CHAPITRE IX
l. — LA CUEVALERIE VA FINIR ; L^ARMÉE PERMANENTE COMMENCE.
Lorsque les prérogatives des seigneurs eurent diminué successivement; lorsque la noblesse féodale, dénaturée par le déplacement de son ancienne puissance, n^eut d'autre moyen de recouvrer son importance sociale et d'éviter Tennemi qu'en s'approchant du roi, non plus comme une institution de pairs, d'égaux, mais comme un groupe de satellites à côté de Tastre majeur, les troubles de la Praguerie résultèrent d'une scission parmi les nobles.
Ceux qui souscrivaient à la réaction royale et consentaient à perdre leur individualité s'assujettirent aux conséquences de la grande révolution morale récemment opérée : — anoblissements, force du tiers état, effacement des prétentions antiques de la noblesse.
Ces hommes, pour les satisfactions de leur vanité, se séparèrent des roturiers et des anoblis, en prenant le titre de « gentilshommes » ; ils se distinguèrent des membres des armées permanentes, dont nous ne tarderons pas à parler, en prenant le tilre de « chevaliers ».
Chevaliers de cour, sous les ordres directs du souveram, et attachés à sa fortune, non plus comme les dévoués antiques (1), mais comme des auxiliaires soldés.
Les seigneurs du midi obtinrent de Philippe YI qu'il leur
(1; Voir pages 23 et 24.
rendît le droit de guerre privée; qu'il respectât leurs hautes, moyennes et basses justices (1). Ils exigèrent une somme exorbitante pour guerroyer en faveur du souverain. Les fiers barons demandèrent qu'on les pByât ainsi que des hommes à gages.
Un système déplorable s'établit, mi-partie féodal, mi-partie mercenaire. La solde s'éleva graduellement, depuis le simple fantassin recevant un sou tournois par jour, jusqu'au banneret recevant une livre.
Cette solde, on la donna à l'arbalétrier, ou gentilhomme servant à pied, à l'écuyer et au bachelier. Elle commençait probablement après le délai pour le service obligé du fief, service pendant lequel les frais de route étaient dus au soldat.
Peu à peu les nobles cessèrent entièrement de servir à leurs frais. Le roi, qui appelait sous les armes ses feudataires, les paya bientôt sur le même pied que les compagnies d'ordonnance, pourvu qu'ils eussent l'équipement prescrit (2).
Les nobles entrèrent en grand nombre dans les compagnies soldées. Ceux du Limousin se firent reconnaître le droit d'y être enrôlés comme gens d'armes, par préférence aux roturiers (1355). Ceux du Dauphiné stipulèrent que, dans toutes les chevauchées et autres expéditions, ils recevraient des gages raisonnables, la valeur des chevaux par eux perdus, et l'argent nécessaire à leur rachat, en cas de captivité chez l'ennemi (3).
L'armée féodale coûtait autant, plus peut-être qu'une armée régulière, et elle était moins enchaînée à la cause royale. Au quatorzième siècle, quand les lois déclarèrent que le droit de guerre appartenait au roi seul : « Nul ne fera arrière-ban que le roi et son fils » (4), quand les guerres privées furent considérées déGnitivement comme une atteinte à l'ordre public, Tar-
(1) Ordonn, de France^ ann. 1330 et 1333.
(2) Ordonn, de France^ t. XIV, p. 350.
(3) Privilèges du Dauphiné, ano. 1367.
^4) Ordonn. de France, ann. 1355.
mée féodale disparut, pour faire place à une armée monarchique augmentant les forces matérielles de la royauté.
Voici que Charles V constitue une armée permanente, soumise à une discipline régulière (1), nomme des capitaines, fait payer les troupes par les trésoriers royaux. Il rattache la force militaire au gouvernement central ; il défend de laisser séjourner les troupes dans le pays.
L'indépendance ou tout au moins les prérogatives de la vraie chevalerie n'existent plus. Le chevalier devient un soldat payé, appuyant de sa lance et de son épée la politique du souverain, et guerroyant sans responsabilité morale.
Mais l'exécution de Tordonnance de Yincennes cessa avec le règne de Charles V, et Ton revint alors au système des bandes mercenaires, si funestes aux populations. Seulement, tôt ou tard Tarmée permanente, monarchique, devait s'organiser sur lies bases très solides.
Quoi qu'on fît, tout portait atteinte aux derniers efforts de la noblesse, rêvant la suprématie exclusive dans les expéditions guerrières.
La courtoisie chevaleresque, les défis seul à seul, la pensée que « par le regard de telle dame et son doux ammonestement, un homme en devait valoir d(;ux au besoin^ » selon Froissart, ne pouvait tenir contre la poudre à canon, devant les phalanges d'infanterie, soit que celles-ci combattissent pour le triomphe de l'esprit communal, soit qu'elles aidassent la royauté à vaincre l'aristocratie féodale.
D'ailleurs, Tentente étabhc le plus souvent entre les classes bourgeoises et le monarque achevait de ruiner le prestige militaire de la noblesse. Sous Charles Y, et même avant lui, les bourgeois de Paris, quand ils acquéraient des fiefs, étaient exemptés de payer le droit de franc-fief, imposé d'ordinaire aux roturiers. Ils pouvaient dorer les freins de leurs chevaux et
(I) Ordonn. de France, t. V, p. 658.
porlerles autres ornements de la chevalerie, à laquelle on les affiliait parfois, « tout comme les nobles du royaume (1). »
Après les guerres des Anglais, l'exemption des tailles fut accordée à tous les bourgeois de Paris « pour aider à repeupler ladite ville (2), à la charge pour la ville d'entretenir à ses frais ses fortifications et autres communes affaires. » Cet usage a été en vigueur jusqu'à la Révolution de 1789.
Dès le règne de Charles VI, la roture commerçante avait levé la léte, à mesure que la noblesse était reléguée dans Tombre. Martial d'Auvergne se plaignait de ce que a la marchandise (le commerce) devenait insolente et rogue(3). » Les milices bourgeoises commençaient à s'appuyer sur leur passé glorieux, sur leurs succès en diverses occasions.
Les gens du tiers faisaient bonne figure, même à la guerre, et le populaire disait proverbialement, en parlant des frères Bureau (bureau, bure), dont l'un avait organisé l'artillerie : <* Bureau vaut écarlate. » Déjà l'on paraissait disposé à honorer les hommes suivant leur valeur personnelle, aux combats comme dans les conseils.
Vainement des nobles donnaient, par envie, le nom deV marmousets » ou personnages grotesques aux parvenus, aux gens de mince état, aux favoris des princes. Il leur avait fallu compter avec le « ministère des marmousets, » sous Charles VI.
S'il est vrai que, au quatorzième siècle, les nobles seuls eussent la France pour patrie, il est plus vrai encore que, par suite du grand mouvement communal, la patrie du bourgeois consista dans la cité. Les bourgeois étaient Parisiens, Lyonnais, Maniais, etc. L'esprit municipal, souvent trop exclusif, les dominait, comme la pensée de centralisation et de pouvoir absolu dominait les souverains.
La bourgeoisie n'en possédait pas moins une force d*action
(1) Ordonn. de France, t. V, p. 41».
(2) Ordonn. de France, 2C mal 1440.
(3) Vigiles de Charles VU,
294 niSTOIRE DE LA LIBERTÉ
que la royauté sut ménager, et qui fit tort à la noblesse en lui retirant une partie de son prestige.
Point de patrie encore, a plus forte raison, pour les paysans, même après l'œuvre nationale de Théroîque Jeanne d'Arc. Ceux-là, on ne les considérait pas comme membres du corps politique. Sans association ni défense, les paysans demeuraient exposés à toutes les violences des rois, des seigneurs et des bourgeois puissants.
Fils des colons, des lides et des serfs ramenés à la même condition, confondus dans une classe unique, les roturiers commençaient de former cette partie de la nation qu'on a appelée « peuple » de nos jours, et qui a successivement grossi les rangs de la bourgeoisie française.
Mais les hommes qui restaient attachés aux travaux de Tagriculture, les paysans, changèrent peu de situation durant plusieurs sièch^s.
La jalousie des seigneurs éclatait principalement en présence des milices communales, auxquelles les sympathies royales furent longtemps acquises.
Puis, Tautorité souveraine s'interposa dans rorganisation des troupes de toutes sortes. Les capitaines et les soldats prêtèrent le serment de fidélité. Les capitaines administrèrent leurs compagnies ; on les soumit à la surveillance d'officiers nommés par le roi^ et chargés des inspections et des revues, afin que la spéculation ne diminuât pas le nombre de chaque compagnie.
Pour la première fois en 1383, on fit usage des « lettres d'État, » qui suspendaient toutes poursuites intentées contre les gens de guerre pendant une campagne. Notons, en passant, que ce privilège accordé au « métier de soldat » dégénéra bien vite en abus révoltants, sous la monarchie absolue.
Vers le milieu du quatorzième siècle, la royauté ne négligea aucun moyen d'accaparer toute la force guerrière. Elle désarma les milices seigneuriales, sans épargner celles des communes. Les unes et les autres devaient disparaître généralement
à la fin du quinzième siècle; avec les dernières devaient s'amoindrir les chances de liberté pour les gouvernés.
En ses jours de prospérité, après son entrée dans Paris, Charles VII se proposa d'accomplir une réformalion complète de Tarmée, une réforme essentielle de la discipline. Il nomma les capitaines ; il défendit de lever ou de conduire des troupes sans l'autorisation royale.
C'était mettre de plus en plus l'armée aux ordres du souverain.
Pour ne pas effectuer de si graves changements sans donner aux masses une satisfaction, Charles YII décida ce qui suit :
Les capitaines élus répondirent du « comportement » de leurs hommes, auxquels tout pillage fut interdit, et contre lesquels, en cas de « roberie », les paysans obtinrent permission de résister, jusqu'à mort du pilleur. Les magistrats durent réprimer éncrgiquement les excès de la soldatesque, et, dans cinq articles précis, l'édit conseilla la résistance à main armée (1).
Écorcheurs et seigneurs turbulents, tous ceux qui vivaient dans la guerre, par et pour la guerre, tous ceux qu'une réforme si radicale atteignait, s'armèreni contre Charles YII, au nom de leurs privilèges méconnus. La soldatesque, nobiliaire ou mercenaire, dont les méfaits étaient jusqu'alors restés impunis, se ligua pour soutenir l'oligarchie territoriale, pour contester le nouvel ordre de choses, pour tenter de relever les ruines de la féodalité.
Le nom donné à la rébellion fit allusion aux révoltes des Hussites à Prague. Les chefs de la « Praguerie » prétendirent que Charles YII, roi incapable, allait désorganiser l'armée; qu'il offensait gravement tous les hommes de guerre, tous les barons et tous les princes, tous ces capitaines aventuriers dont il s'était longtemps servi. Ils voulurent mettre sur le trône, à la place de Charles YII, le dauphin Louis, qui, âgé seulement de dix-sept
(1) Édit du' 3 novembre 1439.
ans, ne comprenait pas encore la pensée politique de son père, pensée qu'il ne tarda pas à développer au 'profit du pouvoir royal.
On connaît le sort des Pnigons; l'activité et la vigueur de Charles YII, parraitemcnt conseillé; le repentir opportun de Dunois, dont les bandes grossirent Tarmée du souverain. Les populations, lasses de guerres, se déclarèrent presque partout contre les rebelles, ou plutôt contre la noblesse féodale.
La Praguerie n'aboutit qu'à retarder les effets de Tédit du 2 novembre 1439, qui resta à peu près lettre morte pendant quelques années encore.
Mais les projets de Charles YII subsistaient, d'autant plus réalisables que l'aristocratie militaire venait de subir un grand échec. Le roi ne s'arrêta pas en chemin, ne se découragea pas. Promettant aux Écorcheurs et aux capitaines aventuriers des positions relativement brillantes, il ne douta pas qu'on ne lui obéît.
Alors il se rit de l'opposition des princes et des grands ; il réorganisa de fond en comble, di^ons mieux, il créa l'armée française, telle qu'elle a existé dans les temps modernes (1).
Les compagnies d'ordonnance, payées mensuellement par des commis spéciaux, — premiers payeurs et commissaires des guerres, — furent établies.
Dès ce moment la « chevalerie française » devenait la « gendarmerie française » ; dès ce moment les « nobles d'épée » excerçaient la profession des armes.
Celte révolution constituait la permanence de l'armée. Elle comprenait l'origine de l'uniforme, et, qu'on nous permette cette expression, de la livrée royale portée par les hommes de guerre. Elle achevait de détruire l'organisation militaire de la féodalité.
Sans doute on ne cessait pas de voir la noblesse à cheval ; mais on la voyait enrégimentée, à demeure. Le roi ne dit plus:
(I) Onhnn, de France, aiin. UI.'ï. *
« Mes chevaliers ; » il dit : « Mes gens d'armes. » Nuance facile a saisir. Il avait des hommes à lui, une myriade de séides.
Los soudoyés divers perdirent loule importance devant l'armée permanente, dont les soldats formaient la puissance militaire. Ceux-ci se permirent, sous Charles VII déjà, de ridiculiser les archers de la garde urbaine. Ils les appelaient « soldats de la Vierge Marie, » parce que ces archers figuraient ordinairement dans les processions organisées pendant les fêles de Marie, prenaient souvent pour noms de guerre les premiers mots des cantiques ou des litanies de la Vierge, qu'ils inscrivaient sur le collet de leur habit. Tel archer de la garde urbaine se nommait Magnificat^ tel autre, Flos virgimim.
Comparé au soldat du roi, l'homme des milices communales n'était plus rien. En instituant successivement les compagnies d'ordonnance et les francs-archers, Charles VII décupla les forces monarchiques, soit contre l'ennemi du dehors, anglais ou autres, soit contre l'ennemi du dedans, contre les opposants à la suprématie royale.
La masse des habitants y trouvait avantage. « Grâce à la bonne ordonnance des gens d'armes, larrons ni brigands n'osaient se montrer en France, et tous marchands et autres bonnes gens pouvaient voyager par tout le royaume leur poing plein d'or, aussi sûrement par les champs que parmi les bonnes villes (l). »
L'armée permanente servait au maintien de l'ordre public, faisait la police des chemins ; sous ce rapport, elle remplaçait les milices communales, elle était en progrès sur les troupes mercenaires.
Elle jouait aussi un rôle poUtique, pour combattre les féodaux,, pour protéger la personne du roi en toute occasion, pour travailler au développement de la puissance absolue.
Vers le temps où Charles VII défendait au comte d'Armagnac,.
(1) Mém, de Duclercqt lif. IV, cli. xxix.
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petit-flls du fameux Bernard le connétable, de s'intituler « comte par la grâce de Dieu, )> il entourait le trône d'une force armée sans égale ; il enrôlait même des soldats écossais, prétoriens au petit pied, sorte de gardes du corps, si hautains, qu'on disait, dans le peuple : « Fier comme un Ecossais. » Il s'occupait surtout de Tartillerie, qui devenait assez importante, — une arme spéciale, dont les soldats étaient particulièrement redoutables.
Le malheur des temps, surtout à cause du brigandage des Écorcheurs et de la Praguerie, avait fait applaudir à l'édit du 2 novembre 1439. Cependant des contemporains avisés, voyant rétablissement militaire de 1445 durer plus longtemps que la guerre des Anglais, s'effrayèrent, non sans raison, de ce que pouvaient faire les armées permanentes en temps de paix.
« Avec elles, dit Thomas Basin, évêque de Lisieux, les sujets, comme de vils esclaves, n'auront plus rien qu'ils puissent dire être à eux, ni leurs biens ni même leur vie !.... Le mal ira croissant, et toujours, s'il en manquait, forgerail-on nouvelles causes de guerres et de troubles, afin de maintenir milices et tribut (1). »
Ainsi, toute institution a son bon et son mauvais côté, ses avantages et ses dangers, sou but avoué et son but secret.
On pouvait penser que la royaulé, sauvée parla pauvTcté sous les traits de Jeanne d'Arc, confiait la garde de la couronne aux sujets les plus pauvres, en créant l'armée permanente. On pouvait espérer que, la crise étant passée, le souverain rendrait une foule de bras à l'agriculture négligée et à l'industrie naissante. Mais les choses tournèrent autrement.
L'armée, à dater du xv* siècle, pendant les temps modernes, fonctionna souvent comme une machine gouvernementale. Avec son aide, le roi pressura impunément ses peuples. L'armée frappa les mécontents, fut appelée à soutenir les plus mauvaises
(l}Th. Basin, if<>^ Caroli 17/, lib. IV.
causes, à persécuter des hommes accablés d'impôts ou professant des religions autres que celle de rÉtat, ou réclamant leurs droits politiques. Hle combattit non seulement les étrangers et l'invasion, mais les Français et la liberté.
Tout d'abord, l'armée permanente accrut les besoins financiers, déjà augmentés par la solde des aventuriers dont s'étaient servis les Capétiens -Valois. La royauté enrôla des soldats pour avoir de l'argent, prit de l'argent pour enrôler des soldats.
L'armée permanente rendit la taille perpétuelle possible ; elle permit au souverain de se passer des États généraux.
Ce que l'évêque Thomas Basin pressentait, la bourgeoisie en général n'était pas assez initiée aux secrets de la politique pour le prévoir. D'ailleurs, quelques louables mesures avaient précédé ou accompagnaient la nouvelle institution.
La bourgeoisie était satisfaite, quand Charles Y assura le repos des populations en interdisant les guerres privées, en réglant la force et la discipline des armées; quand un édit (1370) assura la noblesse à tous les bourgeois de Paris, et quand Charles YII, encore dauphin, accorda le même don aux capitouls de Toulouse, avec le privilège de chasse.
Nous nous apercevrons bientôt, par l'examen du sort des communes, combien la bourgeoisie, s'élevant peu à peu, oublia son origine pour en arriver à former une « noblesse de robe, » monta à une hauteur telle qu'elle s'enfla de ses avantages et dédaigna de regarder en bas.
n. — LA. NOBLESSE DE ROBE AU PARLEMENT, AUX ÉTATS GÉNÉRAUX, A LA CUAMBRE DES COMPTES. ELLE EST l'aUXILUIRE DE LA ROYAUTÉ.
La noblesse de robe s'implanta surtout dans les parlements. Les légistes, pour la conquérir, employèrent tous les moyens : tantôt ils empêchaient les empiétements du clergé, tantôt ils se
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faisaient payer les services qu'ils rendaient au roi, tantôt enfin ils agissaient comme chefs et protecteurs du tiers état.
Pierre de Cugnières, avocat et clerc, peut-être, avait pris la parole en présence de Philippe de Valois. Il avait osé attaquer les entreprises de la juridiction ecclésiastique sur celle du roi et des barons. Mais Pierre Bertrand, défenseur du clergé, avait gagné le chapeau de cardinal dans cette conférence de Vincennes où Pierre de Cugnières ne put triompher de ses adversaires, puisque le roi conclut en disant qu'il augmenterait les droits de rÉglise, moyennant Tamendement raisonnable des chanoines de Paris.
Les paroles du légiste Cugnières donnèrent l'impulsion aux esprits en matière de juridiction royale. L' « appel comme d'abus » en résulta d'une manière définitive.
Chaque jour le Parlement s'arrogeait de nouvelles attributions, et le sort des gens du tiers s'accordait avec le sien, presque solidairement.
Il convient de le remarquer, toutefois, la puissance des communes diminua d'autant plus que le Parlement se dévoua davantage à la royauté, en remplissant un double rôle, politique et judiciaire.
Pendant les règnes de Philippe VI et de Jean, l'activité des Etals fut extraordinaire. Le 2 février 1346, ceux de la langue d'oil se tinrent à Paris; quinze jours après, ceux du Languedoc se tinrent à Toulouse. Le 8 janvier 1351, les États du Languedoc s'assemblèrent à Montpellier. Le 6 février suivant, les États généraux opérèrent une sorte de révolution, complétée, achevée par ceux du 30 novembre 1355, de mars et d'octobre 1356; par ceux du 5 février 1357, qui eurent une nouvelle session en avril, en juillet et en novembre de la môme année. Ces corps dirigèrent les mouvements populaires, ou ils les subirent, s'il est vrai qu'ils ressemblassent « à des girouettes poussées par le vent (1). »
(1) Religieux de Saint-Denis,
Mais les états provinciaux de Champagac (9 avril 1358), ceux <le 1367 en Languedoc, les États généraux de Paris (9 mai 1369 <ît 30 janvier 1413), les États de Bourges et de Carcassonne (1423) ne laissèrent que peu de traces.
En 1428, les États généraux de Chinon accordèrent à Charles VII une aide de quatre cent mille livres : le roi avait promis aux députés une « franche liberté d'acquiter leur loyauté et de dire, pour le bien des choses, tout ce que bon leur serableroit. »
La triste situation de Charles YII le contraignit de réunir fréquemment les députés des bonnes villes, dont les travaux ne purent conjurer les malheurs du royaume, et qui demandaient vainement des réformes.
Enfcspace de soixante-neuf années, de 1294 à 1363, on convoqua soixante-dix assemblées, soit générales, soit partielles, avec simultanéité. Les résultats étonnent par leur faible importance, au point de vue politique.
Néanmoins, il ne faut pas oublier que, au moyen âge, les villes qui n'avaient pas envoyé de députés aux États, ou dont les députés avaient voté contre un impôt, ne payaient pas Timpôt établi.
Les Français n'admettaient point le droit de majorité. De là une confusion perpétuelle dans les mesures administratives; de là le grand nombre d'impôts votés, mais non payés.
A Paris et dans TUe-de-France, Tinfluence des assemblées avait été immense pendant les crises du règne de Jean. Les homme du tiers avaient alors dépassé Taudacede Pierre Flotte, chancelier de Philippe le Bel, ayant voulu naguère rendre la royauté indépendante de Rome, au temporel. Le prévôt Etienne Marcel avait mià les États généraux au-dessus de la royauté. Il avait installé un gouvernement au nom de la « chose publique, » au nom d'une espèce d'oligarchie bourgeoise, aidée un jour par les paysans armés, par les Jacques.
Charles Y craignit la démocratie municipale. Il voulut être un roi véritable, selon le principe de l'ancienne monarchie; un
roi assez sage pour proflter des réformes populaires qui venaient d'être opérées, mais décidé à fortifier l'omnipotence royale.
Il relira (1372) aux communes leur droit d'intervenir dans la nomination des agents des finances et dans le recouvrement des taxes; il substitua aux commissaires des États deux « élus royaux » pour Tassiette et le recouvrement des tailles. Il réduisit à quatre les généraux des finances.
C'est ce qui explique le nom de « Généralités » et celui de « Pays d'élection, » par oppositionaux « Pays d'États, » qui choisissaient eux-mêmes leurs agents financiers.
Les généraux des aides devinrent une institution centrale, qui se subdivisa : les « généraux de justice » formèrent la Cour des aides; les « généraux pour le fait des aides, » chargés de la répartition des impôts dans toute la France, constituèrent plus tard les « bureaux des finances. »
Les « élus, » d'origine populaire et remontant à Jean le Bon, devinrent les « gens du roi. »
La monarchie s'était engagée à ne plus altérer les monnaies et à soumettre l'administration financière au contrôle des États (1). II y avait eu promesses solennelles, presque serments, constatations par ordonnances.
Charles V, toujours redoutant les États généraux, n'agit pas selon ces principes ; mais, n'oubliant rien, il abolit les <( fouages » le jour même de sa mort (2). Le fouage était une sorte de droit ou de redevance qui se payait en plusieurs provinces par chaque feu ou maison.
Après Charles V, les gens du tiers reprirent leur force pour l'administration des finances et de la justice.
L'action de la Chambre des comptes dépassait celle des assemblées; elle l'emportait aussi sur celle du Parlement. Philippe de Valois, partant pour la guerre (1359), laissa les pouvoirs les plus étendus à la Chambre des comptes: accorder des grâces,
(1) Ordonn, de France, t. III.
(2; Ordonn, de Franc^^ 16 septembre 1380.
autoriser les villes à s'imposer pour les dépenses communales, rappeler les bannis, anoblir les bourgeois légitimes, les bâtards, etc. Elle exerça, en un mot, tous les droits régaliens (1).
Cette suprématie de la Chambre des comptes se comprend aisément. D'abord, à une époque où les besoins pécuniaires des souverains étaient incessants, elle rendait de continuels services au gouvernement ; puis, c'était elle qui contrôlait tous les agents Tmanciers du royaume ; enfln, présidée par le grand bouteiller seul, orficier de la couronne, elle agissait toujours dans les vues de la royauté, sans se préoccuper autant que le Parlement des mouvements populaires. On désignait parfois le « trésorier de France » par le nom d' « argentier du roi. »
La souveraineté de la Chambre des comptes augmenta encore par sa séparation plus complète d'avec le Parlement proprement dit, par la distinction établie entre l'administration et la juridiction. En 1413, la Cour des aides, dont l'origine remontait à l'ordonnance de 1355, fut confirmée, mais réduite à un président et à deux conseillers, et dominée par la Chambre des comptes. Elle apparaît comme le tribunal supérieur des pays d'élection.
L'importance de la Chambre des comptes était plus grande que celle du Parlement, disons-nous. Un fait constitutif produisait ce résultat. La Chambre des comptes siégeait toute l'année, tandis que les sessions du Parlement étaient toujours temporaires.
Et cependant, les nobles se trouvèrent pour longtemps en majorité dans le Parlement; encore moins versés dans les matières de finances que dans les questions de procédure, ils s'éloignèrent de la Chambre des comptes.
Celle-ci renferma la tète de l'aristocratie bourgeoise à sa naissance, Elle fut « fidèle » aux rois, presque en toutes circonstances.
(I^ £. Tasquier, Recherches; ordonn. enregistrée le 7 juillet 1340.
Dans le Parlement s'accomplirent des modifications remarquables, capables de flatter Tamour-propre des juristes. Les conseillers « jngeurs, » nobles de naissance et rappelant Tancienne cour des barons, avaient été, jusqu'alors, distincts des conseillers « rapporteurs, » plébéiens, mais savants légistes, élucidant les questions, les procès et les lois, pour préparer toute la besogne aux nobles jugeurs.
Vers 1341, les rapporteurs commencèrent de siéger à côté des barons qui, comprenant leur incapacité en fait de jurisprudence, disparurent peu à peu du Parlement (1). Les hommes de travail curent leur part d'honneur.
Le Parlement, bientôt après, se composa surtout des membres de Taristocratie bourgeoise, comme la Chambre des comptes.
Comme la Chambre des comptes encore, le Parlement, sous Charles Y, servit d'autant plus les intérêts de la royauté qu'il n'avait pas été satisfait de la manière dont Etienne Marcel et ses partisans l'avaient traité lui-même; qu'il n'oublia pas la remontrance des États de 1357, accusant de paresse les cooseillers. Des arrêts qui auraient dû être rendus depuis vingt ans, disait-elle, étaient encore à rendre. Elle exigeait que le grand conseil, le Parlement et la Chambre des comptes s'assemblassent au soleil levant.
La main royale s'appesantit moins que la main populaire sur les gens qui composaient le Parlement. Par contre, elle étreignit davantage la compagnie entière, tout en lui octroyant d'immenses prérogatives. Certaines luttes, à la vérité fort courtes, s'élevèrent entre la cour souveraine de justice et la royauté, sans enlever aux conseillers leur sentiment d'aristocratie bourgeoise, qui se manifestait souvent par des condescendances pour les volontés du souverain, et quelquefois par des velléités d'opposition.
Bien que les légistes de Charles Y fussent « de petit état » ,
(I) Voir plus haut, p. 326 et 237.
comme on disait, ils se retranchaienl çà et là daas leur valeur pcrsonneflle.
Les Jean de Dormans, les Le Bègue de Vilaines, les Raoul de Presle, les Bureau de la Rivière, les Nicolas Oresme, etc., s'apercevaient que le monarque avait besoin d'eux pour planer au-dessus de la haute aristocratie.
Quelle que fut la confiance accordée par Charles V à ses frères les ducs d'Alençon, de Berri et de Bourgogne, il ne voulut point que ces princes eussent une juridiction indépendante dans leurs hôtels, à Paris, comme ils y prétendaient. Il ordonna que les délinquants de leurs maisons fussent justiciables du prévfM (1).
En résumé, les juristes étaient les auxiliaires du pouvoir central. A eux s'adjoignaient des lettrés et des savants, qui siégeaient dans les conseils privés du souverain.
m. — UARDIESSES DES ÉCRIVAINS. LANGAGE POLITIQUE.