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LA FRONDE ET LA LIBERTÉ

Le règne de Louis XIII, pendant lequel Richelieu travailla surtout à fortifier le despotisme monarchique, vit se produire, en conséquence des hardiesses de parole et de plume que Ton avait remarqué aussi du temps de la Ligue, une sorte d'émancipation par l'intelligence.

Les pouvoirs prétendaient imposer leur loi ; mais les goûts raffinés, les fantaisies d'imagination, de même que le besoin de critiquer ou de contrôler, tout au moins d^analyser les actes officiels, ne cédaient pas à la pression du souverain, — cardinal ou roi.

Parmi les classes supérieures, la littérature pénétrait par la science philosophique, par férudition historique, par la poésie, le roman et le théâtre. Les ouvrages de Descartes et de Pascal, les recherches faites dans le passé des peuples anciens ou du moyen âge, les vers de Régnier, de Malherbe et de Racan, les inventions romanesques de Scudéry et de sa sœur, les beaux types de Grecs et de Romains que Corneille avait mis sur la scène, et toutes sortes de compositions plus ou moins heureusement inspirées sous le rapport critique ou idéal, formaient un courant d'opinions qui exaltait beaucoup d'esprits, et qui grossit durant la première moitié du règne de Louis XIY.

Avec les libelles, les pamphlets et les satires politiques, la liltérature pénétrait dans les classes moyennes, même inférieures.

Théodore Agrippa d'Aubigné, dans sa Confession de Sancy et dans ses Aventures du haron de Fœneste^ montrait de la malice, de la moquerie, un peu de cette verve spirituelle qui foisonne dans Rabelais et dans la Satire-Ménippéc. Les Tragiques^ doléances caustiques sur les malheurs du temps, sur les débordements de la Cour et les lâchetés du Parlement, sur les persécutions des protestants et les vengeances célestes, ne manquaient ni d'admirateurs ni d'imitateurs, qui s'habituaient aux polémiques.

Depuis la « France mourante, dialogue entre le chancelier de L'Hôpital, le chevaher Bayard et la Fiance malade », pamphlet publié en 1622 à l'adresse du connétable de Luynes, jusqu'aux diatribes lancées contre la mémoire de Richeheu expiré, nombre de productions éphémères avaient éclairé Topinion publique. Elles pullulèrent pendant la Fromle, — en temps de révolution parlementaire.

La défense d'insérer dans les almanachs des prédictions illicites, telles que prophéties concernant les Étals et les personnes, les affaires publiques et particulières, ne gêna en rien les esprits critiques. Les actes quotidiens du pouvoir fuient constamment chansonnés. La crainte des pénalités qui frappaient un polémiste trop emporté n'empêchait personne de jeter son lardon aux hommes d'État.

La plume, renforcée par l'imprimerie, émancipée par les groupes littéraires, loua ou blâma, quelquefois imprudente en sa sincérité, quelquefois injuste en ses appréciations, mais presque toujours intrépide. Plus d'un écrivain risquait sa vie à ce jeu.

Sous Richeheu, les pamphlets circulèrent incessamment, actifs, clairvoyants, passionnés. Les gens qui ne voulaient garder aucune mesure en disant les vérités ou en débitant des

calomnies, laissaient manuscrites leurs élucubrations; ou bien ils les faisaient imprimer en Lorraine et en Hollande.

Pour piquer la curiosité du public, ils empruntaient les formes les plus diverses, les tilres les plus bizarres.

Leurs lettres, harangues, dialogues, s'appelaient le Pacifique^ la Pitarchie française, le Censeur, le PhilQthémis, la Ruse des flatteurs, le Confiteor de Henri IV, la voix de V Éléphant, le Miroir de la France, fÉcho royal des Tuileries, les La?*mes de la France, le Pétard d'éloquence, le Catholicon français, ou Plainte des deux châteaux de Bicêtre et de Vincennes, etc. C'étaient surtout des caquets : le Caquet, r Anti-Caquet, le Caquet des familles, le Caquet des poissonnières, les Caquets de r accouchée, imprimés « au temps de ne se plus fascher».

Chaque époque de notre histoire contemporaine a imité cette manière d'allécher les lecteurs.

Durant les guerres civiles et religieuses, le « nouvellisme » avait pris naissance. Bientôt il y eut un métier de « nouvelliste » , pour satisfaire la curiosité publique, surexcitée par les mouvements fréquents de la foule, a Les grands personnages, nous dit un orateur, ont à leurs gages des coureurs de nouvelles, chargés de les tenir renseignés sur les bruits de la ville ; on a un nouvelliste comme on a un maître d'hôtel ou un cocher; c'est un meuble de grande maison. »

Il exista des centres de nouvelles, à Paris; les nouvelles, écrites à la main sur des feuilles volantes, se distribuaient çà et là. Ces « gazettes à la main » offusquaient tellement le pouvoir que le Parlement en interdisait la vente, sous peine du fouet, du bannissement, et des galères, en cas de récidive.

Au nouvelliste, à la gazette à la main, succéda le journal.

Par le journalisme, qu'inauguraient le Mercure français et la- Gazette de France, un désir de plus en plus fiévreux de savoir les nouvelles s'empara des populations.

Le Mercure kidXi publié en volumes; la Gazette^ soumise à la censure préalable, se distribuait tous les huit jours, en une

demi-fcuilIe petit in-4'' de quatre pages, sur une seule colonne.

Selon Renaudot, il fallait désormais soulager la mémoire des hommes «par des écrits qui volent, comme en un instant, du nord au midi, voire par tous les coins de la terre (1) ». Le Mercure était le « journal des rois et des puissants de la terre » ; c'était une feuille écrite sous la dictée de Richelieu, qui compta diriger Topinion publique par la Gazette de Renaudol.

Mais ce dernier, médecin charitable, habile faiseur, créé historiographe de France, n'en passait pas moins pour être Fapôtre de la vérité.

Dans une estampe, on représenta la Gazette :< assise sur un tribunal, enveloppée d'une robe parsemée de langues et d'oreilles ; la Vérité se tient près d'elle et semble lui sourire, tandis que le Mensonge démasqué lui lance des regards irrités. Au pied du tribunal, Renandot écrit sous la dictée de la Vérité. La foule des courtisans fassiège, les mains pleines d'or; mais il détourne la tête et refuse de les écouter. Au fond, on aperçoit un crieur portant un panier rempli d'exemplaires du journal».

Sans doute la Gazette se criait par les rues.

Le « véridique » Renandot ne contenta pas tout le monde. II eut des opposants, qu'il qualifia de détracteurs abominables. Il avoua, cependant : « Chacun sait que le défunt roi Louis XIII ne lisait pas seulement mes gazettes et n'y souffrait le moindre défaut, mais qu'il m'envoyait presque ordinairement des mémoires pour les y employer. Était-ce à moi d'examiner les actes du gouvernement? Ma plume n'a été que greffière. »

Une pareille profession de foi lui valut la faveur de Mazarin, qui se servit de Renandot, ainsi qu'avait fait Richelieu.

Sous Mazarin, des luttes s'élevèrent, germes féconds des polémiques ultérieures, à propos des affaires de l'État.

On a dit que la Fronde remua toute la France sans y semer

(1) Préface du Hecueil des Gazettfs de Vannée 1G31, dcdiô au roi.

un seul principe de liberté (1). Examinons jusqu'à quel point cette observation est juste.

La Réforme et la Ligue avaient nettement posé la question religieuse. Les protestants voulaient établir la liberté de conscience ; les ligueurs leur opposaient l'autorité catholique absolue. Du choc de ces adversaires avait jailli le principe de la liberté de conscience, fort modifié par les faits, mais presque reconnu en droit.

Querésulta-t-il de la Fronde, sous Mazarin, quant au principe de la liberté politique?

Longtemps le parlement de Pans avait jalousé les Etats généraux. Quand ceux-ci avaient cessé d'exister, celui-là s'était regardé comme devant leur succéder dans le rôle politique, et pour jouir des avantages que lui procureraient son accord avec le gouvernement royal ou ses résistances au despotisme monarchique. Excellente façon d'obtenir de la popularité en certaines occasions, et, en quelques autres, de peser sur la Cour.

Dix années durant, de 1643 à 1653, quatre partis d'inégales forces luttèrent pour s'emparer du pouvoir en France : les Importants^ les PctitS" Maîtres, les Frondeurs et les Mazarins, Toutes les passions politiques s'entre-choquèrent sans générosité, sans bonne foi, sans vergogne, se calomniant toujours, parfois se calmant à demi, ne se pardonnant jamais. Jalousies traduites en intrigues, intrigues transformées en guerres, guerres dégénérant en massacres, — tel fut le caractère de cette période historique dont on a trop méconnu le sérieux» caché sous mille excentricités, faits comiques et ridicules équipées.

Mais, au milieu de ces singulières « mazarinades » non censurées^ qui furent opposition au cardinal, tantôt follement, tantôt avec justice, il ne faut pas dédaigner l'enseignement général donné aux populations d'alors par les pamphlets : se plaindre,.

(1) Coquille, Les Légistes.

demander, publier, organiser la propagande, attaquer les abus, manifester son opinion avec un courage tout libéral.

L'esprit insurrectionnel se manifestait à chaque instant. Dans une leltre imprimée, un capitaine déclara : « Quand les rois privent eux-mêmes de leur protection leurs sujets sans justice, ils les absolvent du serment de fidélilé. »

Lorsque le Parlement faiblit, une pièce clandestine, — Les soupirs d'un Français sur la paix italienne^ — apostropha les députés et les chefs des frondeurs :

Dites-moi, làcheR députés, Fallait-il donc faire les braves Avec tant de solennités, Pour enfin faire les esclaves?

« Les grands ne sont grands, dirent les pamphlets, que parce que nous les portons sur nos épaules ; secouons-les, et nous en joncherons la terre. »

Au bout du Pont-Neuf, — cette Bibliothèque de la Fronde, — un poteau fut rempli tous les matins de vers satiriques. L'opinion du jour s'exhalait pour ainsi dire au nez des passants, les surprenait, les raccolait soudain, en leur inspirant des colères.

Plusieurs mazarinades furent imprimées vives, avant d'ôlre achevées. La plupart, sinon toutes, passaient par les mains des colporteurs, qui avaient du verbe, la taille élevée, la figure jeune, le pied léger, et portaient un panier d'osier sans couvercle.

Rude métier, déjà, que celui de colporteur d'imprimés. On y courait plus d'un risque de huées, d'injures et de bastonnades, quand Télucubration vendue déplaisait à la foule. On y gagnait gros, quand l'élucubration vendue caressait les passions du moment.

Les colporteurs étaient moins les partisans des frondeurs que les vendeurs soldés des boutiquiers dont ils dépendaient, comme certains pamphlétaires étaient aux gages des libraires. Les colporteurs étaient souvent d'anciens maîtres ouvriers imprimeurs,

libraires ou relieurs, ne pouvant plus exercer leur premier état (1). Cinquante colporteurs (plus tard, cent vingt) avaient le monopole de crier et de vendre les imprimés dans Paris. Il leur fallait Tautorisation de la police ; les feuilles volantes, par eux débitées, devaient contenir les noms du libraire et de Timprimeur.

Les plus adroits colporteurs savaient éluder les prescriptions policières, échapper aux graves pénalités. Mille environ faisaient légalement ou illégalement la dangereuse besogne dans Paris.

De même, les afficheurs servirent la librairie. On informa contre eux et les auteurs de placards « tendant à sédition. » Selon un arrêt du Parlement, « il était ordonné aux officiers du Châtelet tenant la police, de condamner au fouet et au carcan ceux qui seraient trouvés imprimant, affichant, criant, publiant ou débitant placards contre Taulorité du roi (2). »

Les partisans de Mazarin se faisaient parfois justice euxmêmes, et les afficheurs durent employer toutes sortes de subterfuges pour parvenir à coller sur les murs des appels à l'insurrection.

Jusqu'alors, dans les couches populaires, peu de gens s'étaient mêlés à la politique active. La Fronde créa une clientèle aux parlementaires, puis aux princes rebelles. Colporteurs et afficheurs montraient du zèle pour qui les payait, ou se passionnaient pour tel personnage aux paroles séduisantes, promettant beaucoup de faire participer ses clients à sa fortune.

Plus tard, les hommes politiques devaient pratiquer largement le système de la clientèle, se créer des entourages intéressés, être en quelque sorte des capitaines élus ou sachant s'imposer.

Les dix années de trouble de la Fronde' ont vu s opérer une crise dans l'existence du peuple français ; elles ont vu agoniser et mourir le régime féodal» en même temps que naître et s'ac-

(1) Règlement de 1628.

(t>) An ôt du b févricp 16ô2.

croître les prétentions de la bourgeoisie au gouvernement, qao se manifester les aspirations nouvelles des classes infimes émancipées. Aussi ne doit-on pas comparer la Fronde avec la Ligue, si ce n'est pour certaines formes insurrectionnelles, comme les barricades, les travaux de fortification aux barrières, les prises d'armes, etc.

La bourgeoisie, en 1589, ne s'arma qu'en faveur du principe royal, indécise seulement de savoir si elle adopterait un prince huguenot, ou si elle défendrait jusqu'au bout la royauté essentiellement catholique.

Au contraire, sous la Fronde, la bourgeoisie demanda des réformes générales, des apparences de liberté; la noblesse, elle, réclama d'anciens privilèges, presque anéantis par Richelieu.

Dans ce conflit, les populations des villes et des campagnes se joignirent aux combattants, mais vainement pour leur propre compte ; elles applaudirent ensuite au triomphe de la royauté, parce que, désabusées quant h la Fronde, elles espérèrent en la puissance absolue de Louis XIV.

La noblesse et la bourgeoisie les avaient complètement niées, et jamais leurs intérêts n'avaient été défendus.

Un placard al fiché le 9 novembre 1649 exprimait très librement l'état des choses :

« Avis alx parisiens et a tous bo>s français : Messieurs, je vous donne avis que le démêlé des princes ne vous touche aucunement ; ils vous ont abandonnés au besoin, et vous ont laissé piller. Laissez-les faire, les lâches, et, s'ils veulent être esclaves, ne faites pas comme eux; mais plutôt unissez-vous ensemble et le Parlement pour chasser ces maraux, et mettra les affaires entre les mains de personnes de qualité et de vertu, afin que nos rois et nos princes ne soient plus menés par le nez, et soient délivrés de la tyrannie des favoris qui les ruinent. »

Au-dessous était écrit : « Ne m'arrachez pas, si vous êtes bons Français; contentez-vous de me lire. »

La révolution frondeuse, commencée sous de spécieux pré-

textes, mais sans causes réelles, est considérée dans ses débuts comme une tentative de gouvernement parlementaire, tentative complètement avortée. Elle s'éteignit sans conséquences immédiates pour les intérêts du peuple.

On l'oublia bien vite : on s'inclina devant un maître majestueux, dont Textrême jeunesse s'était passée au milieu des troubles, dont Texpériencc était faite de douloureux souvenirs, et qui aspirait à régner, dans toute Tacception du mol. Saint- Evremont, auteur de la (ameuè^ Lettre sur la paix des Pyrénées y surprise par le roi, dut s'exiler pour éviter la Bastille, et son exil dura jusqu'à sa mort. Cela ne présageait rien de bon.

Louis XIV, par principe d'absolutisme, — n'admettant qu'une seule volonté, la sienne, — n'accorda aucune autorité au Parlement, ne conserva aucune liberté politique ou religieuse, générale ou individuelle. Ses collaborateurs, ses conseillers n'essayèrent pas de le convaincre de vérités qu ils le savaient disposé à méconnaître : c'étaient quatre libertés annulés. En outre, par système, le « grand » Colbert supprima la liberté industrielle et commerciale. II n'admit pas plus que ses devai;ciers la liberté du travail, quand les préjugés hostiles aux professions manuelles persistaient, devaient persister longtemps encore.

Durant tout le règne de Louis XIV, il ne fut question d'États généraux que dans les manifestes de quelques mécontents, ou dans les plans de réforme rêvés par le duc de Bourgogne et lénelon.

Au nom de la misère, des gentilshommes réclamèrent une Assemblée, promise en 1651. Non seulement on l'éluda, mais on la traita de (c criminelle i> dans les conseils du roi(l).

Les états provinciaux ne se réunirent que rarement; ou bien, réunis, ils gardèrent le silence, rompu ça et là par quelques velléités d'indépendance promptement réprimées. On disait avec

(1; Procès de Latréaumont, Ms. de la Bibl. nation.

raison que les gouverneurs de provinces s'habituaient à « faire les rois », pour obéir à Louis XIV.

Il était admis que le « repos parlementaire » devait s^allier avec le gouvernement absolu. Le repos parlementaire exista. On sut obtenir aussi le repos communal. Louis XIY, en effet, abolit les mairies électives, et créa (1692) des charges de maires à la nomination du roi. Il les vendit au plus offrant, et les nouveaux maires furent nommés à vie.

Louis XIV assurait au corps de ville d'Ainboise « que ce n'était pas pour nuire à leurs privilèges et à leurs libertés, mais seulement parce qu'il le croyait nécessaire pour leur bien. » Mais, plus tard, d'Argenson dit la vérité sur ce fait : « C'est un monstre indéfinissable qu'un maire, officier vénal du roi. Il doit être Thomme du peuple, ou il n'est rien. » Mais, plus tard encore, sous la Restauration, Paul-Louis Courier plaisanta amèrement sur l'omnipotence des maires de village, tyrans de leurs administrés.

Louis XIV cassa l'échevinage, qu'il remplaça par un conseil entièrement à la discrétion du roi.

C'était le coup mortel porté au régime communal. En même temps, il fallait faire expier aux états provinciaux les goûts d'indépendance que quelques-uns avaient manifestés, après les derniers Etats généraux de 1614.

Les Etats de Normandie avaient rappelé {1655) à Louis XIV (ju'il devait respecter la justice, et « ne vouloir que ce qui était raisonnable, quand tout faisait joug sans son autorité ». Ces remontrances, si modérées, irritèrent le monarque. La Nor-

mandie fut privée de ses Etats. De même pour l'Anjou, le Maine, iaTouraine,rOrléanais, le Bourbonnais, le Nivernais, la Marche, le Berri, TAunis et la Saintonge, l'Angoumois, la haute et la basse Auvergne, le Querci, le Périgord et le Rouergue.

Peu de provinces conservèrent leurs étals, reçurent le nom de « pays d'Etats ».

La royauté eut seule le droit de convoquer les états provin-

ciaiix, (le régler leurs séances; de fixer par ordonnance (1667) le nombre de députés que chaque ville y enverrait. Le roi décida (IG87) que les divers députés d'une même ville n'auraient ensemble qu'une voix; puis (1702), que les maires et leurs lieutenants (nommés par lui) partageraient avec leurs juges (la plupart nommés aussi par lui) le droit de représenter les villes aux Étals de Bretagne. Par là, on annulait presque les élections du tiers; on livrait les assemblées provinciales à la domination des olficicrs royaux chargés de les convoquer et d'en diriger les délibérations.

Tant d'atteintes aux anciennes franchises des provinces émurent beaucoup de gens qui n'avaient pas même gardé le sentiment de la liberté. « Noire grande héritière (Anne de Bretagne) ne mérilait-elle pas que son contrat de mariage fût fidèlement observé! » écrivait madame de Sévigné (1).

D'un autre côté, l'unité de la France était en jeu, et Louis XIV y voyait la glorification de son gouvernement. Dans le cas où il eut daigné faire valoir une excuse, il n'eût pas manqué d'indiquer ce point capital.

Pensant que l'autorité parlementaire « traversait tout ce que le roi pouvait entreprendre de plus grand et de plus utile, » la royauté ne cherchait déjà plus à s'appuyer sur les parlements, naguère « fortes et puissantes colonnes de la monarchie ».

Elle les transforma en simples cours d'appel; elle les soumit au conseil d'État, afin que leur autorité ne « produisit plus de très méchants effets dans l'Etat ».

Les membres du parlement de Paris devinrent muets, craignant le courroux du roi et l'exil dans leurs terres. Les registres qui portaient les dernières traces de la Fronde ne tardèrent pas à être lacérés. La consternation paraissait quelquefois sur le visage de plusieurs magistrats de la « compagnie », mais aucune opposition énergique ne se montra. « Rentré dans le devoir, »

(1) LctU'o du 18 janvier 1G90.

le Parlement obéit, fit bon marché du patriotisme, sacrifia la justice à la politique royale, et abonda en courtisans.

Si quelques parlementaires conservaient le vieil esprit de la Fronde, si quelques familles de robe avaient encore a des écritoires d'où il sortait des boulets », suivant l'expression du président Jeannin, la grande majorité des magistrats se contentait de taquiner d'abord le pouvoir, pour se soumettre très humblement ensuite afin d'obtenir des faveurs. Rien de plus.

D'après Tordre de Louis XIV, le Parlement enregistra les ordonnances dans la huitaine (1), sans faire de remontrances (2), excepté pour les actes qui concernaient les particuliers. Louis XIV changea le titre de cours souveraines, donné aux parlements, en celui de cours supérieures, ou bien en celui de « conseils souverains, » servant de plus en plus les intérêts de la monarchie absolue, reconnaissant déplus en plus le droit divin et la presque infaillibilité qui résultait de fonction sainte.

Bossuet a écrit : « Le prince en tant que prince n'est pas regardé comme un homme particulier : c'est un personnage public; tout TÉlat est en lui; la volonté de tout le peuple est renfermée dans la sienne. Comme en Dieu est réunie toute perfection et toute vertu, ainsi toute la puissance des particuliers est en la personne du prince... Je ne sais quoi de divin s'attache au prince, et inspire la crainte aux peuples... 0 rois, exercez hardiment votre puissance; car elle est divine et salutaire au genre humain. Vous êtes des dieux, c'est-à-dire vous avez dans votre autorité, vous portez sur votre front un caractère divin. »>

Tout ce qui s'agita autour de Louis XIV garda le caractère d'humble sujétion. Les hommes du plus grand mérite implorèrent son sourire, redoutèrent ses moindres mécontentements. Ses ministres furent des serviteurs, travaillant en sous-ordre, facilement cassés aux gages. Le génie lui-même s'inclina, passa sous les fourches caudines, sauf quelques rares exceptions.

(1) Édit de 1667.

(2) Déclaration du roi, du 24 février 1673.

Par « ordre du roi » seulement, telle défense était levée, telle liberté accordée, en dehors du principe gouvernemental. Quiconque essayait de faire le bien, de remédier à des abus criants, de fonder des institutions fécondes, devait parler au nom de Louis XIV, sous peine d*échouer dans ses tentatives. Colbert mit à profit les faiblesses royales pour accomplir une œuvre admirable ; Louvois, malgré ses services d*àme damnée, connut la disgrâce ; Yauban paya cher ses idées de réforme ; Racine se désespéra, lorsque le roi lui fit un accueil glacial, à cause de son Mémoire sur la misère du peuple. Beaucoup d'autres exemples pourraient être cités. Colbert organisa (1666) un conseil de police, dont on <c rendait comptes toutes les semaines » à Louis XIY (i). Suneiller la presse, allentivemenl, rigoureusement, devint une des missions principales de cette institution qui connaissait des contraventions, ordonnances, statuts et règlements concernant Timprimerie (2). Pour la tranquillité publique, elle empêcha les assemblées illicites, la distribution des écrits séditieux, scandaleux et diffamatoires, et de tous c< les livres dangereux. »

La Reynie, premier lieutenant de police, demanda que Ton réprimât très sévèrement « la licence que Ton continuait de se donner, de semer dans le royaume et d'envoyer dans les pays étrangers des libelles manuscrits (3). » Les imprimeurs et les colporteurs n'eurent qu'à se bien tenir.

La police devait protéger la liberté individuelle ; mais elle en fit peu de cas à Tégard des petites gens, même des hauts personnages, quand le roi ordonna. Les exemples d'arrestations arbitraires abondent, surtout dans la seconde moitié du règne Lorsqu'il s'agissait de politique, l'autorité absolue du souverain se substituait fréquemment à la loi : « Le roy a eu advis, écrit Seignelai, que dans Paris on voyait souvent des gens

y}) Mémoires de Louis XIV, joaroal de mars 1C6T.

(2; Êdit de mtrs 1667.

(9) Corrtspofui, admÎH, sous Louis Xl\\ t. H.

assemblés aux coings des rues, s'entrctenant avec circonspection et s'écartant lorsqu'ils voyaient passer des gens qui pourraient leur être suspects. Le roy a été informé que, dans plusieurs endroits de Paris où on donne à boire du café, il se fait des assemblées de toutes sortes de gens et particulièrement d'étrangers, sur quoy Sa Majesté m'ordonne de vous demander si vous ne croiriez pas qu'il fût à propos de les empêcher à l'avenir. »

c( Je serais curieux de savoir, écrit Pontchartrain, ce que c'est qu'une chanson ridicule chantée à Paris, qui dit : Vous avez bonair^ bon air vous avez. Prenez la peine, s'il vous platt, de me mander si, par ces mots : Vous avez bon air, on a voulu apostropher quelqu'un. »

Le despotisme s'appuyait sur la police. « Louis XIV, dit Saint- Simon, s'étudiait avec grand soin à être bien informé de ce qui se passait partout, dans les lieux publics, dans les maisons particulières, dans le commerce du monde, dans le secret des familles et des liaisons. Les espions et les rapporteurs étaient infinis. Il en avait de toute espèce ; plusieurs qui ignoraient que leurs affaires allassent jusqu'à lui, d'autres qui le savaient, quelques-uns, qui lui écrivaient directement en faisant passer leurs lettres par les voies qu'il leur avait prescrites, et ces lettres-là n'étaient vues que de lui et toujours avant toute autre chose; quelques autres enfin qui lui parlaient secrètement dans ses cabinets, par les derrières. »

Saint-Simon ajoute : « Mais la plus cruelle de toutes les voies par laquelle le roi fut instruit bien des années avant qu'on s'en fût aperçu, et par laquelle l'ignorance et l'imprudence de beaucoup de gens continuèrent toujours encore de l'instruire, fut celle de Y ouverture des lettres. On ne saurait comprendre la promptitude et la dextérité de cette exécution. Le roi voyait l'extrait de toutes les lettres où il y avait des articles, que les chefs de la poste, puis le ministre qui la gouvernait jugeaient devoir aller jusqu'à lui, et les lettres entières quand elles en

valaient la peine par leur titre et par la considération de ceux qui étaient en commerce ».

A la violation du secret des lettres se joignit, surtout après la révocation de Tédil de Nantes, une recrudescence de lettres de cachet. « S'il n'y avait pas de lettres de cachet, je ne voudrais pas de ma place, » disait un ministre. Louis XIV prétendait faussement « qu'on en avait usé ainsi dans tous les temps. » Jamais ce monstrueux usage n'avait été aussi fréquent que sous son règne.

En vain de vieilles ordonnances permettaient aux victimes de l'arbitraire de revendiquer leur liberté injustement ravie. Un espion dénonçait; une lettre de cachet, émanée du roi, signée de lui, contresignée par un secrétaire d'État, et pliée de manière qu'on ne pouvait l'ouvrir sans rompre le cachot dont elle était fermée, venait trouver l'homme soupçonné. L'embastillement était la dernière conséquence de la dénonciation.

Que de motifs frivoles allégués, estimés suffisants pour priver un Français de sa liberté !

Où s'arrêtaient les complaisances du lieutenant de police? N'étaient-elles point parfois très coupables, lorsque la « raison d'État, » invoquée présentement par Louis XIV, comme par Richelieu dans le passé, comme par Louis XV plus tard, a permettait » de lacérer un registre de l'état civil? Le roi adressa au bailli de Versailles l'ordre suivant :

« Estant nécessaire, pour bonne considération, de supprimer les feuillets 27 et 28 du registre des baptêmes, mariages et mortuaires de la paroisse de Versailles, il est ordonné au sieur Legrand, bailli de ladite ville, de les supprimer... »

Vers 1700, les abus de police s'aggravèrent; aussi l'administration des lieutenants de police devint-elle extrêmement impopulaire, parce qu'elle sacrifla la justice à la politique.

Tout a été dit sur la révocation de l'édit de Nantes, sur les dragonnades et autres attentats contre la liberté religieuse

attentats dont Louis XIY supporte la responsabilité devant Thistoire.

Le jour où l*on désespéra de convertir les protestants au catholicisme, on voulut les terrasser, sans reculer devant les mesures les plus odieuses : interdiction aux synodes de fournir des ministres aux seigneurs qui n'eu avaient pas (15 avril 1672); — les jeunes filles protestantes de douze ans, enfermées dans la maison de la Propagation à Sedan, ne pouvaient voir leurs parents, « afin que leur conversion ne fût pas entravée par leurs larmes ou par leurs reproches (28 août 1676); — confiscation des biens des relaps (13 mars 1679); — défense aux prolestantes d'exercer la profession de sage-femme (20 février 1680); — exclusion des réformés des fermes et gabelles (11 juillet); — destitution desofficiers protestants dans les sections (28 août) ; — interdiction des mariages mixtes; ils ne produisent que des bâtards (19 novembre).

Les protestants persécutés avaient dû se retirer dans les solitudes, dans les « églises du désert », pour entendre les prédications de leurs ministres traqués comme des bétes fauves. Au désert, une chaire portative était adossée aux parois d un rocher. Des sentinelles, placées sur les hauteurs, surveillaient rarrivée des soldats.

Et les catholiques applaudissaient aux « missions bottées», chargées d'obtenir des conversions au catholicisme par la force. Les c( pasteurs du désert » encoururent la peine de mort, pour le moins les galères. Partout dans les Cévennes s'étendirent les a dragonnades », dont les soldats étaient des « diables à quatre », pillaient, brûlaient, martyrisaient.

Des gens du bel air trouvaient cela charmant. « Les dragons ont été de très bons missionnaires jusques ici, écrivait madame de Sévigné; les prédicateurs qu'on envoie rendront l'ouvrage parfait. »

Les persécutions n'aboutirent qu'à des conversions forcées, hypocrites, ou à l'émigration, ruineuse pour la France, de pro-

testants qui voulaient avoir la liberté de prier selon leur conscience.

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