V. — IDÉES LIBÉRALES LATENTES SOUS LOUIS XIV. LES OPPOSANTS
DE l'intérieur ET DE L*EXTÉHIEUR.
Est-ce à dire que, de 1661 à 1715, le travail des idées libérales se fût complètement arrêté? Doit-on croire que la toutepuissance de Louis XIY non seulement fermât la bouche aux hommes de progrès, mais encore éteignit le flambeau de la liberté dans les consciences? Les censeurs empéchaient-iis de penser et d'écrire ?
Non ; telle ne fut pas la marche des choses. Au besoin, la « gazette à la main » remplaçait la gazette imprimée ; Colbert eut toutes les peines du monde à faire disparaître lo pamphlet manuscrit. Les contradicteurs ne manquèrent point; ils exhalèrent leur haine de Tarbitraire, les uns timidement ou indirectement en France, les autres ouvertement ou violemment à Télranger, en Angleterre, surtout en Hollande, dont le « gazetier » donnait des cauchemars au grand roi.
Parmi les opposants de Tintérieur, il faut distinguer Vauban, Boisguillebert et Fénelon. Leurs ouvrages ressemblaient à des protestations.
Le Projet d'une dimeroyalCy 1101 , où Tillustre maréchal-ingénieur proposait une réforme complète de Timpdt qui devait peser sur tous indistinctement, fut saisi et supprimé par un arrêt du Conseil. Il n'en laissa pas moins des traces profondes dans de graves esprits, et la disgrâce de Yauban augmenta le nombre des ennemis du despotisme.
Le Déiail de la France, où Boisguillebert, parent de Yauban, dressait un acte d'accusation de la taille, des aides et des douanes, voulait qu'on réformât la taille et qu'on la rendit générale, quand un tiers seulement des Français y contribuait, — les plus
fiiibles et les plus misérables. Boisguillebert proposait la suppression des aides et des douanes intérieures, la liberté du commerce des grains au dedans et au dehors; il demandait qu^il n'y eût que des droits d'entrée, point de droits de sortie en matière de douanes extérieures; il réclamait enfin quelques autres réformes financières.
Mais rincapable Ponlcharlrain, contrôleur général, au lieu d'écouter le « Christophe Colomb du monde économique, » lui tourna le dos en riant. Boisguillebert, non désarçonné, refondit, augmenta son livre, sous le titre de Factum de la France {1101).
Chamillard, contrôleur plus incapable encore que Pontchartrain, parut d'abord entrer dans les idées de Boisguillebert; puis il éconduisil le réformateur, parce que la guerre rendait son projet inexécutable. Boisguillebert répliqua au ministre par le Supplément au Détail de la France^ attaque courageuse mais inutile. L'auteur fut exilé en Auvergne, et la brochure fut proscrite.
Fénelon, dans son Télémaque^ qui nous apparaît comme un livre de morale polilique, avait écrit ime satire, sans toutefois en avoir l'intention.
Ses principes se découvrent dans les Directions pour la conscience d'un roi, parues en 1734, en Angleterre. Il y déclare que « le despotisme tyrannique des souverains est un attentat sur les droits de la fraternité humaine;.... » que « le pouvoir sans borne est une frénésie qui ruine leur propre autorité ».... ; que « l'on peut, en conservant la subordination des rangs, concilier la liberté du peuple avec l'obéissance due aux souverains, et rendre les hommes tout ensemble bons citoyens et fidèles sujets, soumis sans être esclaves, et libres sans être effrénés. »
Certainement, la publication de ce livre n'aurait pas été permise sous le règne de Louis XIV, d un roi qui n'aimait pas Fénelon, qui préférait Bossuet, dont les doctrines gaUicanes concordaient avec les prétentions de l'absolutisme.
Ici, nous rappelons que la Déclaration des quatre articles
(19 mars 1682), rédigée par Bossuet, et défendant les libertés de TÉglise gallicane, n'empêcha pas Louis XIV de révoquer redit de Nantes, de traquer les prolestants et de fouler aux pieds les droits de la liberté de conscience. Nous rappelons encore que Fénelon et madame Guyon, coupables de quiétisme, encoururent des persécutions odieuses.
Au reste, notre histoire nationale montre que, à toutes les époques, le développement de Tautorité monarchique coïncida avec la naissance et les progrès du gallicanisme. Nos rois s'opposèrent à la cour de Rome, principalement par jalousie personnelle, et non pour sauvegarder la liberté religieuse de leurs sujets.
On regardait comme mauvais livres Télémaqiie, le Détail de la France et la Dîme royale^ ainsi que les ouvrages de quiétisme et de jansénisme, etc. A plus forte raison rautorité poursuivitelle, sans pouvoir les atteindre tous, une foule de pamphlets, de brochures, de chansons, d'estampes satiriques, écrits ou dessins publiés clandestinement, sur tous les points de la France.
La caricature s'acharna contre tous les personnages qui jouaient un rôle politique. Des libelles très hostiles au roi et à madame de Maintenon circulèrent, malgré les rigueurs déployées envers les auteurs, les libraires et les propagateurs d'ouvrages attaquant l'autorité.
Il existe une lettre de Louvois (16 janvier 1674), à propos du baron de l'Isola, coupable de divers écrits politiques contre les prétentions de Louis XIY : « Ce serait un grand avantage de pouvoir le prendre, et même il n'y aurait pas grand inconvénient à le tuer » (1).
L'auteur du Cochon milré {\&%9), emprisonné au mont Saint- Michel, y mourut dans une cage de fer.
Le libraire Chavance, accusé de distribution de libelles (1694),
(1) Correspondance de la Princesse palatine, t. {•', p. 364, note do Bruaot.
fut mis à la torture; deux garçons imprimeurs expirèrent sur le gibet, après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire.
Louis XIY voulait être admiré sans conteste; ses courtisans, qui vivaient de son orgueil, ne laissaient aucune trêve aux mécontents, prétendaient avoir raison quand même, et cncen-, saient le monarque sans sinquiétcr en aucune façon du sort des masses.
A Textérieur, les protestations pullulaient, gardaient moins de mesure que dans le royaume. Les gazettes de Hollande, de Genève, de Berne et d'Angleterre contenaient des articles ex- ■ trêmement sévères sur les gouvernante de la France. Aussi la police de Lyon, en 1702, défendit-elle à toutes personnes de vendre ou de donner à lire publiquement ces feuilles audacieuses.
Mais on n'atteignit pas, ou du moins on ne tua pas l'opposition faite i< au grand roi ».
Le Grand-Turc des Français, ou la France (urbanisée, pamphlet assez virulent, passa de mains en mains, comme mille autres brochures «ou estampes, a la barbe des limiers de La Reynie et de d'Argenson. En 1706, Paris fut inondé de gravures satiriques contre Louis XIV et Philippe V.
La plupart venaient de l'étranger; nombre de brochures étaient composées en hollandais-français, beaucoup étaient imprimées ou censées imprimées à Cologne, à Bâie, à Londres, et beaucoup aussi n'indiquaient ni le lieu ni la date de la publication.
L'indépendance des écrivains littéraires n'était pas plus respectée que celle des écrivains politiques. Le Journal des Savants, le troisième des journaux régulièrement publiés (après le Mercure et la Gazette de France), eut pour fondateur, en 1665, Denis de Sallo, conseiller au Parlement. Il paraissait depuis peu de mois, lorsque son rédacteur, ayant osé critiquer plusieurs auteurs en crédit, et ayant refusé de se soumettre à la censure, se vil retirer son privilège. Colbert, pour réparer
cette injustice, dédommagea Sallo en lui donnant un emploi dans les finances. L'abbé Gallois reprit le Joiurnal des Savants j h la condition d'obéir aux censeurs.
La seule liberté que le roi-soleil eût laissé subsister, c'était celle des œuvres de charité, regardées comme un moyen de combattre efficacement les misères générales. Il se contentait d'ouvrir des hôpitaux, plutôt que de fonder des centres industriels, et la révocation de l'édit de Nantes prouvait le peu de cas qu'il faisait du personnel de l'industrie.
Son intervention royale dans les établissements charitables était pour lui une satisfaction d'orgueil, de valeur sans pareille, de force absolutiste. Le caractère fastueux de ces établissements trompait la multitude sur leur efficacité, et il incitait les administrations provinciales et les riches particuliers à multiplier les fondations, les associations pieuses, les bureaux de charité : ce résultat suffisait à Louis XIY, plus préoccupé de cacher les misères que de les prévenir.
Son despotisme et ses guerres avaient créé des pauvres par centaines de mille ; sa munificence en recueillait quelques milliers à l'Hôpital général de Paris.
Cependant le paysan, possédant la liberté personnelle, ne devant plus que des redevances fixes, est encore tenu de tous les droits féodaux, s'il ne les a rachetés ; il paie la dime ecclésiastique et une foule d'accessoires.
L'artisan, emprisonné dans la corporation qui, après avoir sauvegardé l'industrie naissante au moyen âge, procède maintenant par routine et se montre extrêmement égoïste, l'artisan ne peut rien inventer sans rencontrer des obstacles. Colbert réglemente minutieusement son travail ; et, s'il cherche à marcher seul dans son industrie, l'autorité ferme sa boutique ou son atelier, confisque ses marchandises, le persécute systématiquement.
La liberté de l'industrie n'existe que pour certains artisans habiles, exceptionnels, auxquels a été concédé, depuis Henri lY, le rez-de-chaussée du Louvre. Ceux-là sont affranchis de toute
règle professionnelle ; ils jouissent de véritables privilèges, confirmés en 1671.
En vain, aux Étals de 1614, le tiers s'est plaint que des ordonnances fiscales incorporent tous les artisans ; en vain il a demandé le retrait des maîtrises de concession récente ; en vain il a réclamé la liberté des métiers en général, sous la condition que leur travail sera vérifié par des experts et des prud'hommes. Ces vœux n'ont pas été réalisés.
Sous Richelieu, la liberté du commerce gagna quelque chose à la démolition des châteaux et des forteresses, aux avantages qui furent accordés à des compagnies financières el maritimes, telles que la compagnie des Indes.
De nouveaux monopoles, sous Colbert, ceux des Gobelins, de Beauvais et d'Aubusson, par exemple, remplacèrent les liens et les privilèges des corporations.
Après Colbert, comme après Richelieu, ces grandes industries périclitèrent. II ne demeura debout, pour ainsi dire, que Tordonnance de 1669, sur les métiers et la fabrication des tissus. Sous prétexte d'obvier à la fraude, l'autorité détermina, pour chaque éloffe, la longueur et la largeur de la pièce, le nombre des fils, la qualité des matières et le mode de fabrication.
Il restait quelque chose de la corvée dans l'organisation du travail, principalement du travail public. Vauban lui-même envoyait chercher les ouvriers occupés pour les fortifications de Lille, quand ils manquaient; des gardes, « ordre en poche et nerf de bœuf à la main, » allaient requérir les maçons déserteurs « au fond de leur village, et les amenaient par les oreilles sur leur ouvrage. »
On enjoignit aux carriers de Saint-Leu, Montmartre, etc., « de travailler dans les carrières », en leur défendant « d'aller aux foins, blés et vendanges, afin de ne pas retarder les bâtiments du roi (1). »
(1) Édit de juin IG70.
On ne craignit pas d'employer la contrainte pour fournir des ouvriers aux manufactures, ou pour les y faire demeurer malgré eux. Les cabareliers ne pouvaient leur donner à boire et à manger, avant ou après les heures des repas.
Le travail, non libre, devenait obligatoire. D'après l'ordre du roi, il fallait se mettre à la besogne ou paraître en état de rébellion.
Comme il Tavait fait afin d'augmenter le personnel des marins, Colbert usa de mesures arbitraires pour activer le développement de l'industrie nationale. La fin lui semblait justifier les moyens. Deux fabricants de velours épingle ayant essayé de quitter Lyon pour aller s'établir à Florence, le ministre ordonna de les arrêter et de les juger. La loi ne prévoyait pas ce cas particulier : Colbert traça une ligne de conduite aux juges embarrassés. « De toute manière, leur écrivait-il, il fallait bien prendre garde que Ces gens-là ne sortissent du royaume. »
Un ouvrier s'était enfui à Lisbonne, où il voulait fonder une manufacture de draps. Colbert fit savoir à l'ambassadeur de France en Portugal d'avoir à prévenir le fugiiif que cela déplaisait à Louis XIY, que cela « pourrait nuire à sa famille ».
Suivant ses habitudes de traiter l'industrie militairement, Colbert réglementait sans cesse. Il s'ensuivit une tyrannie industrielle, qu'on lui a reprochée avec raison. Le « colbertisme » a fait son temps.
Au point de vue commercial, Colbert pratiqua la liberté en supprimant, dans toutes les provinces qui acceptèrent cette innovation heureuse, les douanes intérieures qui entravaient la circulation des marchandises; en réduisant les péages et les droits d'entrée et de sortie. Il déclara ports francs Dunkerque, Bayonne et Marseille. Il assura la liberté des grandes foires. Seulement, il maintint la prohibition du transport des grains de province à province.