DE LA BOÉTIE
Aux disputes théologiques succédèrent les guerres de religion. La réunion des notables à Fontainebleau, des États généraux à Orléans (1560) et à Saint-Germain (1561), ainsi que le colloque de Poissy, n'avaient assuré aucune liberté religieuse.
Les catholiques ne montraient pas de tolérance ; les protestants ne se décidaient pas à la soumission.
Les idées généreuses de THospital étaient loin de triompher; mais un certain' nombre de bons esprits les adoptaient, sans oser les faire connaître.
ft Perdre la liberté, ô bon Dieu ! que reste-t-il à perdre après cela? pensait Tllospital. Quel salut peut-on espérer, la liberté étant ostée à Thomme ? La liberté et la vie vont d'un même pas; la liberté est Télémeut hors duquel nous ne vivons plus qu'en langueur. La mort de Thomme est la servitude; aussi par nos jurisconsultes est-elle comparée à la mort : ServitiUeni mortalitati comparamus.
« Nous sommes François, portant sur le front, mais
beaucoup mieux dans une àme françoise, la marque de notre liberté. Laquelle tant s*en faut que nos roys aient jamais entrepris de nous oster, qu'au contraire leur plus grande gloire est de commander à des François, c'est-à-dire à un peuple ennemi juré de servitude et de subjection autre que celle des enfants envers leurs père et mère.
« Aussi se plail-il inGniment d'obéyr à son prince souverain d'une amour filiale, laquelle ne doit jamais empêcher les fonctions de la vraye liberté, et croit que d'être François et en servitude sont deux choses non moins incompatibles que le jour et la nuit (1). »
Le sang coulait, contrairement à ces belles théories. Les exécutions des Bordelais révoltés, les supplices affreux que Montniorenci ordonnait en Guienne, firent éclore ou plutôt rendirent 1res énergiques les premières aspirations de la liberté.
Etienne de La Boétie de Sarlat, à peine âgé de dix-neuf ans, prit occasion de ces troubles pour écrire le Contr'un ou De la servitude volontaire (2).
La Boétie traçait, à l'adresse de Henri II, ces lignes vigoureuses : « Souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautés, non pas d'une armée, non pas d*un camp barbare, contre lequel il faudrait dépendre (dépenser) son sang et sa vie devant, mais d'un seul ; non pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un seul hommeau [homiinculus^ petit homme), et le plus souvent du plus lâche et féminin de la nation ; non pas accoustumé à la poudre des batailles, mais encore à grand'peine au sable des tournois; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empêché de servir vilement à la moindre femmelelte (3). »
En présence des immolations consenties, sinon commandées par Henri II, La Boétie protestait dans son âme, et de toutes ses forces, contre le pouvoir d'un seul. « Comment se peut-il faireque tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, endurent un tyran, seul, qui n'a puissance que celle qu'on lui donne, qui n'a pouvoir de leur nuire, sinon de tant qu'ils ont vouloir de
Tendurerl »
Il disait, en outre, ce jeune homme au grand cœur :
(1) Traité de la ri formation de tajtutice^ t. II, p. 17.
(2) De Thou, lir. V, p. 4&8.
(3) Etienne de La Boétie, Discourt turla servitude volontaire , ou Contr*un.
« Il y a trois sortes de tyrans : les uns ont le royaume par Félec-
tion du peuple'; les autres par la succession de leur race
Ceux-ci, qui sont « nés et nourris dans le sang de la tyrannie, tirent avec le lait la nature du tyran et font état des peuples qui sont sous eux, comme de leurs serfs héréditaires »
La pensée anti-monarchique de La Boétie, fulminant à propos d'un crime de lèse-humanité, ne se révéla aux Français qu*en 1574. Le prudent Montaigne conseilla à Téloquent Périgourdin, à ce citoyen de Sparte venu au milieu du seizième siècle en ébullition, de ne pas publier le Contrun, La foi républicaine de La Boétic aurait pu lui coûter la vie, sans que son martyre aboutit à un enseignement politique, encore moins à une action en faveur de la liberté.
A peu près dans le même temps, L'Estoile, qui a compilé une foule de « pasquils et de fadèzes, » écrivait : « Il est aussi peu en la puissance de toute faculté terrienne d'engarder la liberté française de parler, comme d'enfouir le soleil en terre ou de renfermer dans un trou. »
De ce qui précède on peut conclure qu'il existait des protestations secrètes contre la toute-puissance du roi.
Pendant que le gouvernement personnel multipliait les actes d'égoïsme et les attentats contre les gouvernés déclarés rebelles, Montaigne tenait en réserve, cachée, Tœuvre immortelle de l'adolescent qu'il appelait « le plus grand homme du siècle. »
Par malheur, le mouvement intellectuel que provoqua la Renaissance ne s'étendit pas plus aux ouvriers des villes qu'à ceux des campagnes. La Boétie, Charron et Montaigne écrivaient pour un public d'élite ; ils ne s'adressaient guère qu'aux lettrés du temps, à la magistrature et à la haute bourgeoisie.
Bientôt la Réforme, parvenue en France au moment où de nombreuses manufactures de verrerie, d'orfèvrerie, de draps et d'étoffes de soie y étaient fondées, devait développer, au prix de bien des martyres, le sentiment profond de la dignité humaine. Les guerres de religion interrompirent le succès des
industries nouvelles ; mais, par contre, elles déterminèrent chez beaucoup d'artisans Tinstinct de la liberté de conscience et de la liberté politique. Ces victimes reçurent un baptême de sang qui les transforma en modèles d'héroïsme. Désormais, le « commun » compta des gloires, de manière à occuper la postérité.
IL — PROTESTANTISME DÉMOCRATIQUE. UNE CONSTITUTION RÉPUBLI- CAINE. LIVRES ANTI-ROYALlSTES. ÉVANGILE CALVINIEN. PARTI DES « POLITIQUES. »
Vers ce temps encore, lorsque les grands se firent sectaires par besoin de remuer, ou peut-être par espérance de reconstruire la féodalité, Tavannes put observer avec raison : « Les Huguenots sont en dessein de fonder une démocratie ou une aristocratie. )> Ce qu'il y avait seulement de positif, c'était que la noblesse huguenote se détachait du souverain, sans qu'on pût savoir ce qu'il en adviendrait.
Aux situations indécises il ne faut qu'un grand coup, un événement fortuit ou combiné en secret, pour que faction puissante succède à l'indécision. Le massacre de la Saint-Barthélemi survint.
Le 24 août 1572 fut la date d une crise dans la ré formation. Après ce jour, les idées républicaines des protestants, jusqu'alors un peu voilées, se montrèrent nettement, s'adressèrent aux messes.
Le mot République, — chose publique, — appliqué d'ordinaire à tous les gouvernements, devint le nom propre du gouvernement collectif. D'après Montluc, les réformés ne cachaient point leurs sentiments républicains. Peu à peu, sous l'influence des événements, ils s'accoutumèrent à la pensée d'une France sans roi, comme la Suisse où leurs amis se réfugiaient, d'où ils recevaient livres et missives. Le 16 décembre 1573, le Languedoc dressa le plan d'une constitution républicaine, non pour
s'isoler de la France, mais pour gagner la France entière à la « cause ».
Le programme de celte constitution étonne par son radicalisme : États provinciaux tous les trois mois. États généraux tous les six mois. Garantie pour les catholiques payant sans résistance la contribution générale de guerre. Suppression de toutes les taxes pendant dix années. Ce terme étant écoulé, réduction des taxes au taux du règne de François I*'. Appel aux États généraux. Amour des vieilles libertés nationales. Frein au pouvoir personnel et arbitraire.
Selon le premier règlement élaboré à Nimes par une assemblée mixte de protestants et de catholiques, le conseil de chaque province dut compter « deux bourgeois pour un noble. » (1) Cette réunion accordait d'emblée la double représentation du tiers état, tant discutée deiLX siècles plus tard, en 1788.
Des actes sanglants ont fait détester Tautorité de Catherine de Médicis. Ils ont porté les réformés et les malcontents à se coaliser. Mais la coalition ne change presque rien au courant des idées. Une foule d'écrits, pamphlets ou livres, émettent des doctrines anti-royalistes.
Le Contr'un d'Etienne de La Boélie, publié, trouve des lecteurs enthousiastes, qui se plaisent à dévorer d'autres livres composés dans le même esprit. Les Apophtegmes^ ou discours recueillis de divers auteurs contre la tyrannie et les tyrans, se rencontrent dans beaucoup de mains. Le Réveille-matin des François et de leurs voisins^ écrit par Eusèbe-Philadelphe Cosmopolite, en forme de dialogues (2), présente ces vers aux vrais gentilshommes français :
Pourquoy Françoise Noblcsso D'un tyran t'estonnes-tu?
Qui n*a force ne ver lu Sinon celle qu'on lui laisse.
1) La Popelinièret Janvier 1575.
In- 12 Edimbourg, 1574.
EN FRANCE. 2o9
N'attends rien de sa largesse N'en espère rien de doux, Et ne crains point son courroax, Et tu verras sa faiblesse.
Celuy qui craint ou désire N*est résolu ne constant, Et le licol va traînant, Par où le Tyran le tire.
Avec le Discours des jugements de Dieu contre les tyrans, recueillis des histoires sacrées et profanes; avec le Traité du droit des magistrats sur leurs sujets; avec le Politique, dialogue qui s'occupe « de la puissance, autorité et devoirs des princes; des divers gouvernements; jusques où Ton doit supporter la tyrannie, etc. ; » avec le Franco-Gallia de François Hotman, qui obtient un immense succès, et réimprimé plusieurs fois, et à très grand nombre ; avec la France Turque, accusant Catherine de vouloir réduire notre pays au système des Turcs; avec les Vindiciœ contra tyrannos (Réclamations contre les tyrans), livre publié par Hubert Languet (1), sous le pseudonyme significatif d'Pitienne Junius Brutus, et établissant en principe le droit d'insurrection, etc., les sentiments démocratiques s'infiltrenl, à une assez forte dose, dans toutes les couches delà population.
La plupart des réformés adoptent les opinions suivantes : « On ne doit pas obéir aux magistrats quand ils commandent des choses irréligieuses ou iniques, et par choses iniques il faut entendre celles auxquelles on ne saurait se soumettre sans violer sa vocation, soit publique, soit particulière. » Ils reconnaissent que «le berger est fait pour le troupeau, non le troupeau pour le berger. » Ils remarquent avec complaisance que, « autrefois, au lieu d'excommunier lestyrannicides, on leur dressait des statues dans les temples (2). »
Un ministre protestant, nommé Sureau, enseigne que le meurtre de Charles IX et de sa mère est permis, du jour où
(1) En ISSf.
(2) Mém, de tEttai de France; Des droits des magistrats sur leurs sujets, H.
ces gouvernants refusent d'admettre TÉvangile calvinien (1).
A présent, les réformés s'écrient : « Que n'avons-nous un mot plus expressif que celui de tyran pour désigner ceux qui oppriment ta sainte liberté ! (2) o
Ils déclarent que personne ne natt roi, personne n'est roi par lui-même, personne ne peut régner sans le peuple, etc. (3).
Ils regardent comme indiscutables ces assertions d'Hotman : « La domination royale, quand elle n'est pas enchaînée, a un penchant naturel, une tendance propre vers la tyrannie. C'est pour cela que l'hérédité est mauvaise, et que le peuple a toujours le droit de choisir un chef à son gré. Il ne convient pas à des hommes libres, à des hommes que Dieu a doués de l'intelligence, de subir le bon vouloir et Id bon plaisir; l'humanité ne se laisse pas conduire comme un troupeau de brutes.
« Aussi un peuple peut-il toujours déposer son roi, et en créer un autre quand bon lui semble. Ce droit repose dans l'ensemble de la nation, et doit être exercé par une assemblée solennelle. Le noble, comme Thomme du peuple, doivent y prendre part (4). »
Telles sont les règles de conduite d'après lesquelles agissent les réformés qui ne séparent pas la liberté politique de la liberté religieuse, qui prennent l'Évangile pour code, sauf à le violer par fanatisme, et qui font bon marché d'une royauté hostile à « leur secte.
Mais, dès l'apparition de Luther et de Calvin, il y avait eu, en France surtout, des protestants de hasard et de circonstance, ou par mécontentement; des gens que Coligni, selon un contemporain, savait « brouillons^ remuants, frétillants, » versatiles.
La plupart des nobles protestants se montrèrent tels, en véritables descendants des seigneurs féodaux.
(1) Dejustd ReipubL in régis authoHtate, In 8«, 1590.
(2) Fr. Hotman, Franco-Gailia.
(3) Hubert Languet, Vindicis contra tyrannos,
(4) Fr. Hotman, FroncO'Gallia^ passim.
EN FRAxNCE. 361
A la première guerre civile, ces nobles procédèrent comme des mutins. Quand on leur parlait de Tobéissance au roi, ils répondaient : « Quel roy? Nous sommes les roys... (1). »
Peu après avoir tenu ce langage nouveau et audacieux, ils paraissaient à la cour, se mêlaient aux plaisirs de Charles IX, nouaient des intrigues avec les protégés de Catherine de Médicis, et figuraient dans les orgies du duc d'Anjou (depuis, Henri III).
De pareils personnages, groupe sans foi, passaient aisément d'un camp dans Tautre. Se battre d'une manière brillante, faire parler de soi, aller du prêche au rendez-vous d'amour, recevoir de grosses sommes, voilà leur devise. On verra que la corruption eut prise sur eux en maintes occasions.
De plus, lorsqu'une insurrection dans le sens hérétique menaça la royauté, bien des indifférents en matière politique ou religieuse se tinrent à l'écart. Ceux-là formèrent un tiers-parti, et on les désigna généralement sous le nom de « Politiques ».
A ces indifférents se joignirent des gens que leur ambition seule dirigeait, auxquels une disgrâce donnait la soif de la vengeance ; ou des catholiques modérés inclinant sans cesse à la paix, comme l'IIospital, perpétuel conciliateur.
Les politiques ne songeaient point à renverser le trône, soit pour établir une république protestante, soit pour fonder cette démagogie catholique dont la Ligue nous présentera le singulier exemple. Par les « Mal-contents » qui se trouvaient parmi eux, ils avaient trempé dans la conjuration d'Amboise, mais uniquement pour s'opposer à Catherine et aux Guises^ en restant fidèles au principe monarchique. Quand les Guises s'étaient prononcés trop ouvertement en faveur de l'ultramontanisme^ ils avaient soutenu les vieilles traditions gallicanes contre Rome, et opposé la légitimité des Capétiens aux prétendus descendant» de Charlemagne.
(1) Commentaires de Moutluc,
Après la Saint- Barthélemi, les politiques, effrayés des audaces de Catherine, avaient partagé les haines des huguenots, les uns par compassion pour des persécutés, les autres par calculs personnels, d'autres enfin parce que, quoique réformés, ils n'adoptaient point les idées républicaines, et disaient comme le ministre Théodore de Bèze : « Ceux-là ont sagement pourvu à leur estât, qui ont ordonné que les femmes ne vinssent jamais à régner (1). »
Ils lisaient avidement et propageaient le « Discours merveilleux de la vie, actions et déportements de Catherine de Médecis, reine-mère, » paru en 1574, attribué à Henri Esticnne ou à Jean de Serre, et appelé ironiquement « La vie de sainte Catherine. » Selon Fauteur de ce pamphlet, la mère de Charles IX était une échappée « du canon, du couvent, et du tripot. » Elle faisait tout pour perdre les chefs de la noblesse. « Voyez-vous pas que autant lui est le légitime que le bâtard, le catholique que le huguenot; qu elle n'en aime ni Tun ni Tautre; qu'elle a fait semblant d'aimer l'un, tant qu'il ait tué son frère, et puis Ta fait mourir après? Et pourquoi? A cette fin qu'elle gouverne seule à son appétit. »
A cette époque, le parti des politiques se confondit avec les malcon lents proprement dits, dont le but, modifié depuis quelque temps, était, non de changer la forme du gouvernement, mais de remplacer par les princes de Navarre Catherine et ses fils, Charles IX et le duc d'Anjou.
Assurément, ces groupes divers n'accédèrent point aux opinions républicaines d'une foule de huguenots. Beaucoup n'appartenaient pas même à la religion réformée.
De l'anarchie faite par les malconlents et les politiques naquit la monarchie bourbonienne, tirant son origine de Robert, comte de Clermont, fils de Louis IX, et empruntant une grande force morale aux souvenirs du roi canonisé.
(I) Confession de la foy chrestienne, in-S*», Genève, 1562*
m. — ÉTATS IMPUISSANTS DE 1576. LES LIGUEURS AUX ÉTATS DE 1588 ET DE 1593. GABIERS DES DÉPUTÉS.
Au milieu de celte confusion, Fopinion publique désira les Étals généraux, qu'avait promis la paix de Monsieur, el dont le manifeste de la Ligue avait parlé deux fois.
Chacun comptait sur les États, mais d'une manière différente. Le catholique pensait qu'ils développeraient la Ligue; le protestant en espérait son affranchissement; le malcontent avait foi en eux pour apaiser les passions et réformer le royaume. Plus d'un Français se rappelait que les États généraux depuis longtemps votaient les impôts en surveillant quelque peu leur emploi.
Aussitôt, les hommes clairvoyants s'aperçurent qu'une très grande pression serait exercée sur les députés. La convocation des États à Blois, pour le 15 novembre 1576, leur parut trop rapprochée, carie peuple n'y était pas encore préparé. La Cour et la Ligue agiraient impunément contre la liberté des électeurs.
C'est ce qui arriva. Il y eut même abstention des huguenots clans un bon nombre de bailliages, malgré les efforts des populations pour ne pas mêler la question religieuse à la question politique.
Les lettres de convocation parlaient de faire entendre en pleine assemblée a les remontrances, plaintes et doléances de tous affligés, » et il importait que des moyens sûrs fussent employés pour recueillir les vœux populaires.
A Blois, des mémoires écrits furent remis aux commissaires, ou « déposés dans un coffre placé à la porte de la maison do ville, au-dessus duquel il y avait une fente seulement à passer le papier, et dont les échevins avaient la clé. » Les auteurs des doléances pouvaient ainsi rester inconnus.
A Paris, on avait placé dans la salle appelée le « grand
bureau de la Ville » un coffre destiné à recevoir les mémoireSy obsen^ations et notes de tous les citoyens (1). »
Outre que cette mesure ou d'autres pareilles ne s'étendirent probablement pas à toute la France, il faut reconnaître que la Cour et la Ligue n'épargnèrent rien pour acheter les députés nommés, dans Tinlervalle de Télcction àTouverture des États, retardée jusqu'au 6 décembre.
Beaucoup d'élus avaient fail des promesses qu'ils ne devaient pas tenir à l'instant du vote.
La harangue royale réclama Tunion de tous pour réformer les abus ; puis, le chancelier de Birague, qui avait fait partie du conseil secret dans lequel le massacre de la Saint-Barthélemi fut décidé, prononça un discours, se montra sévère à Tégard de la noblesse, dit que Tordre du tiers état était le plus utile de tous, appuya sur la détresse du Trésor, et termina par une péroraison qui appelait des subsides.
En résumé, les États de 1576 demeurèrent impuissants pour fonder quelque chose, sous le rapport de la liberté politique et religieuse.
L'autorité ne fit guère attention aux moyens, cités plus haut» d'émettre les remontrances, plaintes et doléances. A un moment donné, cependant, ces moyens pouvaient servir, et, dans tous les cas, cela habituait les gens de certaines villes à s'occuper des affaires publiques, au lieu de s'en desintéresser comme au* trefois. C'était un bon précédent.
Lorsque, douze années plus tard, dans la ville de Blois encore, Henri III assembla les Étals généraux (16 octobre 1588), il se crut obligé de déclarer, eu son discours d'ouverture : « Je n'ai mis en usage ni 1 intrigue ni la brigue, pour ôter aux États leur liberté, et |)our corrompre leurs suffrages. »
Mais les ligueurs avaient envoyé partout des émissaires ; ils avaient triomphé presque partout; ils étaient en majorité dans
(I) Hôlel de ville de Paris ^ ann. 157G, Ms. Talon.
les trois ordres, et ils se trouvaient pour ainsi dire maîtres du roi.
Le garde des sceaux François de Montholon déclara, à son tour, que le tiers pouvait être regardé « comme le principal fondement de la société et de la tranquillité publique, en sorte qu'on ne peut l'ébranler sans renverser en même temps tout l'édifice qui porte dessus. »
La Ligue avait fait de grands efforts pour triompher, aux élections des États généraux de 1588. Gui Coquille, jurisconsulte, défenseur des libertés de TÉglise gallicane, avait été le principal rédacteur des cahiers du tiers état, dont les députés étaient presque tous gens de robe. On comptait cent trente-quatre membres du clergé, cent quatre-vingts nobles, — et cent (Iiiatre-vingt-onze représentants du liers, qui jouèrent un rôle considérable.
Les États montrèrent leurs prétentions dans les délibérations préparatoires deschambres (du 16 septembre au 3 octobre). Les chambres ne voulurent pas que leurs résolutions fussent soumises à la sanction royale. Elles s'attribuèrent le jugement de toutes les élections contestées, et elles sollicitèrent du roi (12 octobre) un serment nouveau à propos de l'édit d'union.
Dans son discours d'ouverture, néanmoins, si Henri III protesta de sa haine contre Thérésie, il affirma en même temps, au grand mécontentement des Guises, qu'il ne souffrirait point d'autre Ligue que la sienne. Le roi défendait sa prérogative.
Négation de la dignité royale, au profit de la souveraineté du pape, s'accommodant avec une apparence de souveraineté du peuple, voilà ce que voulaient les Ligueurs.
Catholiques ou protestantes, les armées frappaient le peuple. « Les Turcs et les Mores n'auraient pas fait pis. » Les excès des gens de guerre « ne se pouvaient supporter que les larmes à l'œil, le soupir à la bouche, les plaintes et clameurs jusqu'au ciel. »
Aucune amélioration véritable ne résulta de l'assemblée,, où
les Guises et Henri III se disputaient Tinfluence. Ces Étals abou* tirent au meurtre du duc et du cardinal de Guise, sans réaliser aucune des espérances de la nation, espérances telles qu'un ouvrage imprimé à Genève, en 1582, proposait, « pour régénérer la France, la sécularisation des biens du clergé, la déportation, le maximum, le mariage des prêtres, la fonte des cloches, la garde nationale, la réunion de la Belgique, du comtat d'Avignon, du Milanais, etc. »
Lorsque les événements se furent précipités, en pleine Ligue, en 1503, les États généraux tendirent seulement à changer Tordre de la succession à la couronne. Ils déclarèrent que « la loi salique était positive etchangcabie au gré du législateur, qui était le peuple français en corps, » déclaration fort révolutionnaire, faite sous le manteau de la religion, et expliquée par une proclamation du cardinal de Pellevé, légat du Saint- Siège auprès de la Ligue, publiée quelques jours avant Touverture des séances et osant dire « qu'il falloit eslire un roy qui fust de nom et d'effet très chrestien et vrai catholique. »
Dans les cahiers des députés aux États de 1593, on demandait réleclion d'un roi cathoUque, — l'extirpation de l'hérésie, — les États provinciaux tous les trois ans, — les États généraux périodiques, — le libre vote de Timpôt. Nous y découvrons un remarquable sentiment de Tindépendance provinciale, sentiment apparaissant parmi les éclats de la haine manifestée contre le roi de Navarre.
Au fond, la mission des députés était exclusivement politique; ils se préoccupèrent à peine des réformes, encore moins de la question des libertés publiques. Leur indécision n'eut d'égale que leur impuissance.
Les États de 1593, on le sait, furent ridiculisés par la Satire Ménippée, œuvre collective, où Tesprit et le bon sens se joignent au patriotisme révolté contre les stipendiés de l'Espagne.