LES NOMS DE PERSONNES
L'agitation intellectuelle^ déjà signalée plus haut, s'étendait davantage à mesure que les populations aspiraient à des droits nouveaux.
Les lettrés et les savants ne se contentaient pas de remplir leurs fonctions officielles. Ils écrivaient. Leurs ouvrages étaient répandus dans le public. Leur influence sur leur temps était double, car s'ils soutenaient le gouvernement royal, ils faisaient aussi l'éducation d'une partie de la nation, surtout de la bourgeoisie.
SMls ne remplissaient pas le rôle de novateurs, ils n'en contribuaient pas moins au progrès social par la diffusion des lumières.
(1) Ordonn. de France^ t. V, p. 170.
Le Normand Nicolas Oresme (1320 à 1382), précepteur de Charles Y, prononçait en présence du pape, à Avignon, un discours très hardi sur les dérèglements des princes de TÉglise. Il traduisait la morale et la politique d'Aristote. On a remarqué que Nicolas Oresme employa le premier une foule d'expre&sions restées dans notre langue : aristocratie, démagogue, démocratiey despote, héros, économie, illégal, législateur, monarque, oligarchie, philanthrope, politique, potentat, prétoire, sacerdotal, sédition, tyrannie, etc. Tous ces mots ont été, durant plusieurs siècles, fort en usage chez les parlementaires.
Le langage politique allait servir la cause des gouvernés, en servant celle des critiques qui surveillaient les gouvernants.
Des oppositions partaient quelquefois des rangs mêmes du clergé.
L'augustin Jacques Legrand prêchait (1405) devant Isabeau de Bavière, et lui disait : « Quittez pour un moment la pompe qui vous environne, cachez-vous sous des habits simples, promenez-vous dans Paris, et vous verrez ce que Ton pense de vous ! » Il reprochait à Charles VI d'être vêtu de la substance, des larmes et des gémissements du peuple. Phrase souvent répétée, avec de légères variantes, à diverses époques de notre histoire; phrase du langage révolutionnaire.
Guillaume Pépin, moine d'Évreux, ne craignait pas d'écrire ces lignes : « Est-ce chose sainte que la royauté ? Qui Ta faite ?.. Le diable, le peuple et Dieu : Dieu, parce que rien ne se fait sans son bon vouloir ; le diable, parce qu'il a soufflé rambilion et Torgueil au cœur de certains hommes; le peuple, parce qu'il s'est prêté à la servitude, qu'il a donné son sang, sa force, sa substance pour se donner un joug^ Quelques hommes sortis de ses rangs se dévouèrent à la cause de l'ambition et de Torgueil ; de là l'origine de la noblesse, car les rois s'associèrent les instruments de leurs passions, les premiers nobles, comme Lucifer s'était associé les démons. Mais, nobles ou rois, quel usage ces maîtres ont-ils fait de leur pouvoir? Voyez les princes,
les seigneurs : ils pressurent leurs vassaux et ruinent les marchands par les péages; ils volent, et les peuples useraient (le représailles légitimes en refusant les impôts. Les rois valent-ils mieux?... Non, certes : ils sont prodigues, cruels; ils attentent à la liberté de leurs sujets et autorisent ainsi les révoltes, car les sujets ont pour eux le droit divin, qui créa la liberté. »
Personne n'en dirait davantage aujourd'hui. Seulement, estaient là des opinions personnelles, isolées. Le clerc parlait bien de « refuser Timpôt ; » mais il n'eût pas admis qu'on refusât la dîme. Le moine Pépin, en déclarant que le droit divin appartenait aux « sujets, » se trouvait en désaccord avec le principe clérico-royal qui regarde le monarque comme régnant « par droit divin. »
De telles hardiesses prenaient leur source dans les prétentions du clergé contre les rois et les nobles, en quelques circonstances. Bien souvent elles n'existaient plus quand il s'agissait de traduire les paroles en actes.
A l'heure des délibérations, et surtout à l'heure des décisions, dans les assemblées parlementaires, le suffrage du tiers état restait soumis, par crainte ou respect, tantôt au clergé, tantôt à la noblesse. Il fallait attendre que les représentants de la bourgeoisie se réunissent séparément, pour que leur volonté pût balancer celle de l'ordre supérieur, pour que le nombre fît échec au privilège.
Parla plume et par la parole, les idées d'émancipation sociale, de contrôle exercé sur l'administration et d'aspirations à lu vie politique, s'inGltraient dans les groupes les plus intelligents de la population. Idées vagues, confuses encore, et manquant de fixité.
Avant de tracer le tableau de la situation dans laquelle se trouvaient les masses vis-à-vis des membres de la noblesse et du clergé, je dois rappeler ce qui se passa, durant le moyen âge, dans la famille, en général, par rapport aux noms de personnes,
établissant dos distinctions de classes, excitant Torgueil des uns, Tenvie des autres.
Les noms de famille avaient reparu en France au douzième siècle. Au nom propre ou de baptême s'était adjoint un surnom [cofjnomen) héréditaire; tantôt un nom de baptême répété durant plusieurs générations, et qui, de nom, devint alors surnom; tantôt un nom de qualité physique ou morale; tantôt un nom de lieu. L'esprit féodal finit par faire dominer exclusivement, dans la noblesse, le nom de lieu, le nom de terre.
« La bourgeoisie suivit, dans des conditions analogues, du douzième au treizième siècle, après qu'elle se fût, elle aussi, constituée et fixée par les libertés municipales. Là, les noms de lieu furent, au contraire, l'exception, surtout dans les premiers temps; les noms de baptême perpétués, les noms de qualités, ceux de profession, eurent de beaucoup la prépondérance. .. Les paysans vinrent les derniers, par suite de la transformation du servage et du vilenage en roture... Leurs noms finirent par prendre le même caractère que ceux des bourgeois, et les ordonnances du seizième siècle régularisèrent Tétat des choses par l'interdiction de changer de nom sans autorisation royale, et par la création des registres de baptême, où les noms de famille furent constatés avec les noms de baptême. »
Selon une hypothèse admissible, les serfs s'étant successivement aiTninchis, chacun d'eux conquit une individualité plus distincte; chacun, s'initiant h la liberté personnelle et détachant sa famille de l'arbre seigneurial, cessa peu à peu d'être désigné sous un nom de baptême ou sous celui de son seigneur, ce qui marquait la dépendance.
Voilà comment la famille s'attacha par des liens plus étroits, lorsque, vers la fin du règne de Philippe-Auguste, les gens du même sang commencèrent à avoir des noms fixes et héréditaires.
Peut-être les noms contribuèrent-ils à déterminer plus fortement les membres des castes; mais, dans telle ou telle caste,
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es familles se sentirent par là plus incitées à former de petits centres, pour ainsi dire des caravanes, afin d'accomplir le voyage de la vie.
Remarquons, en passant, que l'usage d'appeler les domesliques par leurs noms de baptême, — Jean, Marlin, Pierre, etc., doit être considéré comme un reste deTélat d'infériorité dans lequel se trouvaient les serfs de la féodalité et du moyen âge.
Nous verrons, d'ailleurs, que la domesticité est la dernière expression de l'esclavage, transformé d'abord en servage. Ce qui ne résulta plus des prescriptions légales se maintint dans les mœurs, et ne cessa de faire obstacle à l'égalité et à la liberté vraie.
IV. — ÉTAT SOCIAL ; DROITS, REDEVANCES, ETC. PRIVILÈGES DE LA BOURGEOISIE. ASSOCIATIONS, INFLUENCE DE l'aRGENT.
L'état social des populations, jusqu'à la fin du quinzième siècle, fait comprendre la lutte latente qui persista entre la royauté, la noblesse et le clergé d'une part, et, d'autre part, les masses placées en dehors de l'action politique des États généraux et du Parlement.
Un serf venait de mourir : s'il ne laissait pas de parents connus, le seigneur lui succédait, d'après quelques coutumes, par droit de « mortaille. » Les mortaillables aspiraient à pouvoir tester comme d'autres en faveur de qui leur semblait, selon le droit commun et naturel, dès l'instant que la succession existe.
Un baiser était la marque que les parties contractantes se donnaient pour preuve de la liberté et de la bonne foi avec laquelle ils contractaient ; mais un vilain, lui, n'avait pas le droit de baiser la main.
« Notre maître, » disaient toujours les paysans, en parlant d'un seigneur ou à un seigneur. C'était par habitude du servage : ils pillaient leur mattre, ou ils rampaient à ses pieds.
Les vilains fêtaient les anniversaires des ancêtres de leurs
seigneurs (l).I]s solennisaient leurs naissances, leurs exploits, et surtout ils devaient prier pour le repos de leurs âmes. Cette obligation, assez rigoureuse et sans réciprocité, ajoutait au lustre des maisons seigneuriales.
De même, outre les subsides, les prises, les droits de conquête, etc., la royauté touchait des redevances diverses, assez tyranniques. Sous Charles VI, des officiers royaux appelés (f huissiers » marquaient les logements pour les officiers de cuisine, aux voyages du souverain.
Le manque d'acquitter les droits féodaux, c'est-à-dire « Toubliage, oblivio, » donnait lieu à de fortes amendes, si vexatoires que des ordonnances royales les réduisirent (2). Avec les redevances se confondaient, pour enrichir le seigneur, une foule d'amendes à propos de vols, de querelles, de blessures, de coups de poing, de mauvaises paroles (3).
Venaient enfin les droits de complaisance, les aides-chevels se payant quand le fils du seigneur était fait chevalier, — quand le seigneur mariait sa fille aînée à un gentilhomme, — quand le seigneur était prisonnier, — quand le seigneur entreprenait un voyage d'outre-mer (ce dernier droit s'appelait « Taille es quatre cas »). Ces droits dépendaient de l'honnêteté et de la libéralité des vassaux (4).
En échange de tant d'avantages, le seigneur accordait officiellement sa protection à ses inférieurs, d'autant plus que ceux-ci achetaient cette protection par le « tensement, » redevance en argent et en nature (5). Quelquefois, il étendait sur eux une main paternelle; mais souvent il s'interposait entre les gouvernés et les gouvernants, pour profiler des occasions favorables à sa propre fortune.
(1) La Thaumassière, Coutume du Beiri.
(2) Ferrière, Dictionn, de droite au moi Aide-Chevel,
(3) Privilèges de Ville franche et de Beaujolais,
(4) Ordonn. de France, t. VI, p. 59; t. VIII, p. 126; t. XI, p. 201; t. XU, p. 19; t. XV, p. 272; t. XVI, p. 6.
(5) Du Gange, Glossaire, au mot Tensare.
Près des murs de beaucoup de villes se trouvaient des « arsenaux » ou dépôts d'armes, afin que les « menues gens » n'eussent pas d'armes entre leurs mains en temps de paix (1). Cette mesure avait pour but de prévenir les troubles, les insurrections.
Au douzième siècle, on avait établi, près des mêmes endroits, de fortes barrières, afin d'arrêter plus aisément les perturbateurs delà paix publique. A la porte des princes et des grands officiers, se trouvaient aussi des « barrières». Lorsque le menu peuple avait quelque plainte subite à porter, il s*assemblait devant la maison de ceux qui avaient le droit de se plaindre, et qu'il regardait comme ses protecteurs. Le seigneur descendait à sa porte, pour entendre les griefs de chacun ; il s'appuyait à une barrière qui l'empêchait d'être assailli par les mécontents.
Telle est l'origine des barrières que l'on vit, jusqu'à nos jours, devant les difiërents hôtels. Le droit d'en faire placer devant une porte compta parmi les plus enviables prérogatives d'un grand seigneur.
Dans tous les usages que nous venons d'indiquer, la bourgeoisie et les classes infimes étaient fréquemment prises à partie. En eiTet, les humbles, taillables, corvéables, soumis à maintes obligations, soit humiliantes, soit onéreuses, payaient aux puissants de grosses redevances. Elles n'avaient de rapports sérieux, pour ainsi dire, avec la royauté, la noblesse ou le clergé, que pour acquitter une myriade de droits dont l'existence, aux temps de la féodalité et du moyen ftge, est attestée par les monuments authentiques.
Parfois on rencontrait des « bourgages, » manoirs, masures et héritages non assujettis à des redevances, censives ou droits féodaux. C'étaient généralement des « francs-bourgages, » assez rares sur la surface de la France.
Les privilèges de la bourgeoisie étaient exceptionnels, et
(I) Ordonn. de France, t. I, p. 636.
Ton peut avancer cette proposition — que ses richesses seules l'arrachaient à toutes les vexations dont souffrait le menu peuple, celui qui « n'avait ni monnaie ronde ni carrée, » comnie disait le proverbe, par allusion à la forme carrée de la maille, monnaie de cuivre valant la moitié d'un denier.
D'après la législation générale, le roturier qui était « levant » et a couchant » sur un héritage noble, devenait le noble de la terre ; mais ses privilèges n'allaient pas au delà de ceux du bourgeois, quand il avait rempli les formalités nécessaires pour posséder ce titre.
Quiconque désirait obtenir le droit de bourgeoisie dans les domaines du roi, se rendait chez le prévôt et maire du lieu ; il lui disait :
« Sire, je vous requiers la bourgeoisie de cette ville, et suis appareillé de faire ce que je dois. »
Chaque commune avait ses cérémonies de réception, qui donnaient lieu à des prestations en nature.
Les femmes aussi se faisaient recevoir bourgeoises (1). Cela flattait leur vanité; cela leur volait le titre de « mademoiselle, » quand elles étaient mariées.
Après réception, le nouveau bourgeois payait au maire et aux échevins de sa ville le « vin de bourgeoisie. » Une sorte de régalade suivait. Elle ressemblait à une bienvenue, célébrant quelque haute distinction.
Fiers de leur importance, les bourgeois aimaient les associations, les corporations, les réunions publiques. Ils se plaisaient à déployer dans les cités des bannières éclatantes; car alors ils rivalisaient un peu avec les seigneurs aux brillantes armoiries. A Paris, les maîtres choisis pour inspecter les corporations s'appelaient « égards-maitres. »
L'expression de « roi » était souvent employée pour désigner le chef d'une corporation de métiers ou d'une association de
(1) Ordonn. d'octobre 1350.
milice bourgeoise, — roi des merciers, roi des arbalcstriers, roi des méneslriers, roi des ribauds.
Il existait même un roi de Tunes, roi des argotiers, trônant ilans les cours des miracles.
Le chef des marchands de vin d'Arras était qualifié « prince desviniers » (1). Les orfèvres et les pelletiers parisiens s'étaient fait concéder des armoiries, les premiers en 1330, les seconds en 1368. Les merciers se donnaient entre eux le titre de « chevaliers, » et ils procédaient « noblement » à leur réception, parce que leurs statuts leur interdisaient le travail.
Les maîtres de ces corporations prétendaient s'élever audessus du peuple, en cherchant à effacer la roture, cette tache originelle, pour s'anoblir dans l'occasion par l'achat de fiefs nobles.
Il y availune noblesse municipale, appelée souvent « noblesse de clocher, » qui était attachée aux charges de maires et d'échevins dans certaines villes.
N'était-ce là que dérision? N'aimait-on pas, plutôt, à flatter la royauté en imitant ses titres honorifiques, et encore à fonder une aristocratie individuelle? Ou bien ne poursuivait-on pas, <le mille manières, un but important : l'association?
N'en douions point : s'associer pour être fort, pour échapper à l'isolement de l'individualisme, à la dépendance pour cause de faiblesse, entrait dans la pensée des hommes intelligents.
On connaissait, entre autres associations d'intérêt matériel, le « marchage, » société que des communautés d'habitants de paroisses voisines et limitrophes contractaient ensemble, pour avoir droit de mener paître les bestiaux de part et d'autre sur la terre du village joignant.
On connaissait « Tentrecours, » société contractée entre deux seigneurs, et en vertu de laquelle les sujets de Tun pouvaient,
(I) OrdoDD. de mai 1373.
saDS danger de perdre leur franchise, établir leur domicile dans la terre de Taulre (1).
On connaissait la « colteric » (de cota^ cabane), compagnie et société de villageois demeurant ensemble, pour obtenir des seigneurs quelques héritages « tenus en cotterie, » ce qui arrivait principalement parmi les gens de main morte. Le sens du mot coterie a bien changé ; il ne s'applique plus que par dénigrement à une compagnie de gens qui cabalent dans un intérêt commun.
En cas d'acquisition des biens d'un bourgeois par un nonbourgeois, le « droit d'écart » était prélevé dans certaines localités.
L'influence des bourgeois se faisait sentir dans les villes, où les seigneurs eux-mêmes leur accordaient quelques notables privilèges. Il existe des lettres dans lesquelles un nommé Richard des Costes est qualifié à la fois d'écuyer et de bourgeois (2).
En principe, à Tournai, un meurtrier pouvait recouvrer le droit de bourgeoisie moyennant 4 livres parisis; mais la permission dœmée par celte coutume a été supprimée (3).
Les bourgeois ne devaient pas être mis en cause devant les juges d'Église pour afl^aires temporelles (4). L'usage était de sceller et de passer à la Chambre des comptes les lettres de bourgeoisie, avant de les délivrer (5).
Tout cela prouvait l'importance de la classe moyenne. Les bourgeois de Paris jouissaient de privilèges qui les plaçaient presque au rang des nobles. La confiscation des biens fut abolie en faveur de ceux de Béthune, de Carcassonne et de Sarlat. Louis de Bourbon, comte de Vendôme, accorda (vers 1425) à cette cité le privilège, tout royal ou seigneurial, de délivrer un prisonnier. La ville de Compiègne avait le droit de sonner les
(1) Note de Laurière sur Loisel, liv. I, Ut. I.
(2) Lettres de 1126.
^3) Lettres da 15 décembre 1267.
(4) Mandement du 7 féYrier 1394.
(5) Mandement da 11 Juillet 1368.
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cloches (lu beffroi, en cas de meurtre ou d'incendie (I).
L'aulorité municipale déployait son zèle pour ou contre le roi, et son aide pesait dans la balance. 11 y avait, sous Charles YI, un jeton des échevins et officiers de la ville de Paris, portant ces mots : Vive le Roy et ses amis (2) 1
Quelquefois la bourgeoisie se plaisait à rappeler, d'une manière publique, un acte de la puissance royale.
La magistrature, composée de bourgeois dont les talents brillaient en mille occasions, s'était créé beaucoup d'us et coutumes qui mettaient en relief ses membres honorés. Toute l'armée judiciaire, jalouse de ses prérogatives, de ses mérites, de son influence, se groupait volontiers en faisceau, se prodiguait les qualifications les plus diverses, sortes de brevets d'honorabilité.
On échangeait certaines charges ; ou les tenait par héritage. Le concierge du palais, à Paris, avait le chantelage (quatre deniers parisis par tonneau de vin) dans sa juridiction, avec nombre de privilèges et de profits.
Ainsi que la noblesse, avec laquelle elle rivalisait sous ce rapport, la bourgeoisie comptait, parmi ses bonnes habitudes, celle qui consistait dans des fondations charitables. Bourgeoisie obligeait, de même que noblesse. 11 fallait que l'esprit de charité animât les classes aisées, si elles voulaient avoir de la clientèle, s'assurer des amis, des partisans.
Les aventures avaient ruiné bien des nobles; par contre, les entreprises commerciales avaient enrichi bien des vilains. La finance commençait à jouer un rôle assez prépondérant.
Quoi que fissent les bourgeois de haute valeur, pourtant, toujours quelques prohibitions les rappelaient à leur origine plébéienne. Par exemple, ils ne pouvaient construire dans leurs propriétés que des « volets, » petits colombiers bourgeois et domestiques, n'ayant qu'une ouverture, fermant avec un ais, et où Ton nourrissait des pigeons. Les seigneurs seuls avaient le
(1) Ordonn. de Juin 1327.
(2) J. Roayer, Revue numismatique, ann. 1849, p. 4SS.
droit (le colombier h pied. Les Parisiens qui ne jouissaient pas de ce droit ne pouvaient garder des pigeons dans la capitale (1).
Les gens de commerce, négociants ou fabricants, arrivaient après la magistrature. Ils s'élevaient, par la force des choses, au niveau de la grande bourgeoisie, lorsque leur fortune devenait considérable. Les petits marchands restaient mêlés avec le peuple, et végétaient. Que de dédain pour le boutiquier !
Dans la vie du commerçant, tout était réglé par des statuts, des ordonnances ou des lois. Les changeurs et orfèvres ne pouvaient vendre de la vaisselle non poinçonnée (2). Par suite des transactions commerciales, si des difficultés naissaient, les créanciers, pour forcer leurs débiteurs à payer, envoyaient chez eux des mangeurs-ravageura ou des gardes-mangeants, qui commettaient des excès intolérables. Leurs fonctions résis* tèrent à une ordonnance de Philippe le Bel, qui défendit d'en envoyer chez les débiteurs insolvables (3).
Les simples journaliers étaient encore dominés d*après les coutumes serves, dans la plupart des provinces, notamment en Bourgogne. Les paysans dépendaient toujours beaucoup de leurs seigneurs et de leurs curés. L'instruction ne leur venait pas en aide pour échapper au joug à la fois matériel et moral des uns et des autres.
Urbains ou ruraux, les ouvriers, même après avoir contribué à l'indépendance nationale, du temps de Jeanne d'Arc, n'obtenaient pas des grands le respect dû à Thomme honnête, laborieux, qui gagne sa vie avec ses mains.
Pour les ouvriers, le travail était absolument assujettissant. A peine leur éUiit-il loisible d'écouter, sur les marchés, les prédicateurs ou les donneurs de nouvelles. Leur ignorance des choses de la politique, leur impuissance pour y participer, n'avaient en
(1) 20 août l.?G8.
(2) Ordonn. du 2? avril 1384.
(3) Ordonn. de France, ann. 1413; Du Cango, Glossaire, tu mot Comestores.
compensation que des plaisirs sensuels, — abus des repas et libations prolongées jusqu'à Tivresse.
Rois, nobles, clercs, bourgeois riches, tous les privilégiés se réjouissaient de rabaissement des classes infimes ; il donnait plus de prestige à Téiévation des classes ambitieuses, dont les mœurs, restées grossières, contrastaient avec Télégance relative, avec la tenue superbe des favorisés.
Les hommes des campagnes avaient recommencé leurs travaux de culture en 1446. Depuis trente années, les terres étaient demeurées en friche, et elles se louaient presque pour rien. Les seigneurs se mirent à spéculer sur les affranchissements, qu'ils multiplièrent afin de repeupler leurs propriétés territoriales, rendues désertes par la guerre et les rapines de Tarmée.
Une ordonnance exempta les bourgeois, à Paris, du paiement des tailles ; et la population de la capitale augmenta. Dans les provinces, on vendit Taffranchissement, pour arriver au même résultat. Les serfs du pays d'Issoudun achetèrent leur liberté deux mille livres (1); ceux de Boussac, eh Haute-Marne, la payèrent mille écus d'or, et donnèrent au roi sept cents écus, afin d'en obtenir la confirmation. A Mehun-sur-Yèvre, ce furent sept cents réaux d'or (2). Le duc de Bretagne, « ayant besoin de finance, » affranchit ses serfs.
La misère, le manque de bras, le besoin de peupler les campagnes, tout concourut à marquer cette dernière étape du servage, à rendre les terres franches, à procurer à une foule de gens les avantages de la liberté.
Charles VI avait défendu qu'on appelât serf l'homme de corps; à la fin du quinzième siècle, ce nom de serf sembla injurieux. On le remplaça par les expressions de vilain ou de communier. Au fond, les mots importaient peu, du moment que les choses avaient à peine changé pour Thomme de corps.
(1) Ordono. de 1423.
[2) Ordonn. de 1430.