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THÉÂTRE ET CENSURE

Le mouvement intellectuel, accéléré par les œuvres d'Érasme, (le Rabelais, de Montaigne, d'IIotman, de La Boétie et de tant d'autres écrivains progressistes de Tépoque, ne se faisait pas sentir dans les classes inférieures. Là, on ne savait ni lire ni écrire, on était voué à l'ignorance et, par conséquent, soumis aux habiles de toute espèce, dominé par la noblesse, endoctriné par le clergé, trompé par la bourgeoisie.

C'est ce qui explique le grand nombre d'ouvriers ligueurs.

L'individualité du travailleur, dans les villes et dans les campagnes, n'existait que d'une manière latente ; elle ne comptait pas dans l'ensemble des forces agissantes de la nation. Le travailleur était un zéro dont le maitre était le chiffre.

Aux jours de combat, les masses, presque inconscientes, se jetaient dans la mêlée, dans un parti ou dans l'autre, entraînées par les événements. Guise a été très populaire ; les ligueurs les plus acharnés, à Paris, furent des gens de petite condition, formant une clientèle, mus par Tintérét ou le fanatisme.

Aux jours de calme, les masses, suivant les usages reçus, cherchaient des protecteurs riches pour gagner à grand'peine quelque aisance. Les artisans les plus subordonnés aux caprices des grands étaient les mieux partagés sous le rapport de l'achalandage, et ceux qui avaient l'air de ne pas supporter aisément 1 a morgue des privilégiés, se voyaient bientôt réduits à la misère.

Que d'impôts pesaient sur les populations, qui ne recevaient pour ainsi dire aucune compensation pour leurs peines! Il fallait souffrir sans se plaindre. Lorsque certains changements avaient lieu dans la politique ou l'administration, les manants taillables, corvéables, enrôlés forcément dans l'armée permanente, ne ressentaient point de soulagement.

Le roi, le noble, le prêtre et le bourgeois les dominaient toai à tour, sinon concurremment.

Tonjawrsdes révoltes, — celles des Croquants et des Guillerys, noyées dans le sang, n'obtenant que des remises temporaires de tailles que les vaincus ne pouvaient payer.

L'instruction n'allait pas Jusqu'au peuple, de crainte qu'il ne s'émancipât. Peu ou point d'écoles élémentaires. Si un enraot d'ouvrier semblait propre aux études, on le dirigeait vers la cléricaturc: on l'iustruisait pour en faire un prêtre.

Les matlrises et jurandes tenaient en tutelle les apprentis, sans s'occuper d'autre chose que du travail manuel.

En un mot, le désir et le besoin d'étudier n'étaient pas en honneur parmi les gens de métier, n'imaginant pas qu'ils pussent sortir de leur sphère, viser à des destinées meilleures que celles de leurs pareils.

Certes, plus d'un homme de basse extraction, parmi ceux que les hautes classes dédaignaient, méprisaient même, devait sentir en lui quelque aspiration vers la liberté civile, religieuse et politique. On se refuse à croire que, au milieu de la foule des manants, après tant de désastres ou de relèvements militaires, après tant de guerres civiles, après tant de débats orageux dans les assemblées d'États généraux ou dans les séances de parlements, il ne se soit pas rencontré, dès le seizième siècle, quelques caractères d'élite comprenant déjà le droit humain.

Ces caractères exceptionnels, excessivement rares, ne pouvaient sortir de l'ombre qui les enveloppait de toutes parts. Le temps de leur éclosion possible n'approchait que fort lentement. Il fallait encore bien des événements imprévus, bien des violences soudaines, bien des souffrances intolérables, bien desexcès odieux pour les mettre en évidence, ou seulement pour les multiplier au point d'en faire une puissance politique et sociale, ou seulement pour en faire une appréciable minorité.

Sous le règne des Valois, les distractions étaient nombreuses ; elles sufûsaient aux gens légers, non aux graves esprits. La

Renaissance donna aux Français des goûts de luxe, de plaisirs, etnussi,jele répèle, des goûts d'étude, d'examen et de critique.

Le théâtre, alors, redoubla d'audace. Il abonda, comme la chaire, en allusions politiques, en pointes mordantes et acérées. Il ne respecta rien dans les ridicules des rois, des nobles, des prêtres et des bourgeois.

Toutefois, le gouvernement personnel ne laissait pas volontiers dire sur la scène quelques-unes de ces vérités dont l'effet est immense sur les masses. Les souverains poussaient le théâtre nu\ pièces monarchiques, aux splendides exhibitions où la cour figurait, et aux scènes de bateleurs français ou italiens qui amusaient les populations sans les moraliser, sans leur inculquer la moindre aspiration contraire aux intérêts du pouvoir absolu.

Plutôt que de permettre des allusions à la politique, sur la scène, le gouvernement laissait passer des farces scandaleuses. Nous avons vu cela à toutes les époques de notre histoire. Que de fois l'autorité a préféré la liberté du vice à la liberté politique ! Les ouvrages littéraires, les productions des arts du dessin, les compositions dramatiques, quelques immoraux qu'ils fussent, trouvaient grâce devant les suppôts de l'absolutisme, uniquement occupés de veiller à ce qu'on ne discutât aucun des actes commis par leur maître, érigeant la flatterie en devoir, regardant le moindre blâme comme un outrage.

Du seizième siècle, ne l'oublions pas, datent ues lettres fermées « de cachet, » renfermant tel ordre, tel avis du roi pour emprisonner ou exiler un gouverné qui déplaisait. Violation odieuse de la liberté individuelle.

Les États généraux de 1560-1561 se plaignirent. Une ordonnance constata des abus : « Aucuns, abusant de faveur de nos prédécesseurs, par importunilé ou plutôt subrepticement, ont obtenu des lettres de cachet, en vertu desquelles elles ont fait séquestrer des filles et icelles fait épouser contre le vouloir des pères et mères, etc. »

Avec le temps, principalement pour motif politique, les excès commis pnr lettres de cachet se sont aggravés, quoique ropinion publique n'ait pas cessé de flétrir cet inf&mc expédient. Ces lettres, dont le contenu était exécuté en secret, nuitamment, ont surtout atteint les écrivains et les publicateurs.

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