de gens d'armes précéda la Jacquerie des paysans.
Malmenés par leurs seigneurs, ruinés parles rentiers, oubliés par les bourgeois, et découragés par les troubles généraux du royaume, les paysans s'ébranlèrent, comme au temps des Pastoureaux. 11 y eut soudain, chez eux, une explosion de rage. Leur désespoir s'arma. Ces moutons, depuis plusieurs siècles très près tondus, montrèrent des ongles de tigres. Las d'être méprisés, ils voulurent être redoutables, et, dépassant le but, ils devinrent des objets d'épouvante.
Les paysans exercèrent contre leurs oppresseurs d'horribles représailles. Des bourgeois, peut-être quelques nobles (3), beaucoup de gens des métiers, et un très petit nombre de prêtres (4), se joignirent à eux.
(I) Rigord.
(?) Bullo drrhain V, î) juin 13G5; Froissarl. (3) Grandes Chrmiiqu^i de Suifil-Denis.
v4; Trésor des Chartes^ rcg. 80, passim.
Il était bien difficile qu'une alliance ne se fil pas entre les Jacques et les chefs du mouvement parisien, surtout à cause de la réaction opérée par la noblesse en faveur du Régent. Mais une pareille alliance devait nuire au succès de la liberté communale.