‹ Histoire de la liberté en FranceChapitre 48 sur 72 · PROTESTANTS MONARCHISTES · texte numérisé non relu

PROTESTANTS MONARCHISTES

Les ligueurs avaient formé un parti révolutionnaire conduit, non pas seulement par « quelques marmitons et soupiers de Sorbonne, braves conseillers d'État, qui, toute leur vie, avaient été enfermés dans un collège h pédantiser et à manger les pauvres novices de théologie, » comme disait TEstoile, mais aussi par des hommes influents dans la capitale.

Après avoir fait opposition au roi catholique Henri III, les chefs de la Ligue, étrangers ou français, ne négligèrent aucuns moyens coercitifs contre les amis du roi huguenot, devenu prétendant au trône par la mort du dernier Valois.

Il se passa quelque chose de vraiment singulier en France, pnncipalement à Paris, — un revirement curieux.

Pendant que les théoriciens de la Ligue voulaient implanter dans le pays une démocratie religieuse, au moins temporairement, en haine du prince béarnais; pendant que leurs idées de théocratie, de souveraineté papale et de souveraineté populaire se manifestaient partout, dans les chaires, dans les tribunes, dans les monuments, dans les écrits, dans les estampes, dans les médailles, Talliance des politiques et des protestants s'opérait.

Les partisans de Henri lY répondaient aux Ugueurs par des arguments d'un genre tout monarchique, d'abord par les armes, ensuite par l'exaltation des qualités du Béarnais, vainqueur à Arques et à Ivry, prince brave et galant, figure sympathique entre toutes.

L'étranger, Italien ou Espagnol, marchant d'accord avec la Ligue, rêvait la dissolution de la France, d'une monarchie « ressemblant à une grenade, dont l'écorce brisée ne laisse plus voir que les grains avec les compartiments qui les divisent », tandis

que le protestant et le politique, marchant d'accord arec Henri IV, ne cherchaient plus dans rÉvangile les doctrines républicaines, comme ils le faisaient quelques années auparavant.

Le fait entraînait les réformés loin de la théorie. Leur héros, Henri de Navarre, devait monter sur le trône de France : il fallait Ty conduire; il fallait, au besoin, pencher vers Tabsolutismei renouer la chaîne des temps pour le droit divin. Voilà ce que les ambitieux du parti politico-réformé voulurent, et ce que les publicistes essayèrent de propager.

François Ilolman, lui-même, se réfuta. L'auteur du Franco^ Gallia écrivit le De jure successioniSj concluant à la succession linéale. Il oublia que le Franco-Gallia avait inspiré aux ligueurs les idées de monarchie élective et de souveraineté nationale.

Encore une fois, Talliancc des défenseurs de la Réforme avec les hommes indiiïérents pour toute autre question que celle de la monarchie, produisit cette évolution étrange. Les principes cédèrent devant un homme, — le futur Henri IV.

Quant aux ligueurs, ils riaient des « nouveaux » huguenots, transfuges de la démocratie. Les amis de Henri de Guise, les gens à qui Philippe II d'Espagne donnait le mot d'ordre, reprochaient aux politiques et aux réformés de substituer la fiction héréditaire à la toute -puissance du peuple.

Les ligueurs étaient démagogues par ultramontanisme ; au fond, ils caressaient des « folies théocratiques. » Ils demandaient aux violences de la foule un aide incessant contre le succès du prince hérétique. Ils exploitaient les souffrances populaires, et faisaient tout haut, à tout propos^ des promesses qu'ils savaient ne devoir point tenir. I^ partie de Taristocratie bourgeoise qui venait à eux se servait des masses comme d'un instrument, sauf à briser cet instrument quand il leur aurait servi.

En quoi les classes déshéritées pouvaient- elles profiter du mouvement organisé par la Ligue?

Délaissées, malgré leur dévouement, par les protestants unis

aux politiques, elles allaient être trompées par les catholiques à face de démocrates. Les hommes qui s'opposaient à la liberté religieuse ne devaient point, logiquement, travaillera Téclosion de la liberté politique. Le catholicisme, pour eux, passait avant Tograndissement des droits de tous, et ils s'apprêtaient à jouer une longue comédie de libéralisme, une comédie qui dure encore.

Au reste, soit avec le protestantisme démocratique, soit avec la théocratie républicaine imaginée par les ligueurs, on remarque une égale absence de bonne foi, un oubli complet des besoins des masses. Réformés ou catholiques, les gouvernants successifs de la France n'agissent qu'au point de vue étroit de leurs intérêts et de leurs passions personnelles.

La république, en ce temps, n'est qu'un vain mot, dont les hommes habiles ne tardent pas a ne plus se servir.

V. — ÉDIT DE NANTES : LIBERTÉ DE CONSCIENCE. LES POLITIQUES. ÉRASME, RABELAIS, MONTAIGNE. NOTABLES DE 1596-1597.

A Thcure de l'abjuration de Henri IV, reconnu roi « par droit de conquête et par droit de naissance, » les protestants tremblèrent d'avoir fait uniquement les affaires des politiques. Ils craignirent de voir sombrer la Réforme, au miUeu des nouvelles compétitions qui s'agitaient autour du trône occupé par le premier prince de la dynastie bourbonienne.

Beaucoup avaient été naguère forcés de s'expatrier; beaucoup s'apprêtèrent à prendre le chemin de l'exil, à demi trahis par le Béarnais.

L'Angleterre, l'Allemagne, les colonies naissantes, et surtout Genève, avaient donné refuge aux premiers, dont la plupart avaient succombé, dont le reste répétait avec mélancolie ces vers de François Hotman, dans la préface de Franco- Gallia :

L*air da pays et dcmourance heureuse A ne Bais quoi de douceur amoureuse, Qui laisse en nous un Joyeux souvenir, Et l'appétit d*y vouloir revenir.

Pour ces exilés, antérieurementilirabjuration, Tédit de Nantes fut une manne céleste. Composé de quatre-vingt-douze articles patents et de cinquante articles secrets, il proclamait Tamnistie complète, accordait la liberté de conscience aux huguenots en leur permettant le libre exercice de leur culte; il créait une Chambre detÉdit pour connaître des procès élevés entre les réformés cl les catholiques. Les exilés revinrent respirer « l'air du pays. » Ils espéraient que désormais personne ne les troublerait. Ils revinrent, mais pas tous, malheureusement, goftter les douceurs du repos après tant de stériles sacrifices et de sang répandu. Un demi-siècle de guerres furieuses leur avait acquis le bien inestimable de pouvoir adopter telle ou telle croyance sans risquer le bftcher.

Liberté de conscience ! voilà quelle était la conquête à peu près reconnue, à peu près définitive de la Réforme. Rien de plus ni de moins n'en sortait. Le catholicisme dominait toujours comme religion de TÉtat, ce qui restreignait forcément les bornes de la liberté; mais le protestantisme, qui avait voulu en vain détrôner son adversaire, obtenait permission d'exister. Les exilés rentraient protégés par une charte; les réformés, en minorité, devaient être respectés par les masses catholiques. Un progrès avait été accompli, et toutes les récriminations de quelques fanatiques ne prévalaient pas contre les irrésistibles élans de la civilisation.

A Tavènement de Henri IV, les velléités de républicanisme abrité, tour à tour, sous Taile des premiers protestants et sous l'aile des ligueurs, s'étaient déjà évanouies, plus vite encore que les velléités de retour au régime féodal, pour lequel on combattit jusque sous Louis XIV.

Seulement, du choc des idées avait surgi une puissance mixte,

inaugurée par le parti des politiques, lequel ne fut, remarque Louis Blanc, ni celui de la foi, ni celui du dévouement et des fortes vertus, mais celui de la modération, du bon sens, de régoïsme tranquille et réglé.

Érasme en avait été l'initiateur; Rabelais, avec son gai scepticisme, et Montaigne, avec sa bonne foi d'examen, avaient développé cette puissance que Voltaire devait plus tard introniser. Érasme, « ne cédant à personne, » selon sa devise, tout en « n'aimant point une vérité séditieuse, » était dénoncé à la Faculté de théologie de Paris pour ses plaisanteries contre les moines et les scolastiques, pour ses attaques contre l'ascétisme et la superstition. Érasme avait prédit la Ligue, en écrivant à François T' que les fanatiques ultramontains qui « aspiraient à la tyrannie, même avec les princes... » déclareraient au besoin que le roi « pouvait être destitué par l'Église... » On le surnomma « le Voltaire du xvi* siècle, » un Voltaire prudent, froid, conservant le dogme et l'unité de la foi catholique, quoiqu'il vouât aux moines une haine profonde.

Avec son éternel « peut-être, » Rabelais avait inculqué à ses lecteurs une prédisposition au libre examen, et vulgarisé l'habitude de n'accepter les opinions que sous bénéfice de discussion. Les formules toutes faites, politiques ou religieuses, jusqu'alors non attaquées, trouvaient maintenant des contradicteurs résolus. Donner son avis était devenu un droit pour certains esprits, un devoir pour d'autres.

Rabelais, sans prendre le titre de réformateur, laissait trace de critique universel pour les générations succédante la sienne. Son individualisme cxpansif était plus général que celui de Luther, que celui de Calvin surtout, car il ne posait aucune loi restrictive du libre examen. D'ailleurs, il ne se bornait point aux choses de la religion, qu'il effleurait seulement ; au contraire, il parlait de tout, après analyse, et en prenant l'expérience pour guide.

Ses impiétés, ses moqueries d'emporte-pièce, ses intempé-

rances de langage, son indépendance radicale cachée sous les bouflbnneries, apprenaient à guerroyer adroitement contre Tautel et le trône, contre la crédulité niaise et les tyrannies de Thabitude.

Au « peut-être » de Rabelais s'adjoignait le ce que sais-je? » devise de Michel de Montaigne, dont Tindividualisme, tout concentré, ne faisait part de son doute à personne.

Montaigne restait attaché, par devoir et par raison, à son prince et à la religion de ses pères. Modération, prudence, honnêteté, respect pour le courage civil, tels étaient les principes contenus aux Essais^ que le cardinal du Perron appela le « Bréviaire des honnêtes gens. »

Les Essais se trouvaient sur la cheminée de tout gentilhomme studieux, de tout bourgeois parlementaire et lettré, qui y puisait un scepticisme tempéré, en ennemi des nouveautés autant que des abus anciens.

(( Guelfe au gibelin, et gibelin au guelfe, » Montaigne tenait un juste milieu entre les fanatiques de la Ligue et les partisans du protestantisme dominateur. C'était le philosophe des politiques, Tami de LaBoétie, dont il ne partageait point les opinions antimonarchiques; et, tout empreint des idées tolérantes, un peu utopiques de L'Hôpital, ce législateur était perdu au milieu d'hommes qui substituaient les passions aux lois.

Chaque exilé imita sans le savoir Rabelais ou Montaigne. Expansion ou concentration, dans le libre examen. Tune ou l'autre manière d'être dépendit du caractère. Les germes de la liberté religieuse et politique devaient éclore, quoi qu'on fit désormais pour les étouETer. Ces deux libertés devenaient inhérentes à la dignité humaine, et aucune génération ne pouvait abdiquer, au détriment des générations postérieures, ce que nous regardons comme le fruit réel, fécond, exquis, de la Réforme.

Les innombrables sectes protestantes qui se sont succédé, par la suite^ étaient incapables de s'opposer victorieusement au prin-

cipe (le la liberté illimitée de la conscience, de même que les conspirations monarchiques ou aristocratiques devaient être impuissantes, à Tavenir, pour éteindre complètement la flamme régénératrice de la démocratie, flamme destinée à épurer les institutions sociales de la France.

Le progrès accompli par la Réforme était un de ceux auxquels la religion et la politique imposent leur veto, par système, par inintelligence ou par crainte. Mais il comptait aussi parmi ces Taits que rien ne saurait détruire ; il émanait de la souveraineté latente de la nation ; il entrait dans les mœurs mêmes de notre pays.

Confiants dans TËdit de Nantes, les exilés de retour purent s'apercevoir des changements qui s'étaient opérés dans le royaume, comparer les institutions politiques, les mœurs générales de répoque pendant laquelle ils avaient vécu hors de France avec celles de Tépoque où ils reparaissaient.

Aux jours de leur départ, la royauté et son entourage offraient un brillant, un séduisant spectacle. La royauté, enivrée par son triomphe sur la féodalité, conservait des allures chevaleresques, sans penser beaucoup aux choses sérieuses dont se préoccupait la bourgeoisie, sans s'arrêter aux prétentions du tiers état.

Au retour, les exilés virent la royauté se déclarer « paternelle, » en étabHssant réellement son absolutisme, le gouvernement personnel prendre son essor, en s'appuyant sur les courtisans. « Ainsi qu'un beau soleil par sa lumière et sa chaleur illumine les cieux, échauffe la terre, reverdit les plantes, diapré les fleurs, mûrit les fruits ; ainsi les vrais rois, par l'intelUgente sagesse de leur gouvernement et leur munificence, illuminent les esprits, échauffent les courages, font renaître partout les douces espérances, assurent leurs peuples contre l'étranger, fécondent et multiplient leurs biens (1). »

Cette phrase imagée de Sulli inspira tous les Bourbons à la

(I) Sulli, Œcon. roy,f t. I, ch. xcix.

suile, ayant la prélention d'être de « vrais rois, pères de leurs peuples. » Elle faisait du souverain une sorte de Dieu, dont la volonté accomplit des merveilles.

D'après cette théorie, les institutions représentatives, obtenues par la nation réunie en corps, ne contrebalançaient pas le bon plaisir du prince.

Il n'y eut alors qu'une assemblée nationale, celle des notables, convoquée à Rouen en 1 596-1 597, à laquelle Ilenri lY accorda les mêmes droits qu'aux États généraux, et qui s'occupa uniquemenl d'affaires financières, pour adresser un simple « Advisau Roy » sur les moyens à employer, « soubz son bon plaisir, pour le soustenement de sa dignité royale et de son État, et pour donner le soulagement à son peuple. »

L'Assemblée des notables, en réalité, abdiqua entre les mains de Henri lY, dont Sulli fut le collaborateur, et qui, de son propre mouvement, exécuta quelques réformes proposées par la nation.

« Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire » fit du bien à ses sujets parce que telle était sa volonté, parce que son ame généreuse l'y poussait. Il reconnaissait à peine aux gouvernés le droit d'émettre des exigences.

Dans leurs assemblées provinciales, les « pays d'État » jouissaient du régime représentatif partiel. Leur formule étail : K Nous sommes vos sujets, mais avec nos privilèges, » Outre qu'ils votaient l'impôt, ils possédaient une part du pouvoir législatif, plus tout le pouvoir administratif. Ces pays, grâce à leur importance politique, obtenaient une grande prospérité; ils payaient les impôts plus vite et plus complètement que les autres provinces.

Les pays d'État formaient une fraction de la frontière de l'ouest, toute la frontière du midi, et les deux tiers de la frontière de l'est. Ils brillaient par leurs sentiments monarchiques, par leur attachement à la patrie française. En raison de leur royalisme avéré, ils vivaient plus libres que les pays d'élection.

plus pacifiquement aussi. La royauté semblait avoir confiance

en eux.

VI. — FAVORITISME. NOBLESSE DE TOUTES SORTES. PARLEMENT DE PARIS ; SES ACTES. SITUATION DES CLASSES INFÉRIEURES.

Cependant, le gouvernement personnel du souverain allait prendre de nouvelles forces.

« Bien servir le roi, » cela importait avant tout aux hommes d'épée, recevant fréquemment un titre de noblesse pour récompense, ou manifestant leurs mécontentements par des conspirations, lorsqu'ils n*obtenaient pas les faveurs qu'ils recherchaient.

En servant le souverain, tout individu courageux, ambitieux et habile, pouvait se créer une haute position. Richesses et honneurs le dédommageaient amplement de ses prouesses, de ses peines, de ses adulations, de ses bassesses.

Les rois, de la famille des Valois ou de celle des Bourbons, ne se souciaient guère des épargnes, « parce qu'ils savaient bien que leur grandeur, leur puissance, leurs trésors, consistaient dans la libéralité exercée envers leurs amis et leurs serviteurs. »

Ainsi se vérifiait ce proverbe vulgaire en France : « Le roi paye tout, le roi prend tout (1). »

Grâce à ses largesses, la cour était un empyrée où se coudoyaient les créatures du maître, habituées à se considérer comme les satellites de Tastre régnant. Dans ce monde à part, chacun faisait la roue, coquetait, devisait, s'enrichissait, se ruinait par droit de naissance ou par Teffet du favoritisme, à la plus grande gloire de celui qui recevait lencens.

« Qui entre libre en la cour des rois devient serf, » écrivait

(1) Jean Michicl, Rfflation des ambastadeurt véniHent^ U I**.

Tavanncs. Etre assujetti aux voluptés, plaisirs, imperTections (l*autrui, lever, coucher, dtner, marcher, chasser, se tenir debout, n'est pas avoir son corps à soi, non plus que Tàme n'est libre qui flatte, médit, se plie, déguise, farde, cache le vrai, public le faux, rapporte, dissimule, s'offre à ses ennemis, trompe ses amis, conseille mort, subsides. Prenant charge aux cours des princes, adieu plaisirs ; pressé, importuné, ennuyé, en crainte, plein de contraires, en soupçon; un songe, un rapport, une femme ruinent la faveur qui ne se peut perdre sans la vie et rhonneur. C'est folie de travailler pour ce qui se perd si facilement, s'acquiert avec tant de labeurs et se conserve avec tant de peine. Les généreux ne peuvent être courtisans, métier dont les règles se peuvent observer des pusillanimes. »

Parmi les nobles de race, quelques-uns répugnaient à la vie de cour; ils regrettaient amèrement l'époque féodale, aristocratique et indépendante ; ils devenaient parfois rebelles. D'autres s'inclinaient, en très petit nombre encore, se disciplinaient, formaient une caste militaire.

Le haut clergé s'accommodait avec l'ancien roi huguenot, non sans arrière-pensée, à cause de Tédit de Nantes. Mais Henri IV, qu'il nourrît, ou non, une arrière-pensée, lui aussi, s'était suffisamment soumis à l'Église catholique par son abjuration, et de nombreux prélats paraissaient à sa cour comme représentants de la religion d'Etat, comme gardiens de l'influence épiscopale autour du chef de la maison de Bourbon.

Noblesse de robe, les hommes de loi, les membres du parlement de Paris, la plupart enrôlés dans le camp des politiques, jouaient volontiers le rôle de courtisans.

Considérés sous l'aspect gouvernemental, les parlements de France marchaient à la tète de la bourgeoisie, ou mieux, ils servaient de pont entre la bourgeoisie et la noblesse de race, d'une part, et, d'autre part, entre la bourgeoisie et les classes inférieures.

Dans l'Assemblée de notables, nommés tous par le roi, qui

se réunirent pour la première et la dernière fois en 1558, comme on Ta remarqué, la magistrature parut, constituant un qualrièmc ordre, — celui de la haute bourgeoisie. Ce quatrième ordre, où la robe domina complètement, ne put rien modifier, restreindre ou changer dans les édits du roi ; mais il affirma fréquemment son habileté et sa force, par ses remontrances avant Tenregistrement et la publication des édits.

En séparant entièrement « la robe » de « Tépée, » dans la noblesse, les ordonnances d'Orléans (1561), de Moulins (1566) et de Blois (1599) contribuèrent à former de fait le quatrième ordre. Lé bailli, qui était d'(( épée, » assista aux jugements du tribunal de son ressort; il le présida quelquefois; pourtant, il n'eut pas voix délibérative.

Notons, en passant, que la magistrature fut toujours très jalouse de ses droits de préséance, et que la prérogative de prendre place au-dessus de quelqu'un, ou de le précéder, a singulièrement développé chez elle l'esprit de courtisanerie.

Ayant perdu quelque chose de sa dignité par la vénalité des officiers, le parlement de Paris, en particulier, devint une sorte d'aristocratie mixte, d'argent et de noblesse.

Depuis le 16 novembre 1533, les conseillers étaient affranchis de tous péages pour leurs « vivres. »

Le Parlement se laissa parfois entraîner à commettre des actes contraires au progrès des idées et des libertés publiques. II maintint la puissance ecclésiastique dans des limites plus étroites qu'en aucun pays de TEurope ; mais il se conduisit cruellement envers les réformés, après s*étre opposé à l'introduction de l'imprimerie en France.

Au point de vue religieux, comme au point de vue intellectuel, il y avait des reproches à lui adresser.

Son opposition politique se manifestait par le refus d'enregistrer les ordonnances royales que, depuis le commencement du quatorzième siècle, le Parlement faisait écrire sur des registres, pour qu'elles servissent de règle à ses jugements. De simple

formalité qu'il était, l'earegistrement ayait acquis, aux yeux des conseillers, la force d'un droit. Ils prétendaient exercer ce droit en refusant telle ou telle ordonnance ; ils ne cédaient que devant un ordre exprès, en ajoutant à Tenregistrement cette formule : (c Du très exprès commandement du roi. »

Pour éviter un refus, le souverain usait de son omnipotence, telle que les flatteurs la lui facilitaient : il tenait « lit de justice. » Il alluit au Parlement s'asseoir sur un trône, sur un lit, ou siège garni de coussins et couvert d'un baldaquin. Il disait quelques mots. Le chancelier recueillait les voix, pour la forme, et déclarait ensuite : « Le roi séant en son lit de justice a ordonné et ordonne que les présents édits seront enregistrés. »

A la fin de chaque arrêté, on ajoutait ces mots : « Fait en Parlement, le roi y séant en son lit de justice ». Cela voulait dire que les conseillers avaient obéi à la volonté du souverain.

Les lits de justice ressemblaient presque à des coups d'État, violantles droits du Parlement. Mais celui-ci, la plupart du temps, se résignait. Quelquefois néanmoins, le lendemain de la séance royale, les conseillers prolestaient contre l'enregistrement forcé. Leur mutinerie durait peu.

Dans quelle situation se trouvaient les classes inférieures? Elles avaient participé aux luttes de la Réforme. Bien des ouvriers ou petits industriels avaient perdu la vie dans les persécutions ; les survivants n'avaient rien gagné au républicanisme théorique du protestantisme à ses débuts. La liberté de conscience, seule, était résultée pour eux de l'édit de Nantes. Les classes inférieures ne possédaient encore ni l'égalité civile, désirée par la nation depuis l'affranchissement des communes, ni, à plus forte raison, la liberté politique, que la bourgeoisie obtenait imparfaitement.

C'était à son proGt que le tiers état avait engagé une lutte séculaire contre la noblesse et le clergé, non à l'avantage des classes inférieures ; c'était pour s'élever au niveau des ordres privi-

légiés que le tiers état avait prétendu contrôler le pouvoir royal, en faisant preuve d'inhabileté et de faiblesse dans ses attaques.

Les personnes étaient devenues libres, mais la terre demeurait serve, appartenant aux grands.

La servitude n'avait pas disparu sans laisser des traces. Tous les gens qui se livraient à un travail manuel continuaient à vivre sous le joug de la royauté, de la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie. Leur personne, politiquement, était encore méconnue, bien que, grâce au système de Sulli et aux leçons d'Olivier de Serres, une renaissance agricole s'effectuât.

Seulement, la substitution des contrats libres aux engagements héréditaires, dans les campagnes, tendit à augmenter la dignité et Tindépendance de la population agricole, progrès qu'interrompit la mauvaise administration qui replongea les flnances dans le chaos sous la régence de Marie de Médicis.

De même, pour les ouvriers urbains, d'ailleurs moins favorisés que les paysans pendant le règne très court de Henri lY, les quelques améliorations tentées n'eurent pas le temps de produire des effets notables. Henri IV, étendant les règlements anciens, voulut néanmoins que tous les artisans de toutes les villes du royaume fussent organisés en corporations.

Chez les travailleurs manuels, les germes de dissension existaient, à propos de leurs rapports avec les chefs d'ateliers, souvent trop âpres au gain.

Au xvi*" siècle, les ouvriers imprimeurs de Lyon, réclamant et n'obtenant pas une augmentation de salaire, se mirent en grève et essayèrent d'empêcher les apprentis de travailler. Survint un procès entre eux et leurs maîtres. Un arrêt du Parlement, des ordonnances royales leur prescrivirent de rentrer aux atehers. A l'avenir, toutes réunions ou coalitions étaient défendues. En 1581, pourtant, Henri 111 favorisa l'accès de la maîtrise « aux pauvres artisans des villes jurées. »

On sentait que la condition des travailleurs demandait une réforme. Protestations, révoltes, collisions sanglantes apparu-

rent encore à Lyon, en 1744. La sédition gagna plusieurs corps de métiers; mais la répression, terrible, livra au bourreau plusieurs révoltés. Par un édil, Louis XV supprima les droits de réception, auxquels succédèrent des droits de maîtrise si élevés que les compagnons ne les pouvaient payer.

Somme toute, sous la monarchie des Valois et des Bourbons, la question dn travail resta incessamment en suspens, résolue arbitrairement, en certains cas, par Tinlervention royale.

Pour les gens qui louaient leurs services, aucune protection ne les vengeait des injustices commises à leur égard. Un édit de novembre 1577 défendait aux serviteurs libres de quitter leurs maîtres sans arguer d'une cause légitime, et sans avoir obtenu leur congé; de se marier sans assentiment préalable, sous peine de perdre l'arriéré de leurs gages, ce qui était évidemment un souvenir du for-mariage.

Fréquemment, dans les cahiers rédigés en vue des Etats généraux, les plaintes et les doléances demandaient des réformes sociales, politiques, civiles, législatives et judiciaires. Mais les députés, rassemblés à de longs intervalles, venus des différents points de la France, et ne se trouvant réimis que durant un mois environ, ne pouvaient se lier, s'entendre, aboutir à des résultats efficaces.

Ils perdaient, d'ailleurs, beaucoup de temps durant la session. Lorsque Thomas Bernard, député de Dijon, demanda aux Etats de Bourgogne de voter quinze livres par jour aux mandataires de cette province à Paris, il essuya un refus motivé sur « la longueur du temps qu'ils étaient demeurés à ne rien faire. »

Cet exemple, constaté par les registres de l'hôtel de ville de Dijon, ne fut sans doute pas le seul qui montra l'insuffisance des États généraux.

Ces réunions solennelles ne donnaient que des espérances aux populations opprimées ; elles les consolèrent pendant plusieurs siècles, sans parvenir à fonder la liberté politique en France.

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