IV. — ETIENNE MARCEL EST DÉBORDÉ. ASSASSINAT DU DICTATEUR
L'insurrection des Jacques éclata en Picardie, le 21 mai 1358. Leurs « effrois d coïncidèrent avec le commencement des hostilités entre le duc de Normandie et Élienne Marcel.
Les Parisiens avaient vu entrer dans leurs murs, solidement disposés, une foule de gens des campagnes de Tlle-de-France, hommes, femmes et enfants, redoutant les attaques des Grandes compagnies. Les religieuses de Poissy et de Longchamps, les moinesdeMelunetde Saint-Antoine, les frères mineurs du bourg de saint Marcel s'étaient réfugiés dans la capitale.
Ces malheureux, que ne défendaient ni le Régent, ni les gentilshommes, étaient en quête de protecteurs. Marcel les garda plus d'un an, et veilla à leurs besoins, avec intention, peutêtre, de frapper sur leurs persécuteurs.
Plus tard, lorsque les États de Compiègne commencèrent à réagir, par l'alliance de la noblesse avec le Régent, lorsqu'un assez grand nombre de hauts bourgeois semblèrent se détacher du mouvement, Marcel n'essaya-t-il pas de remplacer les vides faits parmi ses partisans en profitant des entreprises des Jacques, s'il ne fut pas l'instigateur de leurs violences ?
Le Régent accusait Marcel d'avoir « esmeu les gens du plat pays de France, de Beauvoisis, deChampaigne et d'autres lieux contre les nobles dudit royaume, dont tant de maulx sont venuz que nulz ne les doist oupuet penser (1). »
(1) Lettre da Dauphin «a comte de Savoie, du 30 août 1359. Archives de Turin,
On ne peut révoquer en doute la complicité du prévôt dans les ambitions du roi de Navarre, car plusieurs de ses amis avouèrent qu'ils avaient « machiné la mort du Dauphin p, pour élever Charles le Mauvais au trône de France (1). Etienne Marcel dirigea une incursion faite contre les nobles du Parisis, pour détruire leurs châteaux. Commandées par des gens à lui, d'autres troupes commirent de grands excès.
En acceptant ces auxiliaires, Etienne Marcel jouait une grosse partie. Il faisait des paysans révoltés les soutiens d'un changement de dynastie, cl transformait une révolte sociale en une lutte d'ambition politique.
Ajoutons qu'il compromettait sa cause et sa personne. Les gentilshommes^ auparavant divisés, se rapprochèrent pour empêcher la résurrection de l'esprit communal, et la constitution d'une espèce de féodalité communale et bourgeoise.
La réaction marcha vite. Les bourgeois parisiens et les Jacques essuyèrent une défaite complète dans leur expédition à Meaux. Plus de sept mille individus furent massacrés (2). Après la bataille, les nobles mirent la ville au pillage, décapitèrent le maire et plusieurs notables, qui avaient ouvert la ville aux paysans. On tua ou prit les habitants de Meaux; on alluma un incendie qui dura quinze jours (3).
Les nobles, bien décidés à « vivre sur Jacques Bonhomme '>, c'est-à-dire à piller les ennemis de leur caste, marchèrent ensuite vers Senlis où les bourgeois, qui se tenaient en garde, les forcèrent à la retraite.
Mais le coup était porté. Les Jacques ne réparèrentpas récbec de Meaux.
Le courage de la noblesse se releva ; après avoir dompté les paysans, la réaction se tourna énergiquement contre Marcel, le
(1) Lottre du Daupliin au comte de Savoie.
(3) Froissart.
(8J Trésor des Chartes, registre 8G.
sérieux ennemi, trait d'union passager entre la bourgeoisie et la masse des vilains.
Le capitaine général des Jacques, Guillaume Calle, celui qui avait entraîné ces hommes, « faisant ainsi qu'il voyait les autres faire, » dit Froissart, eut la tête coupée par ordre de Charles le Mauvais, passé du côté de la noblesse.
Ainsi, dès les premiers combats inspirés par les passions politiques, et dans lesquels il fut question de conquérir des droits nouveaux au proflt des classes bourgeoises et populaires, nous voyons les ambitieux sans sincérité jouer un double rôle, se servir des mouvements armés pour leur seuls intérêts, et faire défection à Theure où la fortune sourit à leurs adversaires.
Le Hégent menaça Paris avec trente mille hommes. Charles le Mauvais traita d'une part avec ce prince, de Tautre avec les Anglais ; ses troupes causaient autant de mal au prévôt que celles des nobles.
La popularité et la puissance de Marcel décrurent de jour en jour. Un parti, composé de gens considérables, Taccusa de trahison en faveur de TAngleterre. Marcel, dont le Régent demandait la mort, chercha son dernier refuge dans le roi de Navarre, qu'il promit de faire proclamer « roi de France » à THôtel de Ville.
Au même moment, nombre de bourgeois arborèrent la bannière du Régent, et crièrent : « Montjoie Saint-Denis, au roi et au duc! »
On en vint aux mains, et Marcel eut la tête fendue d'un coup de hache par Jean Maillard, dans la nuit du 1" août 1358, à la grande joie des gens qui en avaient fait leur idole pendant près de deux années.
Jean Maillard était un riche bourgeois, d'abord adhérent de Marcel, puis revenu aux idées royalistes, aussitôt que le Régent lui eut conflsqué ses propriétés.
L'insurrection des Jacques s'éteignit, noyée dans des flots de sang, après avoir duré environ un mois, du 21 mai au 24 juin 1358.
Etienne Marcel, dictateur, promoteur de mesures déoiocra* tiques au Kiy" siècle, ouvre la liste des révolutionnaires qui ont péri de la main de leurs premiers partisans.
V. — PERSONNES FRANCHES ; SERFS ABONNÉS ; SERFS TAILLABLB8 A VOLONTÉ. ORDONNANCE DE 1357. ASSEMBLÉES DE NOTABLES.
AU milieu des violences, la bourgeoisie avait perdu son initiative. Elle s'était écartée de la roule que les premiers États lui tracèrent. Son chef, en s'alliant aux Jacques, avait motivé les mesures réactionnaires; et, par suite de quelques actes trop favorables aux Anglais, Marcel avait laissé le beau rôle, le rôle patriotique, au Régent et à la noblesse.
Au lieu d'accomplir les réformes demandées, la royauté s'appuya sur la réaction nobiliaire. Elle n'avait point pardonné au prévôt le sang répandu ; elle avait tremblé devant la Jacquerie. Quand sa force eut prévalu, ses instincts d'absolutisme grandirent. Elle frappa impitoyablement les notables compagnons du prévôt, et ne laissa pas impunie, non plus, Tinsurrection des Jacques.
Les nobles, à Paris, ne se firent faute de vengeances; puis, ayant réuni leurs troupes, ils se ruèrent sur les hameaux et les villages. Leurs sanglantes exactions arrachèrent longtemps des larmes aux habitants de Yerberie, de la Croix-Saint-Ouen près Compiègne, et de beaucoup d'autres communes de la campagne (1).
Il y eut comme une « contre-Jacquerie, » dans laquelle les nobles, qui avaient eu peur de Jacques Bonhomme, furent implacables devant le colosse terrassé.
Ce fait de réaction à outrance devait se représenter fréquemment et immanquablement, presque, dans Thistoire de nos dis-
(1) Second continuateur de Nangis.
sensions politiques et sociales, où le système des représailles a décuplé les maux de la patrie.
Lorsque Marcel et ses principaux adhérents eurent disparu, les uns immolés, les autres achetés par le parti vainqueur, le duc de Normandie rentra dans Paris, abolit toutes les ordonnances rendues sous l'influence des États, et restaura le gouvernement du roi, d'une manière encore plus absolue qu'avant la révolution dirigée par le prévôt des marchands.
Charles le Mauvais traita ouvertement avec les Anglais, et, réunissant sous son drapeau la plupart des compagnies d'aventures, il fit la guerre au Régent.
Avec Marcel s'était évanoui, pour le roi de Navarre, tout espoir de porter la couronne de France.
On afl'ecla d'oublier les mérites du prévôt, pour ne rappeler que ses fautes. Une miniature, placée dans l'exemplaire des Grandes chroniques^ qui appartint à Charles V, reproduit la tragédie du 22 janvier (1). Etienne Marcel a une figure menaçante, furieuse et terrible, avec une chevelure épaisse, avec une touffe de barbe isolée, avec ces traits dont on gratifie partout et toujours les personnages révolutionnaires. Types de fantaisie. Marcel possède, malgré tout, une physionomie intelligente; le front haut et le profil régulier. Il existe une âme audacieuse sous cette enveloppe singulière.
Marcel fut un héros parmi les ancêtres de la bourgeoisie française, qui lui doit la fondation de l'Hôtel de Ville, à Paris. Le prévôt avait acheté la « maison aux piliers» située sur la place de Grève. 11 y installa le corps de Ville, dont les séances avaient lieu auparavant en divers « parloirs, » notamment rue Saint-Jacques. Le «parloir aux bourgeois » devint un palais communal^ où la permanence des assemblées imita la permanence du parlement royal, et donna une grande influence aux gens qui s'y trouvaient réunis.
(1) BlinUture signalée pour la première Tois par Jules Qulcherat. 1. 48
Outre cède fondation, si célèbre dans les annales du peuple parisien, Etienne Marcel accomplit une grande et belle œuvre, — l'ordonnance de 1357.
Ce que gagna la liberté politique, sous le roi Jean, nous le distinguons dans cette ordonnance, probablement rédigée par les députés eux-mêmes, d'après une série de plaintes formulées par les provinces, et pour la stricte exécution de Tordonnance de décembre 1355 : Égalité de l'impôt et des charges publiques, au moyen d'une taxe personnelle à laquelle personne n'échappa, depuis les seigneurs jusqu'aux laillables à merci. En principe, 1 égalité de l'impôt apparut.
Le tiers état se divisait en trois classes : les bourgeois riches, — les personnes franches ; les serfs « abonnés, » ceux qui avaient converti la taille variable en un impôt annuel lixe ; les serfs taillables à volonté.
Quant aux esclaves, en très petit nombre, on n'en parlait presque plus, quoique, au xv* siècle encore, il y ait eu des marchés d'hommes à Montpellier, à Narbonne et dans les foires de Champagne (1).
Mais revenons à l'ordonnance de 1 355 : Emploi des deniers des subsides à la guerre. La perception des impôts et l'administration confiées à des agents nommés par des députés, afin d'empêcher les prodigalités du roi et des grands officiers.
Nul n'est contraint de prêter au roi. Droit, tout nouveau, pour les députés de se réunir au moment et dans la ville qui leur plairont. Ce droit, aucune assemblée ne le possède aujourd'hui, dans aucun pays monarchique. Il fut accordé sans restriction aux États généraux.
Justice plus prompte; plus de pardon ou rémission aux grands criminels; interdiction absolue de prises, et droit de résistance; défense de cumuler deux offices; obligation, pour les officiers du roi, de remplir leurs offices en persourie : ils ne peuvent
(1) D*aprcs Bourquclot et les Mémoires de savants étrangers à l'Acad. des Inscriptions.
faire le commerce. Les nobles, auxquels on interdit la sortie (lu royaume, ne devront plus soutenir de guerres privées. Aucune trêve ne sera conclue que par le conseil des États. Armement des milices. L'aide ne portera aucun préjudice aux libertés et franchises. Les députés aux États généraux sont déclarés inviolables ; ils auront une garde de six hommes. Réduction des dépenses des hôtels des princes.
Cette ordonnance devait être observée nonobstant toute coutume contraire. Elle contenait une réformation générale du royaume. Inutile de dire que toutes ses dispositions ne furent point appliquées.
Le tiers état, notamment, eut à revendiquer longtemps la promesse royale « que si tout les trois états n'étaient d'accord ensemble, la chose demeurerait sans détermination » (1). Par là le tiers état voulait conserver son indépendance, échapper à la solidarité des engagements pris par la noblesse et le clergé, montrer en un mot sa vitalité positive.
Rappelons ici que Ton distinguait les lois émanées du propre mouvement du roi de celles que le roi donnait conformément aux remontrances des États généraux : celles-ci étaient « lois du royaume; » celles-là, « lois du roi. » Les premières avaient un caractère de souveraineté populaire; les secondes venaient de Tautorité personnelle du chef de TÉtat, et figuraient parmi les actes de la bonté royale. En fait, les unes et les autres ne s'appliquaient que selon la volonté du maitre.
Le 25 mai 1359, les États généraux examinèrent le traité de Londres, qui partageait la France. Ils ordonnèrent « de faire bonne guerre aux Anglais. » L'assemblée prouva son patriotisme. Le Régent profita de l'occasion pour réhabiliter lui-même les officiers qu'on lui avait fait proscrire.
Devenu roi,Charles V, « le sage roi ou le savant [sapiens)^ » pensa à tourner les idées de la bourgeoisie vers la royauté, et à
(I) Ordonnance, art. 5.
préparer TavénemeDl du Parlement au pouvoir politique. Ce prince, qui avait appris à gouverner la France pendant la captivité de son père, négligea de convoquer les États généraux. Son dessein était de s'appuyer sur les légistes, soutenus euxmêmes par la classe riche du tiers état.
Il remplaça les Etats généraux par une sorte d'assemblée composée de prélats, de nobles et d'officiers municipaux, aQa d'obtenir un simulacre d'adhésion à la levée des impôts. C'était esquiver les résolutions prises par les trois ordres en 1355; c'était convier la haute bourgeoisie à siéger seule aux côtés du clergé et de la noblesse.
Ainsi, les assemblées de notables succédèrent aux États généraux, et l'autorité souveraine ne fut pas soumise au contrôle des députés de la nation.
Quelques états provinciaux votèrent des subsides, réglés par ordonnances royales (i), obtinrent l'exemption du droit de prise, et ne se hasardèrent pas à solliciter des réformes générales.