V. — NAISSANCE D UNE OPPOSITION SÉRIEUSE, DE PRINCIPE
L'ambassadeur vénitien, Marino Cavalli, avait remarqué que l'oppression allait très loin, mais que quelques Français faisaient de l'opposition, parce qu'ils « voyaient un peu plus clair que les autres. » Ils disaient : « Nos rois s'appelaient jadis reges Francorum^ à présent on peut les appeler reges Servorum (2). »
(1) Ordonn. des rois de France, t. XVIII, p. 569.
(2) Relations des ambassadeun vénitiens^ t. I, p. 273, 1546.
Pourtant Henri II, en 1552, renouvela rabolition de la mainmorte dans le Dauphiné et les pays qui dépendaient de ce gouvernement; deux ans après, il Tabolit également dans les domaines que la couronne possédait en Bourgogne.
Les souverains de la France ne commandaient pas seulement à des esclaves, et la relation des ambassadeurs vénitiens constatait les vœux d'une minorité intelligente qui ne perdait pas de vue les réformes depuis si longtemps espérées.
Des écrits, des pamphlets nombreux avaient réclamé la convocation des États généraux de 1557-1558. L'Assemblée des notables de Fontainebleau, en août 1560, n'avait abouti qu'à une manifestation des huguenots sollicitant, par deux requêtes, le libre exercice de leur culte, et demandant que des temples leur fussent accordés pour leurs réunions, sauf enquête ordonnée par le roi sur leurs doctrines et leur but,
La composition des États de 15n7-1558 montre les tentatives de la royauté pour se ménager Tappui des parlements. L'Église était représentée par des archevêques et des évêques; la noblesse, par des sénéchaux et des baillis. Des maires et des échevins représentaient le tiers état.
Le roi y appela les premiers présidents de tous les parlements de France, pour que leur autorité donnât du poids aux résolutions, pour que leur fortune personnelle facilitât le vote des subsides. Le nombre de ces magistrats et des gens du roi appartenant au parlement de Paris était presque égal au nombre des représentants des autres ordres. Ils formèrent un « état de la justice, » prenant rang après la noblesse et avant le tiers, dont ils étaient détachés.
Les parlements désiraient cette situation à part, et la royauté comptait sur cette ambition des magistrats pour les mettre dans ses intérêts. Montaigne observa : « et ayt cette marchandise si grand crédit qu'il se face en une police un quatrième estât de gens maniant les procès, pour le joindre aux trois anciens de TÉglise, de la noblesse et du peuple. »
L'Assemblée de Fontainebleau fut le prélude des États généraux tenus à Orléans en 1560-1561, quand Tautorité des Guises allait croissant, et quand les Valois subissaient une crise capable de les anéantir.
Celte assemblée avait donné naissance aux modérés, aux « politiques, » se plaçant entre les protestants et les catholiques, entre les Guises et le parti d*Ântoine de Navarre et du prince de Condé.
Or, les élections pour les États d'Orléans ne s'effectuèrent pas sans lutte, surtout contre les candidats huguenots, les « esprits malings ». La pression des Guises fut énorme.
Mais le tiers état s'agita vivement et fortement dans plusieurs localités. L*autorité emprisonna un orateur à Blois; à Angers, elle ne put sévir contre un avocat du roi, François Grimaudet, qui était choisi par le tiers, et qui s'attaquait à la simonie du clergé, aux abus de la noblesse, aux hommes de justice dont le ministère était une « véritable boutique où se détaillaient par le menu les offices qu'ils avaient achetés en gros. »
Allusion à la vénahté des charges, inaugurée par le chah celier Antoine Duprat, sous François I".
François Grimaudet déclarait le tiers état « sans macule publique, » soutenant les guerres, entretenant les rois en temps de paix, labourant la terre, a fournissant de toutes choses nécessaires à la vie de l'homme. »
« C'est lui, disait l'avocat du roi, qui est accablé de subsides et de taxes insupportables. »
Menacés par le pouvoir aux abois, « les gens d'Église et de justice s'abritent derrière leurs privilèges; les nobles, voulant par la force se sauver de leurs méfaits, prennent les armes contre le roi; seul le tiers état ne se révolte pas, seul il est puni des fautes d'autrui (1). »
A Paris, les Guises empêchèrent les trois ordres de se réunir
(1^ D'nprès Régnier de U Planche.
en commun; les protestants renoncèrent, vu leur faible nombre, à exercer quelque influence sur les élections.
Tous les députés du Languedoc furent gens de la « secte, » au contraire, et on chercha, mais vainement, à empêcher leur arrivée dans Orléans, où les États s'ouvrirent le 13 décembre avec un discours du chancelier de THospital, qui exalta les mérites des assemblées nationales, en proclamant que le premier devoir d'un roi était de réunir les États, de « donner audience générale à ses sujets et faire justice à chacun ; » qui regarda la modération du pouvoir royal comme une garantie de durée; qui reprocha au clergé sa cupidité, à la noblesse sa dureté et son orgueil; au peuple son envie. L'IIospital déplorait les malheurs causés par les guerres religieuses, et émettait enfin des idées élevées, pleines d'équité et de sens politique, telles qu'il les a conservées jusqu'à sa mort.
Les États d'Orléans s'assemblèrent par ordres, dans différents locaux. Les députés du clergé s'élevèrent contre l'hérésie; ceux de la nohiesse sollicitèrent avec passion la réforme du clergé ; ceux du tiers, soutenant que le peuple « était le plus recevable à parler de toutes choses comme le plus foulé (1), » attaquèrent simultanément le clergé, les gens de justice et la noblesse : ils firent le tableau le plus sombre des misères du « commun. » Périodicité et fréquence des assemblées, — droit de paix cl de guerre enlevé au prince qui n'avait pas obtenu « l'avis et conseil des États généraux (2) », — organisation par les États du conseil du roi minem*, — convocation des députés faite de droit en certains cas, telles furent les demandes formulées à cette époque.
La tolérance en matière religiiîuse et la liberté des cultes parurent assurées, bien que le clergé se proposai de sévir contre les hérétiques.
Les Etats de lo60 donnèrent seulement quelque appui à
(1) Procès-verbaux du tierst Uecueil des pièces, 1. 1, p. 256.
(2) Vœu\ tic la noblesse et du clergé.
riîospilol, projetant la pacification religieuse. Ils ne parvinrent pas à faire llisparaitre la vénalité des offices, proscrite par Louis Xn, mais fort pratiquée par Antoine Duprat, sous François I", et pratiquée plus encore sous Henri II.
En fait de police générale, ils obtinrent la fermeture des maisons do jeu et de débauche ; ils demandèrent des règlements conire le luxe; ils espérèrent établir ce que, six ans plus tard, Tordonnancc de Moulins se chargea d'exécuter, — la création d'une justice municipale élective.
Toute idée de gouvernement municipal n'avait pas été abandonnée, malgré le pouvoir absolu. Dans les délibérations de rilnlel de ville, pendant la captivité de François I", on Tavait essayé. Les députés de la capitale et des principales villes du royaume s'étaient qualifiés commxme acpoliticum civitatis corpus (1).
Lorsque, aux Étals de 1560, des plaintes s'élevèrent contre les « extorsions et les travaux que plusieurs seigneurs faisaient sur leurs pauvres sujets, » — corvées particulières, voitures, charriages et journées non payés; lorsqu'on dépeignait le malheureux sort du laboureur sans subsistance, la question des alTaires religieuses occupa exclusivement les esprits.
Cette diversion à une nouvelle tentative de liberté pour le tiers état dura pendant toute la période des guerres de religion. Néanmoins, à plusieurs reprises, le roi sembla vouloir prouver qu'il n'oubliait pas le peuple.
Henri III favorisa les hommes de travail manuel par son édit de 1583, qui revendiquait la police de ce travail comme un droit royal. Pour Tavantage de la royauté, et, inconsciemment peut-être, pour l'avantage des ouvriers ruraux ou urbains, il ôtait aux seigneurs un grand moyen d'action sur leurs justiciables.
Moins de vingt années plus tard, les plaintes de 1560 se re-
(1) Bibliothèque do TÉcolo des Chartes, année 184i.
nouvelaient . « Les seigneurs ont pris telle autorité sur leurs sujets, écrivait Jean Chenu, qu'ils font labourer, veùdanger, faucher et mille autres corvées, sans autre titre que la crainte d'être bâtonnés ou mangés par les gens d'armes... »
Le mal était invétéré ; on ne savait lui opposer que des palliatifs ; on ne parvenait pas à le guérir.
De 1535 à 1589, constatons-le, des ordonnances défendirent aux seigneurs de s'emparer des biens communaux que possédaient presque tous les villages ; mais elles inaugurèrent la procédure criminelle secrète; mais les droits seigneuriaux furent aggravés par la taille royale, la levée militaire, la gabelle, les exactions des agents fiscaux.
Pasquier s'en aperçut et prêcha la résignation aux paysans, après redit de Nantes : « Vous étiez en danse avec les grand?, les grands sont sortis de la presse, et vous y êtes restés par le jugement de Dieu. Les tributs extraordinaires courent maintenant sur vous, pour contenter ceux que vous aviez mis en besogne (1). »
« Autrefois, remarque Coquille vers 1603, les tailles étaient de bon revenu au seigneur, qui était seul aies prendre; mais à présent, les tailles du roi sont extraordinaires, il en prend tant, qu'il ne reste rien. »
Toujours « seigneur de paille mangeait vassal d'acier, » suivant l'énergique expression de Charles Loyseau, fort expert dans les matières qui touchaient à la noblesse, aux officiers et aux justices de village. Le mangeur changeait, le mangé était le même.
VI. — CENSURE, IMPRIMERIE. L OPINION PUBLIQUE. CHAIRE, TRIBUNE; PUBLICATIONS. FEUILLES VOLANTES. THÉÂTRE. LIBERTÉS GALLICANES.
Ce que les assemblées de députés demandaient, ce que le
(1} Et. Pasquier, Congratulations au roi.
gouvernement royal accordait, n'était certainement pas à la hauteur du progrès de l'opinion publique.
Partout Tesprit politique se faisait jour, nonobstant les entraves que les puissants mettaient à la liberté de la pensée. Cette liberté, personne n'y songeait spécialement, mais elle se dégageait d'ouvrages en apparence étrangers à la religion ou à la politique.
La censure, antérieure à l'imprimerie, régnait en souveraine. Dans l'origine, les livres étaient jugés et condamnés par le pouvoir ecclésiastique. Le droit d'examen des livres avait passé ensuite aux universités, puis aux parlements, par lesquels des condamnations avaient été prononcées plusieurs fois.
L'imprimerie, dont Tinvenlion « semblait être plus divine qu'humaine, » disait Louis XII (i) s'enorgueillissant de ce que, sous son règne, « tant de bonnes et salutaires doctrines aient pu être publiées à tout chacun. » Elle fut tour à tour protégée et persécutée. Elle effrayait les puissants^ depuis le roi jusqu'au seigneur, jusqu'au prêtre, jusqu'au légiste, jusqu'au plus humble sujet habitué à l'ignorance.
Ouelques rares gens d'étude, quelques rares penseurs entrevoyaient, seuls, les modifications heureuses qu'elle devait opérer dans l'état social.
François I", d'abord favorable à l'imprimerie, fut blessé par quelques pamphlets huguenots. Cédant à sa colère, il défendit alors d'imprimer quelque livre que ce fût, dans le royaume, sous peine de mort (2). Il allait trop loin, pour plaire à la Sorbonne et à l'Université, réclamant la suppression d'une invention tt diabolique, » parce qu'elle prêtait son appui à la Réforme.
Sur les plaintes du Parlement, de nouvelles lettres patentes révoquèrent cette défense ; mais un système fort restrictif de l'imprimerie demeura en vigueur. Le Parlement devait présenter au roi a vingt-quatre personnes bien qualifiées et cautionnées, »
(1) Éditdu 15 août 1513.
(2) Lettres patentes du 39Jtnyior 153i.
parmi lesquelles le roi en choisissait douze qui, seules, auraient le droit d'imprimer, à Paris, les livres « approuvés et nécessaires pour le bien de la chose publique, » sans imprimer aucune composition nouvelle. On interdit, sous peine de la hart, à tous autres typographes, hormis les douze choisis, de faire des impressions.
Le roi voulait confisquer, au profit du trône, la récente et féconde invention; le clergé voulait la confisquer au profit de ^ raulel. L'imprimerie se trouvait en face de deux ennemis, ou tout au moins de deux exploiteurs, et en face de magistrats jugeant dans le sens du roi et du clergé.
Depuis plusieurs siècles, la destinée des « libraires » était bien dépendante. Le clergé, l'Université les avaient surveillés minutieusement. Souvent même, leurs boutiques étaient adossées aux églises. Après l'institution des parlements, ce furent ces cours qui les censurèrent, et les libraires privilégiés élevèrent leurs échopes près des palais où siégeaient les magistrats, ayant toujours l'œil sur le livre qui paraissait.
L'imprimerie ne modifia point cet état de choses. 11 fallut Tautorisation préalable des délégués du chancelier, pour publier un ouvrage. Les libraires furent assujettis aux visites domiciliaires (1532), passibles d'amendes et de peines corporelles. Le bourreau brûla leurs livres, supplicia leurs personnes.
Vainement la répression agit, lorsque parmi les populations se rencontrent des caractères, lorsque certains hommes ne craignent pas de critiquer, même de résister aux despotes. Plus Tautorité personnelle déploie de force, plus Tindividualité méconnue déploie de courage. La conscience, le devoir, la conviction politique, Tesprit satirique enfantent des héros civils, luttant qui par la parole, qui par la plume, qui par l'action.
Pour ces lutteurs, rimprimerie devient un instrument fécond.
Dans les chaires apparaît la politique. Elle est généralement monarchique, défendant l'autorité absolue du prince. Parfois, néanmoins, elle fait de l'opposition; et elle ne tardera pas, sous
l'empire des circonstances, à proclamer, au besoin, des doctrines démocratiques.
Les prédicateurs sont préservés par leur caractère sacré. Quelques-uns s'occupent d'élections municipales et de détails d'administration sans être inquiétés ni poursuivis.
A la tribune, des discours véhéments sont prononcés. Nous tressaillons d'aise, aujourd'hui encore, lorsque nous lisons cette phrase de Jean de la Vacquerie à Louis XI menaçant : « Sire, nous venons mettre nos charges entre vos mains et souffrir tout ce qu'il vous plaira, plutôt que d'offenser nos consciences; » lorsque nous pensons à l'énergique réquisitoire dressé par Jean Cardier contre la politique du même roi.
Vers ce temps, des ouvrages politiques sous forme sérieuse de traités ou sous forme plaisante, rabelaisienne, firent comprendre à beaucoup de modestes gens quelques principes quasirépublicains. Ces ouvrages se mirent à l'unisson de quelques hommes intelligents qui reconnaissaient les droits de la souveraineté populaire.
Par la plume se renforça l'opinion publique. Dans son bon sens, François Rabelais aimait les actualités. On dirait quelquefois qu'il est journaliste. Gargantua n'a-t-il pas pour date l'année où François I" mit l'impôt sur les vins, impôt contre lequel les Lyonnais se révoltèrent? Or, Garyâr72/Ma s'ouvre plaisamment par le mot : Sitio, j'ai soif.
Les LaBoétie, les Bodin, les Ramus, lesAmyot,les Montaigne, les Charron, et bien d'autres, traitèrent nombre de questions politiques et sociales, de manière à mériter les éloges des générations qui leur ont succédé. Avec ces hommes, philosophcs^ souvent hardis, les gouvernants furent soumis à l'examen quotidien de leurs actes, et, dans la foule, l'esprit de rébellion contre les abus d'autorité acquit une consistance redoutable. Tout ne se taisait pas devant la force.
Les publications pleines d'actualité concouraient, depuis Louis XII, à jeter dans les masses les causes des luttes qui s&
déclarèrent durant la seconde moitié du seizième siècle, soit contre la puissance monarchique, soit contre la puissance papale. Clément Marot composa, sur le supplice du surintendant Semblançai, cette virulente épigramme :
Lorsque Maillard (lieutooant criminel}, jugo d'enfer^ mentit
A Montraucon Scmblauçai l'âme rendre,
Lequel des deux à votre sens tenait
Meilleur maintien ? Pour le vous faire entendre,
Maillard semblait homme que mort va prendre ;
Et Semblançai fut si ferme vieillard,
Que l'on eût dit, au vrai^ qu'il menait pondre
A Montfaucon le lieutenant Maillard.
Trois siècles plus tard, on n'en aurait pas dit davantage.
Jean Bodin, qui a été coasidéré comme le créateur de la science politique en France, s'éleva avec énergie dans sa Bépublique contre le honteux trafic des charges.
Ilotman, dans son Franco-Gallia^ assimila la vénalité des offices achetés en gros et revendus en détail, au commerce des bouchers qui achètent un bœuf, le dépècent, et en débitent les morceaux (1).
L'Hospital écrivit, à propos des magistrats : « Ordre illustre naguère, maintenant avili et déshonoré, dès le moment où on Ta prostitué, prostitué à des hommes notés d'infamie, à des enfants possédant h peine les premiers éléments du droit (2). »
Plus nous étudions à fond l'histoire morale de notre pays, plus nous apprécions justement la valeur de pareilles idées. La Renaissance, époque où Érasme ne craignait pas d'appeler CicéroQ un saint, initia la France a la littérature et à l'art antique ; en outre, elle secoua le joug de la scholastique, et développa l'indépendance humaine.
Pour la chaire, pour la tribune, pour le livre, le mouvement progressiste est constaté. Ajoutons qu'il avait paru des feuilles volantes, destinées à annoncer au peuple les nouvelles politiques.
(1) F. Hotman, Franco-Gallia^ cli. xxi.
(2) M. de l'HospiUl, Lettres, llv. !<?', lettre 3«.
EN FRANCE. 3ol
Puis, (lès ses commencements, le théâtre avait osé beaucoup. Les Basochiens et les Enfants sans souci s'étaient mis à critiquer toute chose, chaque jour davantage. Les façons d'agir de Louis XI engagèrent les comédiens à se taire prudemment, quoi qu'il tolérât la satire, quand elle ne s'adressait ni à lui ni à Notre- Dame d'Embrun. Seulement, il voulait faire viser et approuver les pièces par la cour (1475).
Moins endurant que son roi, le Parlement, pendant le séjour de Louis XI au Plessis-lès-Tours, interdit toute représentation au Chàtelet et dans le Pré-aux-Clercs, sous peine de bannissement et de confiscation de biens. Jean Léveillé, roi de la Basoche, se vit menacer du fouet, de la prison, voire de l'exil, s'il jouait quelque farce ou moralité.
Un bâillon avait été placé dans la bouche des comédiens; mais Charles YIII était disposé à leur laisser un peu de liberté. Les clercs n'épargnèrent pas plus les « verts manteaux » du duc de Lorraine que la faction des princes ligués. Leur verve s'exerça sur les monarques en personne.
Cependant le jeune Charles VIII, ennuyé un jour qu'on le contrariât en blâmant publiquement ses folies et ses dépenses, s'avisa de vouloir envoyer cinq « farceurs » au gibet. II fallut que révêque de Paris daignât intervenir pour sauver ces malheureux de la colère royale.
Dans un autre ordre d'idées, sans que cela se rapportât à la liberté des cultes, la royauté se tint en garde contre les empiétements de Rome.
A dater du séjour des papes à Avignon, Tautorisation royale fut jugée nécessaire pour promulguer, en France, tout décret de la puissance ecclésiastique. L*État affirmait ses droits.
Après la déclaration des libertés gallicanes par Jean Gerson et les conciles de Constance et de Bâle, Fusage établi devint une loi strictement exécutée.
Louis XI chargea (1476) un commissaire, nommé de Gaucourt, de vérifier les écritures pontificales arrivant dans le diocèse
352 niSTOlRE DE LA LIBERTÉ
(l'Amiens, et de s'assurer qu'elles ne renfermaient rien de contraire aux lois (lu royaume. Louis XI défendit plusieurs fois les voyages en cour de Rome ; il exigea que les religieux obtinssent sa permission pour passer la frontière, même à propos des affaires de leur ordre.
Il fut de règle qu'aucun légat du Saint-Siège n'exerçait ses pouvoirs eu France sans les faire approuver préalablement par le roi (1480), lequel usa de la prérogative que le concile de Constance donnait aux souverains de demander au pape, tous les cinq ans, la réunion d'un concile général.
Ombrageux à l'endroit des prétentions papales qui diminuaient son autorité, le roi de France, au seizième siècle, ne se privait pas, néanmoins, de frapper les réformés. Les proches protestants étaient interdits; l'obligation de pratiquer la religion catholique était reconnue; des commissions d'enquête étaient instituées contre les hérétiques. Le catholicisme et la royauté marchaient d'accord.
Combien de fois les États généraux, les parlements et le roi s'entendirent pour rendre vaine la tolérance du chancelier de rilospital ! Un homme tolérant ressemblait à un hérétique.
Pendant la Renaissance, les libertés religieuses furent conquises comme l'avaient été les libertés communales du moyen âge. Ainsi s'expliquent les édits de pacification, les otages et les places de sûreté, simples traités, concessions de privilèges que les puissants de Tépoque révoquaient sans croire violer un droit naturel. La justice condamna Berquin, Dolet, Anne Dubourg, en violant tous les principes de liberté de conscience.
Le libraire Martin L'IIommet subit aussi le dernier suppUce, comme détenteur du pamphlet le Tigre ^ dirigé contre le cardinal de Lorraine, et un marchand de Rouen qui, en passant sur la place Maubert, avait manifesté quelque pitié pour L'IIommet, fut pendu et étranglé au même lieu, séance tenante.
Point de liberté de pensée en politique, ni en religion. On raconte que Henri III alla dans les prisons voir deux Tdles près de
marcher au gibet; que ce roi leur offrit la délivrance, si elles s'engageaient à entendre la messe; que les condamnées, ayant refusé, furent pendues (1).
N'était-ce pas une sorte d'Inquisition, préludant à des conversions forcées? La messe ou la mort !
Georges Vallée fut pendu et brûlé pour avoir publié un livre sans nom de lieu ni d'imprimeur. Belleville eut le même sort, nous apprend l'Estoile, pour avoir « mesdit du Roy. »
(1) p. de rEstolle, Jownalde Henri III, t. I, première partie.